‹ Wissembourg:Chapitre 11 sur 39 · LA I.EVÉU BX MASSE · texte numérisé non relu

LA I.EVÉU BX MASSE

IL II eut d'abord à surmoDter les obstacles qu'il rencontra dans la Inée ea masse.

La Convention avait décrété ie )6 août que le peuple français se lèverait tout entier pour défendre son indépendance et que les autorités constituées marcheraient à sa lële. Les généraux, disait Barère, tnéconuaissaient le tempérament national et laissaient leurs troupes mollir dans l'oisiveté de? camps. L'irrupliou soudaine était le seul moyen qui convint aux Français. Ils devaient attaquer les tyrans et les foudroyer ; au lieu de prolonger palierameot Je tournoi, de jouer un jeu de calcul et de combinaison, d'opposer taciique à tactique, ils devaient, comme les Gaulois, n'employer que la rudesse et la bravoure ; ils devaient, par leur impéluosilé naturelle, abattre le colosse de la coalition; plus de guerres des rois ; il fallait faire la guerre de la liberté ! Semblable & l'inondation, la liberté a couvrirait des Qots bouillonnauts du courage et du patriotisme les hordes ennemies et renverserait en un instant les digues du despotismel »

Le 33 août paraissait un nouveau décret moins vagua et emphatique. Tous les Français étaient en réquisition permanente; pendant que les hommes mariés forgeraient des armes et transporteraient des subsistances, que les femmes feraient des tentes et des habits, que le» enfants mettraient le linge en charpie, qne les vieillards prêcheraient la haine des rois, pendant que les maisons

brigade, te 5 octobre 1792, il commands Eliccessiïenient l'sTinl-gBrda do rermée de la Moselle, sous LignivilU, puis Cello de l'armée du RhiD, Eoua CuHine et Beaubaraaia. Cl', sur lui, MageMe, p. 85 et 110, El soD Exposé il la conduite de Laadritaoat. • Nuua élio il dBDS i'Exposéip. 71], neuf, a l'armée du Rhin, de la même non cumpiii ciny qui Eervaïent à l'arniée du Nord, el deux a de la Moselle ; pas un n'a émigré et ne puno los armes eu

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nationales se changeraient en casernes, les places publiques en ateliers et les caves en mines de salpêtre, les jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans iraient au combat, et se formeraient en bataillons, sous une bannière qui porterait l'inscription : le peuple français debout contre les tyrans.

Mais les représentants avaient devancé les décrets de TAssemblée et proclamé la letée en masse. Le Comité, plus sage, ne meitait sur pied que les citoyens dits de la première réquisition, les célibataires de dix-huit à vingt cinq ans, qui s*organiseraiént à peu près comme les volontaires de 4791, en baladions de district^ composés chacun de neuf compagnies, commandés par un chef de bataillon et payés comme les autres troupes d infante rie*. Les représentants allèrent plus loin. Le 2i août, Lacoste et Guyardin appelaient aux armes les départements du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, de la Moselle et des Vosges : les administrateurs devaient se répandre dans les communes; de toutes parts retentiraient les cloches et les tambours ; le tocsin sonnerait ; les habitants, munis de leurs instruments offensifs, se dirigeraient a grands pas vers les centres de rasse-nblement.

Les généraux se joignaient aux représentants. Schauenburg sommait ses compatriotes de défendre leurs montagnes. Les tyrans, disait-il, se vantaient de conquérir rAlsacc et la Lorraine; mais a devant la massue du peuple disparaîtrait cet échafaudage de ruses ». Il donnait des instructions détaillées : tous les hommes dési*

* Armée de la Moselle : Moselle, 9 bataillons ; Meurthe, 9 ; Vosges, 9; Hauie-Marae, G ; Côte-d'Or, 7 ; Nièvre, 9. Armée du Hhin : Bas- Rhin, 4 ; liaui-Rliin, 3; Doubs, 6 ; tldutt^-Saôue, 6; Jard, 6; Ain, 9; Saôue-bi- Loire, 7 ; Ailier, 7 ; ladre, 6 ; Uhôue-et-Loire, 6. (Jfo»., 9 septembre,)

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gnés par les représentanls se réuDirsient au cbef-lieu du district où ils (rouveraieat un officier d'ijlat major qui les couduirait à leur poste, et il prescrivait de tirer de ces altroupemenis les gens les plus enlrepreoants, de mettre à leur tële d'aociens militaires qui seraient en même temps de chauds républicains et de les placer dans les défili^s et les bois.

Lomiremonl agitait des mesures plus hardies. Il voulait amalgamer à ses baiaillotis les « braves ' campagnards. Il envoyait à la découverte, avec ses tirailleurs, vjogl-cinq villageois de Bischwlilcr, et il projeiait défaire la guerre de paysans, d'attaquer crânement les Autrichiens avec huit à ueuF mille montaguards qu'il allendait des Vosges.

Les représeuiants Dorie, Milhaud elRuamps approuvaient Landremonl. Ils s'éiaieul transporlés à Wissembourg et lis voyaient avec juie les lignes de la Lauler se hérisser de piques et de faux maucbées; ils passaient eo revue plus de vingt mille agricoles accourus ù leur voix; ils croyaient que cet élan soudain allait refouler les Austro-Prussiens; ils se glorifiaient de lever une armée révolutionnaire capable, dans une bataille rangée, d'enfoncer l'adversaire et de l'anéanlir pour jamais. Leur collègue Lacoste, plus éloigué de la frontière, s'imaginait déjà que l'invasion était repoussée et osail écrire de Nancy à la Convenlion que plus de cent quarante mille hommes armés el formés eu bataillons se rendaient sur la X^uter, que rien n'égalait leur inlrépidilé, que les citoyens du district de Wissembourg s'éiaient battus comme des lions, et avaient fait une boucherie des Impériaux, qu'un maire avait Iné dtx-itpl ennemis et autre patriote neuf '.

I Boiieau Cumilé ; Buamps et Miliiaudà I!oiie,ÏZ «lod^-^^^Vt

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c On D*a pas besoîD, disait Rûhl; d^èlre discipliné pour Taincre des brigands enrégimentés*.» Il fallut bientôt eu rabattre. Schauenburg reconnut que la levée du département de la Moselle ne serait pas aussi nombreuse qu*on Tavait cru ; il vit, en parcourant les postes, les deux tiers des hommes armés de fourches ou de longues perches surmontées d*un morceau de fer ; il avoua que les bandes du pays de Briey inspiraient plus de pitié que de peur V

Il en fut de même à Tarmée du Rhin. Non seulement quelques communes du district de Barr se révoltèrent, et Ton dut dépêcher contre elles un bataillon de la garde nationale et les menacer du sort de la Vendée, déclarer dans une proclamation que tous les rebelles seraient passés au fil de Tépée, leurs maisons rasées et les forêts où ils se retranchaient, livrées aux flammes. Mais au bout d'un mois, tous ces nouveaux Spartiates qui, selon le mot des représentants, juraient de mourir à leur poste, avaient décampé ; c'était, non plus la levée en masse, mais la désertion en masse. Douze cents tenaient la position de Weiler; le jour suivant, ils n'étaient plus que cent cinquante ; chaque commune avait laissé deux ou trois des siens pour garder les baraques et les armes. De Lauterbourg à Scheibenhard, on n'en trouvait plus un seul, et ceux qu'on avait aperçus n'étaient que des enfants. A Lauterbourg, sur six mille qu'on

Lurg, proclam, du 24 août et lettre à Landremont, 28 août, et aux administrateurs de la Moselle, 31 août ; Landremont a Boucholle, 28 août ; Borie, Milhaud, Ruamps au Comité, 28 août et 19 août {Mon. y du 24); Mon., du 8 sept, (lettre des représentants près Tarmée de la Moselle] ; Lacoste au Comité, 13 août (A. G., et Mon,^ 6 sept.) ; Rousset, Les Volontaires., 241 .

« 29 août [Mon, du 31) .

' Schauenburg à Bouchotte, 7 septembre (A. G.).

LA LUVÉE EN UASSE U9

annonçait, trois cenls seulement se prëseotaieûl, et, la semaine écoulée, ils se liâlaieat de rentrer au logis; d'un batailloa du district de Strasbourg, il ne restait que trois hommes. Les agricoles des Vosges avaient été envoyés à Selileiihal; mais ils parlaient les uns après les autres; vainement l'adjudant général Wolff les formait en compagnies et leur faisait nommer des cliefs provisoires : après avoir refusé de remplir leurs fonctions, parce qu'ils n'étaient que provisoires et ne louchaient pas la paye de leur grade, les chefs improvisés de la levée vosgienne regagaaienl leurs montagnes. La procession ou la naveiU, comme dit le fila de Laudremont, élait conliuuelle ; les agricoles arrivaient un jour et détalaient le lendemain sans qu'on pût les retenir; ils alteignirenl une fois le nombre de huit à neuf mille, mais dans l'après-midi, la moitié disparaissait et vingtquatre heures plus tard ils n*étaient pas deus mille. IIs,'fl finiront tous par s'évader, s'écriait Dubois '. 1

Aussi Landremont fut-il aise de se débarrasser de ces auxiliaires qu'il avait esallês d'abord et qui ne lui donnaient plus que du dégoût ; * s'ils étaient restés avec nous, disait-il, ils nous auraient peut-être causé une déroule- a Plusieurs passèrent à l'ennemi. Des peloluns J entiers se mêlèrent aux bataillons aulricbiens dans la \ forêt de Bienwald. Et pour ceux qui semblaient pa- ' Irloles, avaienl-ils » la résolution de combattre intrépidement »; avaient-ils a une vive ardeur de tomber sur

1 Reokia et Bercer s Baucbotts, 2g ao^t [Mon. 3 sept.) ; proclam* -M tioa da Huamps à Milliaud, 24 aoQt [A. N, af n, 135)^ WulIT à l^aa. dt«mont, 9 £epl.; OITensteia et Gilol à Laadremant, 10 sept.; Ouboia à X,.., 22sepi.i LandtemoHiB Bouotioue, 10 el 22 sept,; DuvigoMi \ ■ui [epréseDiaats, 15 si^pt. ; mémoire du &Ib de Landremont, 9 nov. (A. G.J ; RousEOl, Z<ï FiiionMire», 246-234.

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Fadversaire »; moDtraîenUils une « conlenance ferme »? LandremoDt ne garda que les bataillons de Gbaumont, deMirecourt, de Neufcbâleau, de Toul ; encore étaientils presque incapables d'un service régulier*.

Gouviou-Saint-Cyr raille justement cette parodie du mouvement de 4792. « Ces bommes enlevés à leurs familles, sans volonté décidée, sans ordre, sans discipline, presque sans chefs, oublièrent bientôt les grands mots avec lesquels on les avait persuadés. La plupart n'étaient pas encore bors de leur banlieue qu'ils retournèrent dans leurs foyers, entraînés par leurs femmes et leurs enfants. Ceux qui joignirent Tarmée étaient mécontents et en si mauvais état qu'il parut impossible d'en tirer le moindre service, de sorte que quand les plus éloignés arrivèrent, ils avaient déjà croisé en route les premiers qui avaient été renvoyés *. »

Loin d'être utile aux armées, la levée en masse leur fit un tort considérable en leur ôtantune partie de leurs subsistences. Elle a, disait Euloge Schneider, « causé des frais écoimes, amené la disette et rendu la France ridicule aux yeux de l'adversaire* ». Les Allemands ne faisaient que rire de ces immenses et grotesques rassemblements. « Ne tremblez pas pour les alliés, mandait-on

* Cf. les lettres de Landrcmont, et Gouvion Saiot-C^T, Mém,^ I, 79-SO. Mais voyez la confiance que les Mémoires doivent inspirer. D'après Saint-Cyr qui loue volontiers ses compatriotes touiois, le bataillon de Toul se ccmposbit presque enlièrement d^anciens militaires et n^avait pas perdu le tiers de £on eileciif pendant la route. Or, Carez, commandant du bataillon, écrit qu'il est parti de Toul avec 525 hommes ; à Blamont, il n'en avait plus que la moitié c et le plus grand nombre voulaient reconduire le drapeau à Toul i ; à Climbacb, il n'a plus que 264 bommes, et, le 13 septembre, il ne commande qu^à 150 hommes t peu ou point exercés » ! (A. G.) . « Saint-Cyr, I, 79-80.

» Jr^os, 1«" octobre 1703, p. 317.

^^ L\ LSVÉB KN MASSE tSI

de Serrebriick; la levée en masse ne les vaincra pas; ce n'est au fond qu'une farce dont les soldais français se moquent eux-mêmes, un spectacle nouveau pour amuser le peuple et détourner ses regards de la siluatiou ; ou bien ces hordes pacifiques fuiront à la vue de l'enDemi, ou bieo le mal qu'elles feront, forcera le gouvernemeul de les envoyer à leurs troupeaux : le paysan mange en un jour la raliou de quatre soldats. » Et bientôt le même témoin ajoutait : * La farce n'a duré que trente jours, et pendant ces Ireole jours, les paysans ont consommé des vivres pour plus de trois mois et demi '. o

Un Alsacien a décrit en traits saisissants celle levée d'bommes de lout Sge et de toute condiiion, velus de blouses noires, blanches ou vertes, suivis de bœufs et de moutons, Irainaut avec eux des voitures cbargées de sacs de larme et de blé. Les généraux, dit-il, virent surle-champ que de pareils guerriers ne pourraient soutenir la moindre attaque et ils les postèrent en seconde ligne, sans doute pour augmenter le désordre, si la retraiie devenait nécessaire. Cet Alsacien faisait panie duQ baiaillon qui campait eutre Bilche et la Petite- Pierre, dans un défilé, bien loin derrière l'armée, sans artillerie et sans autres armes que des fusils de chassa ou des instrumeûls de labourage. On se mil d'abord à son aise. Ou avait cousiruit des buttes avec des branches d'arbres, comme à la fêle des tabernacles ; ou couchait paresseusement sur la paille; on mangeait le pain de la nation, et le dimanche les femmes et les filles du village, juchées sur des charretles, apportaient à leurs hommes des jambons, des gâteaux et des fruits. M.

' Jiit Ffammtit im Saargau, 96-97.

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on eut des paniques, de fausses alertes, tantôt parce qu'un chien aboyait dans le lointain^ tantôt parce qu'une sentinelle avait tiré sur un renard qui flairait la soupe du bivouac ou sur uu charbonnier qui passait. La viande, les légumes, le vin, la bière, Teau-de-vie finirent par manquer. On ne touchait pas un sou. Le bruit du canon se rapprochait. Peu à peu tout le bataillon s'esquiva ; il ne resta que les officiers *.

Voilà où aboutit la levée en masse. < Nous avions fait poser un cordon à Haguenau, disent les représentants, pour arrêter les fuyards ; en peu de jours, nous fûmes réduits à nos premières forces. » Dès le 28 août, ils autorisaient le général en chef à renvoyer dans les communes les boulangers, les meuniers et leurs premiers garçons ainsi que les hommes nécessaires au battage et au transport des grains, et le 23 septembre, ils arrêtaient que les citoyens de la deuxième et de la troisième Crasse retourneraient dans les campagnes pour faire la vendange et ensemencer les terres. Seuls, les jeunes gens de la première classe de la réquisition devaient s'organiser en bataillons et ne s'absenter deTarmée sous aucun prétexte. Mais ceux-là mêmes se laissaient entraîner par le courant de la désertion, et une nuit, malgré les ordres des représentants, la cavalerie du Bas- Rhin, nombreuse, bien montée, bien armée, quitta le camp de Wissembourg pour ne plus revenir*.

* Dis Frankenrepuhlik^ Briefe ueher Frankreichs gegenwdrtigen Zustand und urber den Feldzug von 1793 mit ùssondet'er Riicksicht anf das Elsass, von einem Augenzeugen, 1793, p. 126-156 .

* Arrêtés des représealaDls du peuple, 28 août et 23 septembre (A. G.); Compte rendu par Huamps, Borie, etc., p. 14; cf. Véroa-Réville, Hist, de la RévoU franc, dans le départ, du Haut-Rhin^ 1865,

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