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ARTICLES DIVERS

Or, en ce temps-là, la Sentimentalité et la Raillerie se rencontrèrent dans la nuit profonde d'une foret des bords du Rhin ; elles s'aimèrent, parce qu'elles ne se connaissaient pas ; et après une nuit d'amour, qui fut toutes les nuits et tous les amours, il leur naquit un fils insexué. De grands enfants sages, aux yeux bleus l'accueillirent en leurs bras charitables et de quelques gouttes de rosée le baptisèrent dès l'aube : ce fils, baiser des larmes souriantes, ils l'appelèrent l'humour... J'affectionne particulièrement cette origine allemande de l'hu-

(1) La Revue Illustrée, 15 juillet 1902.

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mour; elle résume pour moi toutes les définitions grotesques ou poseuses que des gens bien intentionnés ont essayé de formuler. Et je ne veux entendre que selon cette esthétique naïve l'épithète dont on gratifie M. II. Gauthier-Villars, à tout propos, et hors de propos. J'accepte qu'il soit un humoriste, si vous m'accordez que l'humour est ce mélange de sensibilité et de gaieté qui illumine et glorifie toute une littérature spéciale, malheureusement méconnue, éclose en la rêverie du Nord, et déjà diamantée de ces pierres précieuses, Sterne et Holberg. Entre deux méditations, Carlyle idolâtrait Jean-Paul, humoriste et théoricien de l'humour, pour ce que ses personnages s'insinuent dans nos affections. M. Gauthier-Villars est alors doublement humoriste, selon la légende blonde d'Allemagne, et selon le culte carlylien envers Jean-Paul.

Mais encore pourquoi vouloir classer, en pédant, cet inclassable qui bouleverse tous les genres, allègrement les défie et

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les mystifie ? La production de M. II. Gauthier-Villars échappe, par sa variété infinie à toute classification et lui-même s'amuse à s'amuser de ses métamorphoses clownesques. Vous savez qu'il signe des pages de la plus dissemblable composition. Le Mariage de Louis XV, étude sérieusement documentée, et la traduction de théories sur l'art photographique lui permettent une place parmi les savants. Les auteurs gais le réclament pour la boutade du Comic- Salon et pour la série très drôle des Années fantaisistes. Il appartient à la critique par la collection de ses improvisations érudites sur la musique, les musiciens et les musicolàtres. Des aperçus subtils sur Mark Twain et sur Paul Masson en font un des doctrinaires de rhumorisme.

Il signait récemment ces deux romans originaux, Maîtresse d'Esthètes et Un Vilain Monsieur, cinématographies des silhouettes les plus étranges et les plus bizarres d'un monde étrange et bizarre. Aussi, il commit des sonnets et y alla de sa pla-

quette, tout comme M. Kostand ; on m'assure que ses premières poésies vaudraient bien les musardises.

Les jeunesses enthousiastes de Willy et de P. Yeber communièrent jadis ; la tendresse sensuelle de l'un et l'ironie spirituelle et nerveuse de l'autre se pénétrèrent intimement pour engendrer Une Passade...

Impossible d'imaginer une nouvelle plus exquise en plus de simplicité. Et c'est un repos par la vie qui vous cahote et vous enlise, de se souvenir de cette idylle naïve, claire et lumineuse. Monna, petit rellet d'une petite fille voluptueuse et gourmande de baisers, conserve toute la grâce sauvage des Primitifs et anime d'une intensité de vie leurs souffles éteints dans les toiles endormies des vieux maîtres. La magicienne extasiée..., yeux rêveurs de bête apeurée, bouche confiante aux lèvres chaudes, dents fraîches comme les sources ; chevelure ensorcelée qui est vraiment fée d'entr'ouvrir l'inconnu des désirs pour satisfaire les maladives nostalgies des pauvres

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buveurs de clairs de lune ; l'harmonie de ses lignes félines et l'enchantement de sa peau fraîche... résume tous les printemps éternels, tout le mystère des Tanagras qui offraient leurs étreintes en aumône sur les rives des îles grecques. Monna reste une friandise pour une élite de gentilles imaginations qui se complurent à l'aimer, comme elles aimèrent toutes les petites prostituées aux tons fanés et discrets, qui furent de l'amour et de l'art, franchement, sans complaisances serviles. Cette nouvelle délicate écrite sur un rythme lyrique , délectera toujours les raffinés, et si Ch. Léandre, aux loisirs de ses préoccupations artistiques, acceptait un jour dimager de ces pastels, dont il a seul le secret, la nouvelle de P. Veber et de Willy, Une Passade serait à jamais le livre des consolations et des voluptés.

Willy, marchand de calembours et de déformations ! le petit maître et le joli conteur que vous êtes, mon vieil ami, et que la caresse de votre langue a donc de saveur ;

ça fond comme du sucre et c'est substantiel comme les miels eucharistiques.

Puis, après Monna, enfin ce fut Claudine, mystère des mystères. — Entre temps, pour distraction , Willy publia Maîtresse cl Esthètes, et Un vilain Monsieur, documents dune époque mouvementée, où l'anarchie régnait sur les mœurs des jeunes générations en déséquilibre. Willy rencontra Claudine qui musait à l'école, apprivoisa sa fierté et courut la vie avec elle ; il l'amena à Paris et la conduisit dans le décor qui convenait le mieux à rehausser, par contraste, l'étrangeté de sa piquante amie. Il faudrait des pages pour dire cette vierge originale, la chasteté sensuelle de ses câlineries brutales, la sève débordante de sa robuste santé. Claudine permettrait aux collectionneurs de fiches de classer Willy parmi les humoristes sur le même plan que l'optimiste Fielding : vigoureux tempéraments de sanguin, tous deux se refusent de se départir de leur bonne humeur devant la vie et affirment orgueilleu-

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sèment leur cordialité pour les caractères francs et sincères, fussent-ils d'une imparfaite moralité ; tous deux violent les sympathies et séduisent les imaginations. Claudine est sympathique en son amoralité et ceux qui font la moue, tartuffes incolores, chanteurs émérites et détrousseurs de familles, fruits mûrs pour la correctionnelle, gâteux et impuissants, guettés par Rrafft-Ebing — sont de vilains messieurs, aux âmes sales, qui sentent le fumier partout. Évidemment, Willy n'écrit point poulies jeunes fdles, et puis les prétendantes à no s couronner vont bien au Marquis de Priola ! En dépit des grincheux, Claudine n'est pas un roman de chaise-longue et ne relève d'aucune scatologie. Elle n'est pas plus un cas pathologique ; l'humanité de Claudine ne saurait être niée ; nous connaissons tous des Claudines dont les germes sournois, refrénés par les éducations ne poussent pas les fleurs du mal ; parfois même n'avons-nous pas croisé de sauvages ffobettes aussi fougueuses en leurs amours

soudains et capricieuses à la folie... Des Luces se promènent par la solitude du parc Monceau, cherchant à accrocher leurs fantaisistes à des amours passagères, que nous aimerons toute l'éternité, pour le charme animal de leurs petites personnes. — Elles ont rêvé, solitaires, dans létroitesse des vallées qui enserrèrent leur enfance pensive ; elles notent tout sur le même plan, et leur inconscience a la spontanéité des élans généreux qu'inspire la seule nature, sous l'influence aussi des hérédités lointaines. Elles ne commettent pas le péché, elles l'ignorent, et il se peut que pour elles le mal soit le hien ; de bon cœur, elles se soumettent aux exigences de la passion, instinctivement ; impulsives et aimantes créatures, leurs corps, minces et dorés comme les raisins noirs, échappent à l'autorité qui les orienterait vers l'unité d'amour ; et nous les aimons quand même, mortellement, nos petites Coras...

La volupté de Claudine n est pas un désir

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pervers ou libertin, c'est un emportement fatal et foudroyant dont elle a peur, les yeux pleins d'épouvante, la bouche extasiée.

Gracieux animal en liberté, elle n'aspire que la vie, à pleins sens, partout ; selon qu'elle v met toute son àme ou un peu de son âme, coquette, elle connaît la nervosité des tendresses, ou bondit exaltée : gamine au cœur de vierge, garçonnet inquiet et farfouilleur, Claudine, les cheveux cou pés et les hanches étroites, est un plaisir des dieux pour distraire nos tristesses et occuper nos âmes aux recueillements pieux, par réflexe. Claudine apparaît le livre le plus douloureusement moral, puisqu'il est le triomphe de la franchise et de la vie sur l'hypocrisie et la fétidité des sépulcres blanchis.

Fût-elle, du reste, cette trilogie, un conte galant et polisson même , il faudrait l'accepter comme un chef-d'œuvre du genre léger et tendre. Sa langue émue place Willy parmi les maîtres conteurs ; surtout Claudine en ménage, c'est écrit sans littérature, ça sent la vie et l'amour,

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simplement, parce que les ileurs cueillies aux champs gardent toujours leur grâce aimable ; il est des pages dune sensibilité défaillante et je ne connais pas qu'on ait caressé plus délicatement avec des mots parfumés et aussi frôleurs. L'acidité de quelques phrases charnelles s'efface devant le calme de paysages artistement composés ; il y a, je vous assure, des coins de campagne qui donnent l'illusion d'une brise embaumante, d'avoir dormi sur des verdures ; la concision de ces peintures parlées est d'originalité la plus neuve et la moins remarquée, à tort. Et il faudra chérir Willy, et aussi Claudine, de nous avoir délivré de l'horreur banale des adultères démocratiques, d'avoir enfin fixé, en une œuvre inoubliable, la littérature de l'amitié amoureuse des petites animales, pas méchantes, et dociles quand on sait leur offrir les sucreries qu'elles aiment ; surtout de nous avoir révélé l'élégance et la souplesse de cette écriture câline et sentimentale ; Willy est un tendre, et il pos-

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sède la gaieté et la spontanéité des bonnes santés littéraires. Et, pensant à lui, on pense à toutes ces âmes qui passèrent, mélancoliques et superbes, nous éblouissant d'une lumière réchauffante , nous consolant par leur radieuse beauté : J.-S. Bach, le divin, et le doux saint François d'Assise, Beethoven et Descartes, Renan et J. Laforgue... et aussi Jean de Tinan, Dieu lui accorde la paix et l'enchante à jamais pour nous avoir laissé Aimienne, rose à peine déclose , qui eût raffolé de Claudine et de Willy, ces orchidées voluptueuses et tourmentées.

— Willy tripota ses moustaches de matou, passa jouisseusement sa main potelée dans les poils soyeux de Kiki la Doucette, sa grande amie chatte après Claudine, prit des figues confites et les grignota à petites dents, cependant que ses yeux de faïence anglaise, partis à la dérive en des rêveries bleues, extériorisaient l'ironie sentimentale de la vie, si quotidienne, toujours...

Féli GAUTHIER.

Voici bien l'écrivain divers, primesautier et tout parisien, ami des épigrammes et des railleries, du jeu de mots et du mot de la lin. Audacieux dans la pointe et charmant dans le rire, il n'y a pas, au monde, de plus exquis railleur que celuilà. Ouoi que écrive ce plaisant masque, de quelque ironie que se revête son verbe, on peut dire que jamais ne s'y affiche la banalité. La verve de Willy est intarissable et pétillante ainsi qu'une coupe de champagne ; elle éclate en fusées ou se coule en sourires, audacieuse ou atténuée, voire en une nuance de sentiment une véritable Loïc Fuller de la littérature ! comme a écrit quelqu'un qui s'y connaît.

Fantaisiste délicieux, il a, dans de nombreux ouvrages, donné la mesure d'un talent souple et de belle ironie. A manger du foin, où les plus graves personnages ne sont pas crayonnés sous le jour le moins plaisant, contient quelques-unes des appréciations les plus amusantes sur les œuvres et les hommes contemporains.

Mais où Willy sut s'affirmer critique inimitable et scintillant, c'est en se coiffant du légendaire bonnet tuyauté à rubans, ponceau de l'Ouvreuse du Cirque d'Eté, et en rapportant, dans Bains de sons, la Mouche des croches, Entre deux airs, tous les faits notoires et menus potins du Tout-Cabotin musical et du Tout-Bayreuth des concerts célèbres.

Ajoutez à ces œuvres bien personnelles, divers romans qui ne le sont pas moins et vous connaîtrez, dans l'ensemble spirituel d'un talent plein de ressources, cet auteur doué d'humour et de philosophie. Une Passade, Maîtresse d'Esthètes, deux petits chefs-d'œuvre de grâce sensuelle et adorable, sont à lire en même temps que les récits de Claudine à l'Ecole, de Claudine à Paris, et de Je m'évade ! ces successives étapes d'une âme juvénile et passionnée !

Joseph Uzanne.

Pour l'imagination des faibles lecteurs provinciaux ou des Parisiens qui, friands de littérature, vivent loin des journaux et ne so:it pas renseignés sur les pseudonymes, le personnage drapé dans ce moelleux vocable britannique est inquiétant comme un confus héros de la légende.

Willy ! Ces deux syllabes énigmatiques, hallucinantes, qu'on voit, incessamment et partout, dans les plus menus papiers littéraires comme dans les gazettes les plus opulentes , surexcitent et passionnent.

Ou'est-ce ? — Une formule de magie, le nom d'un guerrier fameux ou de quelque notoire personnage de drame, le surnom d'un bandit bien sanglant, l'appellation

cythéréenne d'une fastueuse courtisane , le pseudonyme littéraire d'une femme célèbre , celui d'un équilibriste phénoménal ou encore celui du caniche préféré d'une grande dame ? Mais combien affolante deviendra l'anxiété si je révèle que ce nom, quasiment illustre, n'est qu'un des avatars de son propriétaire, une des très diverses formules de son essence ! Ces signatures, presque aussi répandues : Jim Smiley, une ouvreuse du Cirque d'Eté, Henry Gauthier- Villars, — et combien d'autres — servent à masquer encore cette physionomie une et identique qui, plus volontiers, se voile du tulle léger et gracieux : Willy. Alors plus nostalgiquement, on voudra être renseigné sur 1 être mystérieux et fécond qui suffit à alimenter tous ces travestissements dont un seul serait capable de glorifier un homme.

« L'Etre », dites-vous ? Quelle duperie ? vous insinueriez qu'un seul être se dissimule sous cette joaillerie de noms connus ? mais c'est une association, un syndicat.

toute une école, l'école du rire de la Faridoudaine ? — Point du tout : Un seul être , rien qu'un être. Mais quel être ! Physiquement : Un sourire sous un chapeau de haute forme qu'ailleurs {Nouvel Echo du 12 février 1893) j'ai célébré ; des moustaches de Brenn farouche dont la menace est annulée par un sourire lin et bon, sourire non pas tant des lèvres qui pourtant expriment une ironie sans aigreur mais surtout de l'œil bleu, noyé de douceurs subtiles, l'œil naïf d'une vierge des ballades allemandes ; un regard de caresse, si tendrement vague, où il y a de la Foi et du Mystère, regard d'une âme aimant à s'émouvoir dans les larges ondes Wagnériennes. Puis, soudain, avec l'instantanéité d'un total changement de décor, ce regard ingénu chahute, papillotte, se met à gaminer ; de candide, il devient farce ! Une voix féminine, toute frêle sous la brousse terrifiante des moustaches dit, avec une grâce espiègle, les drôleries les plus capricantes.

S'il avait eu souci des parchemins ou des réputations graves, Willy aurait pu professer l'histoire, la science sociale, les langues mortes , devenir jurisconsulte retors, commentateur des textes les plus ardus, tribun, industriel décoré, rédacteur de la Revue des Deux-Mondes, sportman magnifique, homme ou conseiller d'Etat. .Mais, comme si son érudition lui avait fait pressentir l'a peu près néant des connaissances humaines, il a préféré sourire, voir avec gaîté le comique de l'existence ; méprisant les pédagogiques attitudes, les occupations positives, il a mieux aimé se tailler dans le solennel péplum de son savoir un radieux, scintillant et bien personnel maillot de clown ! Il le pense plus réjouissant et moins banal que l'habit noir, la toge ou le frac brodé. Il apporte au moins quelque allégresse en notre morne vie cerise. Maillot tissé de fils d'aurore, teint des couleurs de l'arc-en-ciel. Sur sa trame éblouissante luisent des gemmes, des nacres rosées ; à chaque mouvement, des frissons

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de lumière y courent. Maillot de tous points inventé par celui dont les élégantes formes se dessinent sous ses splendeurs et qui ne rappelle en rien les costumes un peu fatigués, les paillettes un peu ternies des fantaisistes contemporains. Surtout quelles arabesques compliquées sut dessiner en ses aériennes voltiges notre gymnaste littéraire : il lui répugne de rééditer, même avec l'agrément sournois de variations nouvelles, les dislocations de pensée, les pirouettes d'écriture qu'il vit accomplira ses aînés : il s'ingénie à créer, il trouve. Et, sans peur de l'épuisement, en homme conscient de son inlassable élasticité, de ses ressources prestigieuses, il modifie son » faire » selon la qualité de ses divers publics 011 l'atmosphère des lieux où il exécute ses divertissements spirituels : ici, ses facéties seront plus finement élégantes, là elles signifieront plus de rêve ou s'envelopperont de mystère, ailleurs elles restent extérieures et d'une joie plus directe.

Partout et toujours, il saura interrompre

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la paradoxale folie de ses souplesses, non pour hurler quelques lazzis aisés, mais pour stupéfier son public par de très profondes paroles, dites la bouche souriante, qui forcent à penser, révèlent la science protéiforme de l'artiste et rehaussent l'estime qu'on lui accorde : l'un des Hanlon-Lee, modulant avec politesse sarcastique, au cours d'une subtile acrobatie, quelque hémistiche latin, une parole des Pères de l'Eglise, citant une date d'histoire, un article du Code, une loi d'harmonie.

Dans la réalité de l'existence, Willy apparaît aussi frénétique ; il est l'homme de sa littérature. Les faits et gestes d'une de ses journées expliquent tout comme ses écrits son agdité cérébrale : levé peu après l'aube, il froisse les gazettes humides encore de leur tout récent tirage, parcourt les Revues, s'enfonce dans l'intimité souvent ténébreuse des poèmes les plus hermétiques, prend la peine d'en deviner les intentions, lit des articles de philosophie et de science, les communications aux di-

M Willy

verses académies, dirige une grave maison d'édition, envoie dix télégrammes, écrit vingt lettres à des amis, des femmes, des savants, des secrétaires de théâtre, des ministres, des barnums, des professeurs au Collège de France, saute dans un fiacre, de ce fiacre dans une exposition, de là tombe à une répétition générale, écoute la pièce, puis va aux quatre coins de Paris, consoler des angoisses de femmes, interroge par correspondance les vices de la province, observe ceux de Paris, se rend à des fîye o'clock musicaux, fait un whist au Cercle militaire, car il a des galons dans l'artillerie, écrit une demi-douzaine de chroniques suides sujets les plus variés pour des journaux parisiens, départementaux ou. exotiques, déjeune, dîne, a le temps d'être dévoué à ses amis, dur pour ses ennemis, d'administrer des raclées à qui l'irrite ; enfin, toujours frais, joyeux, amusant, il s'installe au théâtre d'où il sort pour aller, près de la presse qui va gémir, sur le casier du compositeur et sur le dos du metteur en

pages, écrire le compte-rendu de la soirée. Puis, ce sont le bock, les lippées et les baisers...

Dans ce brouhaha fiévreux, il garde assez de forces pour avoir de l'esprit à toute heure, sans contrainte, à la librairie comme au restaurant, dans ses causeries comme dans ses articles, d'envoyer des fleurs et des places de théâtre, de se battre en duel quand il le faut, d'assister ses amis quand ils sont appelés « derrière les tribunes », de commander une batterie, vingt-huit jours par an ; de faire annuellement le pèlerinage de Bayreuth et beaucoup plus souvent celui du Venusberg.

Tel se profile Willy aux regards de tous. Seuls, ses rares intimes ont pu deviner, à des émois surpris plutôt que confiés, à de furtives paroles discrètement mélancoliques, la tendresse de ce doux être qui, sachant sourire, sait aussi pleurer et qui. oTacieuse intelligence, est encore un bon cœur. Ceux-là pourraient dire quelle tendresse le sarcasme et l'ironie voilent aux

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indifférents, mais jalousement ils se taisent pour ne point accroître le cercle des familiers, bien vite trop peuplé et trop accueilli si Ton connaissait le réel WiLLy de l'intimité.

Georges Leco.mte.

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