IL— LA CRITIQUE MUSICALE
Je ne suis pas musicien ; je ne connais rien à la musique. Si je ne suis pas dûment averti d'avance que l'on va jouer du Lulli et du Wagner, je suis fort capable de croire qu'on a joué tout le temps du Beethoven. — J'aime entendre la musique, parce que c'est un bruit souvent agréable ; quand je ne le trouve pas agréable, je m'en vais.
Et je ne sais juger ni ceux qui font de la musique, ni ceux qui en jugent.
On m'excusera donc de ne pas dire des bêtises sur Will}', critique musical. Si j'en parlais, en effet, je ne dirais certainement que des bêtises. Je n'en parlerai pas. Mais comme il faut que cette
étude sur Willy soit complète, je m'effacerai pour un moment devant M"^*^ Colette Willy. — « Colette », donnonslui ce nom unique, par lequel tout le monde la désigne avec une familiarité faite de juste admiration et de sympathique respect, Colette a donné dans La Revue Illustrée l'article le plus complet qui ait été écrit sur Willy critique musical. Voici cet article, intégralement :
L'Ouvreuse
Une prudente coquetterie me déconseille de donner ici la date de mon mariage, et le lecteur se contentera sûrement de cette poétique vérité : c'est depuis toujours que je connais Willy, En ce temps-là, j'avais deux tresses jusqu'aux talons (elles ont raccourci'... La Bourgogne était heureuse, heureuse de m'avoir donné le jour, et je m'accordais en cachette la joie interdite de lire Lutèee, petite feuille du quartier latin, où, sous des pseudonymes nombreux
Dessin
de Léal de Camara
et truculents, celui qui devait être mon mari luttait avec fracas contre la mauvaise littérature et la mauvaise musique, aux côtés de Verlaine, de Jean Moréas, d'Ajalbert et d'un quarteron d'anarchistes dont quelques-uns ont fini souspréfets.
Aux vacances, durant les rares et courtes visites d' « Henry-Gauthier-Villars », comme disent les provinces, je m'étonnais sans arrière-pensée qu'un' homme encore jeune se donnât tant de mal pour paraître vieux ; pipe désabusée, chapeau revenu de bien des choses, cravate morte à toute espérance... lia rajeuni depuis et ne fume plus que des cigarettes d'Orient. La postérité m'en devra-t-elle quelque chose ?
Suscité par Jean Jullien, barbu, combattif et bon, Af^t cl Critiqua parut alors, brilla quelque temps et mourut.
C'était assez pour qu'on commençât d'y' lire les Lettres de l'Ouvreuse, écrites en collaboration avec l'érudit Alfred Ernst, polyte:hnicien aux joues roses.
Le libertaire Adolphe Rctté, le penseur'
clt'gant qu'est Georges Lecomte, ces deux bons poètes : Viélé-Griffin et Henri de Régnier s'en souviennent-ils ?
Ah ! les belles lettres d'alors, si pleines de foi, de parti pris, de prodigue ardeur et de jeux de mots tout frais que n'avaient point encore pillés les revues de fin d'année, les Lettres si sincères, si hargneuses et si gaies, où le Vergiss mein nicht fleurissait, enlacé au grattechose ! Seuls, les artistes les lisaient. C'était le bon temps...
Assurément je rends grâce à VEcho de Paris dont le fort tirage les rendit populaires, mais (que les lecteurs de Willy me le pardonnent\ je le fais responsable d'avoir, par une vogue tardive, exigé que s'abaissât jusqu'au procédé ce qui fut jaillissement spontané, originalité sans effort, avec cette irrépressible insolence qui caractérise les jeunes critiques et les martyrs de la foi.
Il y a trois ans, alors que nous nous promenions sur la Cannebière avec Mlle Polaire, l'inoubliable « Claudine à Paris » de qui le sarrau noir, les mol-
lets nus et les cheveux courts-bouclés révolutionnaient Marseille, une vieille fée locale, tireuse de cartes et liseuse d'avenir, dit à Willy, penchée sur les lignes de sa main droite : « Monsieur, sous une autre latitude et en un autre temps, vous auriez fait un apôtre. »
Polaire se mit à rire pointu, le nez au ciel, et Willy haussa les épaules. Moi, je ne trouvai point cela si ridicule.
Nimbé du bord-plat, il combattit à plume-que-veux-tu pour imposer Wagner aux foules... Aux portes de l'Eden, armé non pas d'un glaive flambo3'ant, mais d'une solide canne, il lutta sans merci contre les marmitons (^ lohcngrincheux » qui demandaient la tète de Lamoureux. Aujourd'hui i! bafoue ses belles ardeurs de jadis et ceux qui restent fidèles aux dieux de leur jeunesse C'est pourquoi certains le traitent pas trop haut) de renégat.
Ceux-là le connaissent bien mal.
L'effort seul le passionne, non le résultat. Il fait le coup de poing pour monter dans un wagon avec ses parti-
sans, regarde autour de lui, à peine installé, et trouve « qu'on est trop «. Du même élan, il redescend. Et, sur le quai, il blague les gens qu'il a hissé dans le train. De là, sa froideur pour le Ring et la méchante humeur avec laquelle l'ouvreuse accueille, aux concerts dominicaux, la fracassante conclusion du Cî'épitscuîe des Dieux ou quelque autre bluette wagnérienne de même envergure. Depuis que les femmes du monde chantent Brunehilde de cinq à sept, Willy, déwagnérisé, déclare volontiers toute cette ferblanterie niebelungenienne inférieure à VOrféo de Monteverde. Il le croit, peut-être.
Musicienne d'oreille, dépourvue de technique, paresseuse incurable et qui me complais à ma paresse, il semble pourtant à mon incompétence que Will}' use, dans ses Lettres d'Ouvreuse, à la fois lâchées et tatillonnes, de trois procédés distincts :
1° La déformation calembourique.
Elle est souvent diôlc chez lui qui, au dire de Félix Fcnéon, « a intellectualisé
le calembour ». Ceux qui ont entendu M'"'' Lilie Lehmann et son mari s'amusent en lisant: « Nous avons avalé le Kalisch jusqu'à la Lilie ». Les ennemis de Tschaïkowski goûtent cette appréciation franco-russe : «' Il n'y a caviar le public pour comprendre que cette moujick a remporté une verste». Et j'accorde qu'enrôlées en des plaisanteries de haulte graisse, certaines vérités amères purent être ingurgitées par le public, sans haut-le-cœur. Toutefois ce procédé 'Outre qu'il inflige à mon mari une menteuse réputation « d'auteur gai ») a le tort, à mes yeux inexpiable, d'avoir créé toute une génération provinciale d'Habilleuses, de Petit Banc, de Bonnet rose, d'Ouvreuse de portières, et autres cipaux de service, lamentables.
2° L'affichage d'une technicité outrée, à dessein d'effarer les musicographes d'occasion, ceux qui ne connaissent la Rosalie que comme prièce de Max Maurey et prennent la quinte augmentée peur une aggravation de toux.
Je cite : « Epatant, ô d'Indy, ton
Finale avec l'ample phrase en ré bémol du deuxième temps (clarinettes, cor anglais) tripatouillée ici à cinq quatre par les altos et sur laquelle se greffe le thème du hautbois sol, la, si bémol. J'en bave des enharmonies, mon Vincent ! »
Ou encore : « Berlioz, en dépit de son échevèlement romantique, n'était pas assez pochetée pour moduler à la flan, dans son Enfant du Christ, comme nos illogiques hypodebussystes : pigez le machin du récitant : c'est du fa mineur qui s'éclaircit en la bémol majeur sur l'idée de miracle, passe en la bémol mineur à dessein d'indiquer les terreurs d'Hérodc, pour aboutir au long point d'orgue idominan'.e, mi bémoli de l'attente. Et v'ian ! les cordes se lancent dans le mi majeur dès qu'on raconte le massacre des Innocents. A propos d'innocents, j'ai vu ce crétin qui opère dans le Monde Musical... »
3° Le lyrisme qui^ crevant en floraison, brusque l'écheveau emmêlé d'une phrase, s'élève jusqu'à l'émotion vraie, jusqu'à l'enthousiasme brûlant et pur,
€t VOUS plaque sans précaution au milieu d'une mare coassante de calembours ; exemple :
« Donc, tu meurs joyeuse, Iseult, ^vide de cet Au-Delà consolateur qui va te réunir pour Jamais à Tristan ; ta cantilène expirante plane au milieu des harpes extasiées sur Taérien grupetto qui transfigure comme la mort: et tu chantais ainsi, lorsque îu t'abîmais dans Tamour, cette mort éphémère de Têtre, au fond de la nuit complice des aveux. Des pleutres ont raillé la divine sérénité de ta métaphysique amoureuse, heureux de s'appu\er sur la bonne volonté obtuse de Gaspérini, ce sont les bons vivants. Barres disait vrai, ce sont les barbares ! Toi, amante immortelle, tu aimais comme on meurt, tu meurs comme on aime, voluptueusement mystérieuse ainsi que la Nature qui te jalouse et te désire, tu expires en chantant, blanche
... Comme les divins cygnes.
Sans altérer la paix ni la blancheur des lignes.
« C'est pas ta faute si un prétentieux violonnard rouennais s'obstine à grincer en si verjus majeur : Vive Tacide de Normandie ! »
Prenez ces trois procédés nettement disparates, mettez-les dans un cliapeau (à bords plats), secouez : il en sortira une Lettre de TOuvreu.se.
Dans cet article où le seul avatar de rOuvreuse doit être mentionné, je n'ai pas à parler de Willy romancier, et je m'y refuserais, d'ailleurs, pour deux raisons : « Claudine » et « Minne « étant mes filles en même temps que celles de mon mari, je ne pourrais me montrer à leur égard impartiale ; quant aux romans (depuis Maîlressi's d'Esthclcs jusqu'à Maiigis ajnoiereux), auxquels je ne collabore pas, Willy, à l'exemption d'une impertinente et délicieuse Passade exécutée ave: la complicité de notre ami Pierre Weber, Willy m'en a toujours déconseillé la le:ture, sous prétexte que « je n'aimerais pas ça ». Il connaît mes goûts mieux que moi-même ; je n'ai pas insisté.
On m'a fait pressentir que des indiscrétions particulières et inédites relèveraient grandement la saveur de cet article. Révélations flatteuses? Potins acides ? Je redoute également le ridicule qui s'attache à l'épouse trop fervente et les reproches qu'encourt la collaboratrice débineuse. Au vague portrait littéraire que j'ai essayé ici, d'après ce Willy qui reçoit des regards adorants de Toby-Chien et des lettres décorsetées de beaucoup de lectrices sans occupations, j'ajouterai seulement, comme signe particulier : il rend les bêtes sentimentales et les femmes cyniques.