scène conjugale Demi-pardon et
voyage du couple à Monte-Carlo — et
Gerschel, photo.
WiLLY ET Colette
Dessin de Pascaud
là, un soir d'attendrissement, où Antoine se montre d'une bonté, d'une grandeur héroïquement simple, Minne reçoit enfin, sous le corps de son mari, cette commotion prodigieuse de l'amour qu'aucun amant n'avait pu lui donner...
Mais que ce résumé est sec et froid ! comme il dit peu ce qu'est le livre !... ce livre pour lequel, cette fois, nul n'oserait ne pas prononcer le mot de chefd'œuvre... Ah ! l'angoisse profonde de cette pauvre petite femme à la recherche inutile du bonheur! Et la veulerie désolée de son dernier amant, le baron Couderc ! Et l'éveil des soupçons et de la jalousie d'Antoine ! Il y a là une scène, qui tient en deux pages, où Antoine, rentrant à l'improviste, trouve Minne endormie, tout habillée, sur le canapé du salon. Et sur ce visage triste, las et fatigué des voluptés que la femme n'a pas goûtées, il voit, il découvre des choses qu'il n'avait jamais vues. Cette Minne endormie — et sincère ! — n'est pas la Minne qu'il connaît... Qu'est-clle donc?... Je ne sais pas de pages plus
angoissantes, plus naturelles, d'une psychologie plus simple, plus aigûe et plus vraie... Et la noblesse sentimentale autant que désabusée du gros Maugis. Et les explications à demi-mot, dans le soupçon, la colère et la haine de l'amour, entre Antoine torturé et Minne sourdement désespérée !... Puis, le voyage, et, surtout, la nuit délirante à jVIonte-Carlo, la première, la véritable nuit de noces et d'amour, où s'éveille enfin le corps de Minne... Il y a là une description si minutieuse de sensations qu'à la lecture les nerfs se crispent, le cœur bat trop fort et les larmes gonflent les yeux...
Que les malveillants ou les imbéciles — à vous tous, membres de la foule trop souvent anonyme des « éreinteurs » de Willy — lisent Les Egarements de Minne. Qu'ils désossent ce style simple, clair, harmonieusement fait de constructions classiques, de substantifs savoureux, de verbes gonflés de la sève de la pensée, d'adjectifs aptes à mettre en valeur juste les plus
délicates nuances, ce style qu'aucune cheville n'alourdit, que le mot propre rend solide et nerveux, qu'aucune phraséologie prétentieuse n'obscurcit. S'ils se targuent de psychologie, qu'ils examinent avec quelle compréhension quasi divinatoire de l'àme féminine est posé, conduit, analysé le caractère de Minne, d'Antoine, de Maugis, de Couderc. S'ils font profession de défendre la morale, quel livre trouveront-ils plus moral que celui-ci qui montre l'impuissance de l'amant, de trois amants successifs, et la supériorité du mari. Trop longtemps les romans se sont complu dans le mensonge en étalant, règle générale, la médiocrité du mari aux pieds de la déité prestigieuse de l'amant. Cela est vrai souvent — mais que plus souvent aussi la femme va chercher ailleurs le bonheur que le destin lui a préparé chez elle ! Will}^ a voulu mettre cela en action ; il l'a fait avec ce courage, cette sincérité grave et ce talent, qui déjà lui avait fait écrire les Claudine. Relisez les cinq romans : vous verrez que l'amour
légitime et naturel — oui, naturel et légitime — y est montré plus noble, plus beau, plus satisfaisant que les amours illégitimes et contre nature ; vous verrez que l'honnêteté y est jugée préférable à ses contraires, et plus voluptueuse. Et l'on éclate de rire, vraiment, à souvenir qu'un sénateur — • pavé de bonnes intentions comme un chemin vicinal de cailloux inopportuns, pointus, dangereux et blessants — s'indigna du haut de la tribune du Sénat, contre les mauvais désirs que les livres de Willy jettent dans les cœurs des jeunes filles. Mauvais, le désir d'un mari comme Renaud ? le désir déplaisirs conjugaux pareils à ceux qu'Antoine fit enfin goûter à Miniie? Si jamais j'ai des filles je leur souhaite un Antoine ou un Renaud.
Mais M. Bérenger, s'il a lu les Clai> dine et Miiine^ et s'il a compris le sens très clair de ces livres, doit trouver qu'il a mal jugé. Yo^'ons, est-on immoral, de mener six romans de telle sorte que, dans leur ensemble, ils posent le prc-
blême de la fidélité conjugale supérieure ou non à l'infidélité, des amours légitimes et conformes à la nature préférables ou non aux amours contre nature et illégitimes — et que, en définitive, ils concluent nettement, sans restriction, à la prexcellence de la fidélité sur l'infidélité, de la légitimité sur l'illégitimité, des sentiments naturels sur la dépravation des sentiments ?. . .
Mais laissons ces vaines discussions.
Les sénateurs seront morts depuis longtemps que beaucoup de femmes honnêtes liront encore Claudine et Minne et s'y reconiiaitront. Par contre, beaucoup de femmes infidèles à leur mari, et beaucoup d'hommes infidèles, à toutes les femmes, disons plus, infidèles au genre femme, brameront d'indignation à la lecture de ces livres, où Will}' condamne et l'adultère, et le sophisme, et les doux plaisirs si chers au vertueux Platon.
Où s'arrêtera Willy dans l'étude sagace et inattendue de la petite âme compliquée des jeunes filles et des jeunes
femmes modernes?.. Quel roman nous réserve-t-il encore qui sera une belle œuvre de plus dans la littérature française ?.. Nous ne savons. Willy rêve avec le passé, vit le présent et ne parle pas de l'avenir...