‹ WillyChapitre 4 sur 13 · CLAUDINE A MARSEILLE · texte numérisé non relu

CLAUDINE A MARSEILLE

Sur la scène des Variétés phocéennes.

Polaire, de qui la bouche et les yeux se prolongent suivant deux parallèles, Polaire gambade, mollets nus, rit et pleure, menace le ciel d'un pied pointu , se cramponne à son Renaud sonore, et je pourrais me croire encore aux Bouffes-Parisiens, si le public ne me détrompait. Quel beau public ! Tout là-haut, aux galeries, tout en bas, au parterre, un peuple noir penche des nuques courtes et poilues, des fronts laines d'astrakan, un peuple aux émois rapides qui se reconnaît et se mire en cette petite Polaire, vaillante et violente, à laquelle il ne ménage pas les témoignages de son admiration. « Ah! cette minio nne, on la voudrait toute ! — Bouton de rose, va ! —

M... (parfaitement, il crie le mot de Cambronne), M... qu'elle est fine, la perle! » Pendant l'entracte, deux nervi aux cheveux luisants échangent des impressions d'art : « Quand je la vis anntrer, cette Polaire, je me dis : C'est une cocotte, allons ! mais quand je l'entendis je me pensai : C'est une vierrge ! » Ces gens adorables ne professent pas pour leurs représentants une admiration sans bornes ; au sortir du théâtre, Payoud, conseiller municipal à figure de polichinelle anodin, ayant déclaré, ce qui est bien son droit : « Cette Clodine ne me plaît guère », une voix sévère, une voix d'électeur, proféra ce jugement esthétique: a Brigue (lèvre) de c, ce Payoud, il n'a pas d'estruction, et il cose de tout ! » Marseillais, je vous aime !

Sur la Cannebière, je marche dans le sillage de Polaire devenue Claudine, de ce « double » qui éclipse, Dieu merci ! l'original. On s'écrase devant son portrait « plus grrand que la nature » exposé chez Nadar ; on discute, on tempête, devant sa

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charge allègrement brossée par Fortuné, on l'attend à la porte de l'hôtel de Noailles, on lui parle dans la rue, on la touche avec cette familiarité tutoyeuse qui m'ébaubit : « Hé, qu'elle est minçoulinette, on la casserait ! » Willy, qui l'accompagne, un peu flapi, chapeauté de son bords-plats historique, récolte ce compliment : « C'est ton père, ma belle, le gros qui porte la cheminée sur la tète ? Aïe ! qu'il a de la fatigue ! « Poujade, l'ineffable fleuriste immortalisée par Sem, offre à l'étoile ses fleurs, toutes ses fleurs, sa maison, sa vie, et l'adresse de quelques « amis » opulents. Polaire n'accepte qu'une botte de violettes et se sauve, jacassant avec Jean Lorrain accouru par miracle.

Jean Lorrain et Polaire ! Ils font sensa tion ! On le regarde autant qu'elle. Marius, Véran, Baptistin, le frôlent d'un coude aguicheur ; des voix cajoleuses et rudes lancent son prénom : « Jein ! » Il passe, reconnu et adulé, très à l'aise, curieux de tout ce qui vit, luit et grouille, rêveur de-

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vant la mer que dramatise un crépuscule orange, comme devant les yeux verts d'un déchargeur de la Joliette, amusé de l'inutile corne pointue qui se dresse sur le collier des chevaux de trait : « Pourquoi cette corne ? » On lui répond : « C'est pour l'orgueil ! » Je ne souris pas, ni lui, car la beauté de cette bouffissure à l'espagnole ne nous étonne point, dans cette patrie du superlatif.

Mais le mot impressionne Polaire : elle secoue sa tète court-bouclée, et, avec le sérieux d'une petite fille qui joue à la Madame, elle décrète : « Pour l'orgueil ? Vrai ! Y a de quoi se taper le derrière par

terre ! »

Claudine .

OUELQUES FRAGMENTS

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