‹ WillyChapitre 2 sur 13 · COLETTE · texte numérisé non relu

COLETTE

premiers Wagnérisants qu'il faut apprécier Gauthier-Villars, c'est encore plus comme un des premiers Frankistes, comme un de ceux qui, du noble Pater Seraphicus proclamèrent les premiers l'admirable génie. Vincent d'Indy, Ernest Chausson, Paul Dukas, Louis de Serres lui doivent ce que j'appellerai les premiers encouragements, alors que, raillés de tous, dédaignés, méprisés en leur discrète tour d'ivoire, «ils laissaient les pianistes incompéter et le Conservatoire braire ». Et tous ceux, d'ailleurs, d'où qu'ils vinrent et où qu'ils voulussent aller, qui lui semblaient doués, convaincus et nouveaux, il les stimula de sa verve et les favorisa de son appui. Combien n'y en a-t-il pas de plus ou moins arrivés aujourd'hui (et peutêtre d'ingrats et d'oublieux) qui lui durent leur premier écho, la première ligne qui leur fut consacrée.

A côté, et peut-être tout à fait en dehors du critique d'art, si diversement agissant, il y a le romancier, et de gros succès ré-

Si Willy

cents en ont spécialement accusé le curieux personnalisme.

11 ne m'appartient pas de le présenter sur ce terrain-là, mais de cette ligure si délicatement frêle, de cette création parfumée et rare, de Claudine je voudrais quelque peu dire la chanson.

Gente Claudine, mignonne si équivoque et si exquise, toi qui semblés être une fleur d'avril, qu'aurait brunie le soleil de fructidor, frisson, promesse, fruit encore vert et déjà capiteux, sois saluée.

N'es-tu pas, en ton apparence vicieuse, en ton allure follette, et sous tes dehors per vers, du rêve et de la chimère, gamine adorable, faisant la nique aux muses bien élevées, mais gardant son petit cœur tout pur. malgré des yeux de gazelle énervée, des fébrilités précoces, tanagra gavroche qu'un zéphyr parisien sut animer, petit démon aux ailes d'anges, petite étoile et gemme rare.

0 toi si fine et si menue, âme de dentelle et cœur divin, Polaire-Claudine, trésor

et cher parfum, sois saluée !!!..

S il faut apprécier de toutes manières la façon dont Willy défend ses idées et présente ses opinions , je suis loin de croire qu'il faille toujours faire cause commune avec lui ; Willy, comme tous ceux qui ont un caractère inquiet, comme tous ceux qui représentent un rôle, a les défauts de ses qualités ; nature essentiellement entière, il manque peut-être de cette indulgence philosophique qui met un frein aux emportements brusques, aux gestes par trop brutaux ; il n'a peut-être pas suffisamment aussi de cette gravité morale par laquelle le critique impose ses arrêts ou leur donne au moins une base apparemment réelle, une note, peut-être pédante, mais sans laquelle les jugements semblent manquer de valeur objective. En réalité, l'esprit spontané domine chez lui la réflexion suivie, c'est un imaginatif exquis, un roublard qui se tire toujours d'affaire, et qui sait à ravir avoir tort ; il a eu la gloire de ridiculiser

définitivement les sous-professeurs d'harmonie qui trimballent partout leur Bazin ou leur Reber et soulignent d'un doigt crasseux ce qu'il est convenu d'appeler faute, il a conspué les empiriques et dégringolé les pions qui font de la musique comme on ressemelle de vieilles savates, mais il a aussi véhémentement attaqué, presque avec une apparence de parti-pris, certaines personnalités infiniment hautes ou intéressantes et j'avoue avoir — dans le temps surtout — lu certains articles de lui qui me révoltèrent franchement- Oui ne se souvient des invectives dont il accabla cette géniale cantatrice qui s'appelle Rose Caron ? (Les tristes demoiselles qui composent la majeure partie de la troupe de l'établissement qui devrait être le premier théâtre du monde, n'ont pas réussi à me consoler de son départ... Où ôtes-vous Sieglinde , Salamnbô , Elisabeth !!!)

Il a également attaqué, à certains points de vue avec apparence de justice (mais il

fallait peut-être le considérer autrement, un des musiciens les plus exquis, les plus pervers, les plus dépravateurs de notre fin d'époque : Massenet Certes les austères de la scolastique et les intègres de l'expression peuvent haïr le lyrique tubéreux des caresses saphiques, l'érétomane sonore, pieux comme Thérèse, impur comme Thaïs, divin comme Sade, parisien comme Froufrou, mais nous autres, les déchus des vrais principes, les chavirés des hautes morales, les envoûtés suprasexués, devons-nous juger avec tant d'acrimonie, celui qui verse si bien le breuvage du mal et sait si adorablement en matière lyrique reculer les bornes de l'impudicité *

On pourrait encore à bien des points de vue présenter et discuter W%, pincesans-rire, jongleur de mots à l'emportepièce, caricaturiste sarcastique, il résume pour le public l'auteur gai et je ne sais pourquoi je ne crois qu'à moitié à cette

$8 Wilh/

«•aieté affichée, à ces dehors hilares

Souvent, en des soirs intimes, en des heures de fatigue et de tristesse, lorsque involontairement on se regarde en dedans, nous avons causé, et je sentais je ne sais quelle rancœur lui monter aux lèvres, il semblait se souvenir d'idéals de jeunesse , de buts plus abstraits, d'altitudes inconnues aux cervelles mondaines et, dans un soupir découragé, il murmurait : « Hélas ! j'aurais

pu faire autre chose ! »

En dehors de ce que l'on paraît existe une individualité cachée et qui souffre du masque dont on la revêt... froide ironie, sarcasmes, rires, tout cela n'est peut-être qu'un reflet d'amertume, qu'un hoquet qui se désillusionne de tout ce que la gloire a de néant, la réputation d'envies et le métier de dégoûts.

Ktie arrivé, avoir autour de soi des flatteurs, des rivaux et des jaloux, sentir perpétuellement tout ce qu'il y a de conventionnel, d'indifférent dans l'éloge reçu et l'amitié apparente, est-ce là la satisfaction

véritable et pour le cerveau qui se subtilise de hautaines idées et d'ambitions généreuses, n'est-ce pas quelque peu étouffer sous l'ambiance tarée des circonstances et des nécessités ?

Et je me suis demandé souvent devant le labeur effrayant qu'il fournit, devant l'effort continuel, la lutte incessante dans cette fatalité de combat qui condamne à poursuivre ou à succomber, si parfois rêvant d'un travail, d'une œuvre de longue haleine — besogne définitive — notre ami, s'absorbant en lui-même , délaissant l'aventure et le hasard boulevardiers, n'irait pas au versant d'une colline verdoyante, dans la paix silencieuse, séréniser son cœur et terminer sa journée sous des horizons plus hautains et des ciels plus

clairs.

Willy méritait peut-être mieux que ce court aperçu, on ne m'en voudra, j'espère, cependant pas d'avoir simplement esquissé,

Wilhi

d'un crayon quelque peu hâtif, la silhouette essentiellement originale et typique d'une individualité que d'aucuns n'apprécieront certes pas de la même façon, mais qui ne peut être indifférente à personne.

♦• CLAUDINE A PARfS **

Colette

Polaire.

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