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WILLY

Willy est un auteur très original, dont le style inimitable a cependant les plus grandes analogies avec celui d'autres auteurs nommés Jim Simlcy, Henry Maiigis, l'Ouvreuse (?}, et Henry Gauthier- ViUars. Ce dernier, le seul sur lequel on possède ■des données précises, est de race franc-comtoise par son père, né à Lons-le-Saunier, et c'est une sympathie profonde qui l'attache à sa terre des Monts- Boucons. Les autres lui sont apparentés de fort près sans doute, car chez tous on retrouve ce mélange exquis de bon sens et de bonne humeur, de réflexion et de fantaisie, de malice et d'indulgence, dont est formée notre gaieté franc-comtoise.

Avec cette nuance particulière de gaieté, Willy ne pouvait être un « auteur gai » : on ne sent point chez lui le parti pris d'amuser, comme chez cer-

tains écrivains dont chaque pa^c est un défi au sens commun, un exercice de haute voltige dans l'absurde. Les cabrioles de son esprit ne le détournent point de sa route : on se permet quelques bons mots, mais on suit néanmoins son idée, en bon Comtois dont la tête solide esj: à l'épreuve du vin d'Arbois, du marc, de l'absinthe, de la gentiane, et généralement de toutes les ivresses.

Par cette fenn.'té de jugement qui ne l'abandonne point, par ce fond de sérieux et de sincérité qui se découvre sous ses plus folles imaginations, Willy est mieux qu'un auteur gai : c'est un auteur plaisant. L'homme est plaisant aussi, dans tous les sens du mot, à commencer par le meilleur : ses quelques intimes peuvent dire la droiture, la franchise, l'affectueuse et secrète bonté de son caractère; et il est le bienvenu paitout. Que de fois, enfermé dans une salle surchautfée, sous la menace de la baguette prête à déchaîner les tumultes de l'orchestre (et de la salle aussi, parfois), j'ai (i) souri de voir apparaître, au dernier rang des arrivants, la figure connue, aux bons yeux bleus sous le bords-plats légendaire ; tranquille, serrant les mains tendues de toutes parts, il gagnait lentement son fauteuil ; sa vaste carrure obstruait le couloir, et le chef, baguette levée, attendait qu'il se fut assis. Quant a moi, je songeais au feuilleton du lendemain, qui serait, après l'orgie musicale, comme un rafraîchissement tonique à nos cerveaux engourdis. Cette Ouvreuse, qui a passé du Cirque d'Eté au Château d'Eau, pour devenir enfin VOuvretise par excellence, est en vérité une personne fort distinguée ; d'abord, elle connaît ses notes, ce qui n'est pas commun

(1) Ce oronom do la Ire personne du singulier peut surprendre, si on le rapproche de la doubie signature qui sNJtale au ban de ces lignes : mais les philologues sauront obscurcir ce problème.

dans hi critique musicale ; même sa science va beaucoup plus loin : on assure qu'elle en remontrerait à un lauréat du Conservatoire sur le second renversement de l'accord de septième dominante aveC; altération descendante de la quinte. Mais elle ne laisse voir, de ses connaissances techniques, que ce qu'il faut pour donner du prix à sa simplicité. On. lui sait gré de parler français, quand il lui serait sans doute facile de jargonner comme certains pédants de ma connaissance. Ce qu'elle nous donne, ce sont des impressions nettes et sincères, eelles que peut avoir un amateur très cultivé, qui entend juste et voit clair. Egalement éloigné de l'enthousiasme des snobs et du dénigrement systématique de maint arbitre du bon goût, cet auditeur idéal admire tout ce qui est beau, et accueille avec bienveillance tout ce qui est nouveau. Il ose dire à Saint-Saëns la vérité sur Parysatis, et bailler au concerto de Massenet, il fut wagnérien au temps des manifestations marmitonesques, et salua vin maître dans le Debussy de la Damoiselle Elue. Très indépendant d'ailleurs, il s'abstient de soutenir les causes gagnées, et de combattre vaillamment, comme d'autres, pour des noms dont la mode s'est emparée. Il existe, dans une grande Revue, un critique élégant et fleuri qui peut se vanter d'avoir couvert d'une ironie dédaigneuse toutes les œuvres qui devaient triompher ; ni Wagner, ni Debussy, ni d'Indy, n'ont trouvé grâce à ses yeux, et je sais un article, daté de 1887, bien cruel pour César Franck (on dit qu'il en pleura), qui serait aujourd'hui bien plus crue! pour .<on auteur, si on lui jouait le mauvais tour de le reproduire : car l'auteur a changé d'avis ; docile au succès, il élève aux nues aujourd'hui ces Béatitudes où il voyait jadis le type de la « musique de l'ennui » Willy, — ou l'Ouvreuse, - — a toujours fait, exactement lé contraire ; et certes il admire encore

Siegfried, ou \c Quator de Debussy, ou Fervaal ; mais il en laisse faire le panégyrique aux nouveaux convertis ; et il cherche les jeunes talents qu'il faut encourager ; il guette les œuvres nouvelles, heureux s'il peut les louer ; on le trouve au premier rang, parmi ces ardents défenseurs du progrès, c'est-àdire de la vraie tradition, dont la forteresse est la Schola Cantorum, et si l'on aime les articles de l'Ouvreuse, ce n'est pas sjulement pour la sûreté du goût, la franchise des impressions, l'entrain merveilleux du style : c'est surtout pour cette généreuse curiosité, secret d'une perpétuelle bonne humeur.

Lu musique est Lin art jaloux : nombreux sont ceux dont elle absorbe toutes les facultés, qui ne pensent, ne sentent et ne vivent que par elle, et, l'oreille toujours bourdonnante d'échos harmonieux passent au milieu des hommes, pareils à des dormeurs mal éveillés. Willy n'est pas de ceux-là. Cet excellent musicien est en même temps tout autre chose ; cet hr)mme compétent n'est pas un spicialiste, ou plutôt il est, si Ton peut dire, un spécialiste universel. Fort en thème autrefois (Stanslas s'en souvient), et même fort en chimie, il a d'abord aimé la science.

11 se nommait alors Henry Gauthier-Villars.

En 1887, on relève sur le catalogue de la librairie paternelle, « La Pliotograpliie. des objets colorés avec V leur valeur réelle ». — « L'éclairage des portraits *' photographiques » et « La Platinolypie ». Plus tard, il s'appliqua à d'autres travaux qui demandent une documentation aussi précise. Il se fit historien, \.\:3.àu\s,\\.les Mémoires d'un Grenadier anglaisA'açvë^ Lawrence, et traça le portrait ému et respectueux de Marie Leczinska. Son Mariage de Louis A'Fque Willy qualifia, un jour d'ingratitude envers Henry

Gauthiers-Villars, de h haut embêtement ■> est l'étude la plus profonde et la plus délicate de cette reine mélancolique et chrétienne, égarée dans le siècle de la frivolité et de l'athéisme.

Le labeur patient, parfois un peu long qui caractérise l'œuvre de M. Henry Gauthiers-Villars historien, relève, sans nul doute, de son origine comtoise, et repose sur nos qualités primordiales : la curiosité de l'inexpliqué, la puissance d'attention, la patience qui permet d'élucider avec méthode un problème obscur, l'entêtement dans la recherche, et, pour tout dire, le besoin de faire parfois un travail sérieux, qui contente notre âme simple, consciencieuse, de franc-comtois.

Aujourd'hui, par l'entremise pécuniaire de Claudine, il va K fouiner dans les bibliothèques alle- « mandes de Munich à Weimar, de Wolfenbûttel à « Berlin, pour y rechercher les lettres in dites de « la princesse Palatine ».

M. Henry Gauthiers-Villars est le dernier des bénédictins comtois.

Willy est le premier des romanciers qui sourient à la vie d'aujourd'hui. Il a compris, grâce au robuste bon sens de chez nous, que ce n'était pas la peine de démêler avec un ennui persistant l'écheveau embrouillé des états d'àme baroques qui sont le lot ordinaire, paraît-il, des vierges fortes et des demi, des femmes à leur automne, des rastas de Cosmopolis, des professeurs de psychologie expérimentale et de leur disciple. 11 ne s'est jamais demandé si la femme était un être de mensonge, et si l'adultère parisien ne s'érigeait point parfois en une loi impérieuse et analogue à celle du talion d'outre-mer.

L'angoisse du doute aggravée de celle du style ne passe point dans ses livres. Nul cœur brisé par

un amour incompris et souvent incompréhensible ne palpite au tournant de ses chapitres. Il n'est point un professionnel de l'analyse. Il n'explique rien. Il constate, sourit et passe. C'est lui qui est le véritable psychologue.

Ses personnages accomplissent le cycle accoutumé de leurs travaux frivoles, et inutiles. Ils agissent. Leurs paroles sont simples, et, sans éprouver de douleur lancinante au cœur, nous les comprenons, car nous les avons entendues ou nous aurions pu les entendre. Ils aiment, évidemment. Car, si on n'aimait plus dans les livres, il n'y aurait plus de libraires. Mais ils aiment très peu, comme dans la vie, quand ils ont le temps. Et leur temps est absorbé par de très petites occupations que M. Bourget ignore et qui sont essentielles.

Le souci du robinet de la cuisine qui pleure un filet d'eau insuffisant, un matin d'ablution nécessaire, chagrine justement notre ami dans Une Passadj. Le poète miséreux et nanti d'une bonne fortune insoupçonnée concentre toutes ses facultés cérébrales sur la possibilité de transformer la désolation loqueteuse de son linge intime en la gloire d'un déshabillé soyeux, ,1e suis certain que les romanciers dits analystes n'ont jamais songé à ces douleurs banales et intéressantes. Heureusement, du reste, car ils les auraient travesties en complexités idéalistes.

Ainsi, les figures que dessine Willy nous sont connues. Elles ne nous étonnent pas, même lorsqu'elles se mettent à être perverses. Leur perversité est naturelle, j'allais écrire qu'elle est morale, tant elle est simple, déterminée par tout un monde de contingences qui la rendent inévitable. Elle est fatale, si vous préférez. Et nous ne nous plaignons pas de cette fatalité.

Vous devinez qu2 le nom de Claudine va se pré-

semer ici. C'était inévitable. Elle est la cré.i.tiou la mieux venue, la plus populaire de Willy ; il faut lui donner la place d'honneur.

Mais il ne fallait pas vous dire tout à l'heure qu'elle était perverse. C'est du reste un gros mot inventé par les méchants, et qui ne signifie rien. Car les actions des hommes échappent à notre sens critique, borné et conventionnel.

Claudine est charmante. Voilà tout. Elle n'a pas d'autre rôle à tenir, ici-bas. Elle le joue avec une sincérité dont nous sommes ravis.

La jeune fille élevée en pleine liberté de la campagne, sans guide et sans but, grandit comme une plante sauvage. Elle se développe librement, s'épanouit en une luxuriante floraison d'impressions saines et naturelles, — il faut bien écrire ce mot, encore une fois, puisqu'il dit tout le personnage.

Parmi ses compagnes de l'école communale, — maîtresse et élèves qui s'offrent le luxe peu coûteux de sensations banales et frelatées, — elle vit, aimable, primesautière, généreuse.

Elle est bonne, comme toutes les créations de "Willy, d'une bonté émue, très douce et si vraie. Elle aime son mari, cet excellent Renaud qui ne peut même pas détester ses adversaires en Economie politique. Elle se laisse entraîner dans la plus aimable et anodine des aventures, avec une grâce sincère qui désarmera son admirable compagnon. Et, l'heure maladive écoulée, elle revit la vie d'avant avec un peu moins d'exubérance, un peu plus d'amitié pour le mari fort et bienveillant.

Et la délicieuse Claudine, si cordiale et si vivante, en tablier bleu et en jupe sombre, s'en va vers l'immortalité..., entraînant son mari indulgent, son brave homme de père avec ses jurons et ses escargots, et sa veille bonne portant dans ses bras hâlés le cuveau en chêne pour le tub...

Claudine est émue. Willy est un sentimental. De sa race, il a hérité ce don précieux d'émotion et de bonté qui s'épand sur son œuvre. On cherche par ses livres nombreux une àme malsaine : il n'en est pas. Et c'est bien ainsi. Car, à regarder les hommes, ils ne sont point si mauvais que les romanciers d'analyse le prétendent. Par quelques côtés, ils sont agréables à contempler. Willy a su les découvrir. Et voilà justement pourquoi il est un auteur plaisant, ce qui ne veut pas dire superficiel.

C'est le propre du Franc-Comtois de ne point dramatiser l'existence qui n'en a pas besoin, d'admettre qu'on puisse sourire des ridicules et des principes, d'apprécier cette qualité que nos pères appelaient la gauloiserie, d'oublier d'être « rosse », de savoir être ému. Willy a su envelopper toutes nos qualités dans le tissu chatoyant et souple de son talent. Il leur a donné droit de cité sur la grande place de la Gloire, nous serions des compatriotes ingrats si dans la vieille revue comtoise, nous ne l'assurions de toute notre reconnaissance sympathique.

Louis LALOY.

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