‹ Wissembourg au début de l'invasion de 1870Chapitre 17 sur 49 · EXCURSIOX DE CAVALERIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

EXCURSIOX DE CAVALERIE FRANÇAISE

ce n'est pas la timidité, ni la ruse, je pense, qui dirigeaient les Allemands. Le matin de cette entrevue, en effet, Altenstadt avait été occupé par un corps mixte d'infanterie et de cavalerie; il le fut de nouveau dans la même soirée, puis encore le lendemain matin 3 août.

Ce qui nous dépitait, c'est que ces troupes de cavalerie nous apparaissaient magnifiques d'aspect, remplies d'une confiance guerrière qrii éclatait dans tous les yeux et qu'elles nous semblaient supérieures à tout ce que nous voyions de la cavalerie bavaroise.

Le 3 août au matin, les Allemands se montrent fréquemment entre Lauterbourg et Wissembourg et réoccupent Altenstadt.

Dans l'après-midi, je reçus une lettre du colonel de Franchessin qui me demandait avec instance de lui envoyer sans retard^ au Pigeonnier, de l'avoine dont sa cavalerie manquait. Comme je ne pouvais m'en procurer ù Wissembourg une quantité si minime qu'elle fût, je pris sur moi de requérir le déchargement d'un wagon qui en contenait et qui allait se mettre en partance pour Haguenau. Je dus requérir également un voiturier pour en faire le transport. Dans un temps moins troublé, ces mesures autoritaires m'auraient joué un mauvais tour !

Le soir, vers 6 heures et demie, nous finissions de dîner, quand on vint me prévenir qu'une voiture était arrêtée devant la porte, et qu'un général qui l'occupait me priait de venir lui parler. Je descendis aussitôt et me trouvai en présence de M. le général Abel Douay, commandant la '■2^ division du 1" corps de l'armée du Khin, et de M. Greil, sous-intendant de la division. Le général me dit, avec une

aménité parfaite, qu'il s'excusait de iif avoir fait demander, mais qu'il était extrêmement fatigué de sa course de la journée, au point qu'il en était arrivé à se demander si ses forces seraient suffisantes pour suivre la campagne. Puis, il me demanda avec une bienveillance un peu protectrice ce qu'il y avait de nouveau; qu'on lui avait rapporté que je croyais au voisinage de l'ennemi en nombre; qu'en tout cas je devais me rassurer, qu'il arrivait avec sa division pour protéger la frontière, où on allait se concentrer, et qu'il laissait en ville, pour calmer les préoccupations des habitants, un bataillon du 74'' de ligne; qu'actuellement il n'avait qu'à me demander mon meilleur concours pour faciliter à M. l'intendant Greil, qu'il me présenta, la réunion, dans les quarante-huit heures, à Wissembourg, des ressources d'intendance nécessaires pour le 1" corps; qu'il me priait de recevoir, à cet effet, M. Greil à la sous-préfecture, et que luimême allait rejoindre sa division, qui prenait campement au Geisberg.

J'exposai au général, avec toute l'énergie d'une conviction bien arrêtée, la certitude du voisinage immédiat d'une force de plus de 80,000 hommes, à vingt-quatre heures au plus de la frontière, et mes appréhensions quant à la possibilité d'organiser en deux jours un pareil service d'intendance, alors que peu de jours avant on avait fait refluer sur Haguenau tous les approvisionnements et le matériel de manutention.

Comme le général marquait un doute non dissimulé sur la réalité de mes allégations, j'insistai pour qu'il voulût bien, faisant violence à sa fatigue, monter jusqu'à mon ca-

binet, situé k Tentresol, afin de me permettre de lui indiquer, sur mes cartes, ce que je savais des positions occupées par l'armée allemande. Il me suivit et je lui fis toutes les démonstrations topographiques dont j'étais capable. Il me parut ébranlé un peu dans ses préventions et me félicita d'être en possession d'aussi bonnes cartes. Lui aussi ignorait la construction de la batterie bavaroise de Schweigen, et marqua de l'étonnement de n'en avoir pas été prévenu.

Puis, le général voulut bien consentir encore à monter dans ma salle à manger pour prendre le café avec nous. Pendant la demi-heure environ que dura cette seconde partie de notre entrevue, j'accumulai avec une insistance nouvelle les preuves de mes affirmations, au point qu'il exprima, par politesse, — car visiblement il n'était pas convaincu, — son regret de n'en pas savoir aussi long (|ue moi. Il insista sur l'intérêt que présentait maintenant, pour notre tranquillité, la garnison qu'il laissait à Wissembourg.

Comme je vis bien dans cette insinuation un signe nouveau de cette croyance que c'était le souci de notre sécurité personnelle qui m'avait poussé à sonner l'alarme depuis tant de jours, je lui dis : « Mais, général, une garnison dans « Wissembourg me paraît tout à fait inutile, car elle se (t trouve à la merci de l'artillerie qui la domine. « Il répondit : (( Enfin, vous avez ici un bon casernement et les troupes « pourront se reposer. ))

Comme je reparlais des incursions par Altenstadt et par Lauterbourg, de la forêt du Bien wald, occupée par l'ennemi, qui lui sert de rideau et derrière lequel se meut et se groupe l'armée allemande, il m'interrompit et me dit : « Alors, vous

« pensez que je saurai à quoi m'en tenir en poussant par « Altenstadt et le Bienwald ? » Sur ma réponse affirmative, il s'adressa à ma femme et lui dit : « Madame^ voulez-vous « me faire le plaisir de venir demain matin à 8 heures, avec « madame votre mère et votre mari, sur le Geisberg. Yous « assisterez à la cuisine des turcos et à leur départ en re- « connaissance avec du canon dans la direction d'Alten- (( stadt. »

L'invitation fut acceptée avec grand plaisir, et le général me ([uitta vers 7 heures et demie, dans sa voiture de louage, en me disant qu'à la pointe du jour sa cavalerie explorerait la région du Bienwald par une reconnaissance sérieuse.

Je me mis ensuite au travail avec Fintendant Greil, qui s'installa chez moi avec deux commis, son soldat-ordonnance, un conducteur pour sa voiture et un cheval de selle.

J'ai dit que tout était à faire, et dans des proportions énormes, pour le court délai qui était imparti. Il fallait reconstituer les approvisionnements de toute nature, passer des marchés, remettre en état de fonctionnement la manutention, privée de tout son outillage.

Après que M. l'intendant, dont la fermeté et l'activité étaient fort remarquables, eut arrêté le programme d'exécution, j'envoyai, par la gendarmerie et par des voituriers de la ville, des réquisitions à tous les maires des communes, dans un rayon de six kilomètres, pour l'envoi immédiat à Wissembourg des ouvriers spéciaux, charpentiers, vanniers, etc., et des denrées nécessaires. L'intendant passa la nuit à travailler et à dirio-er tout ce monde.

Vers 9 heures du soir, je reçus la visite de M, Liaud, commandantle 2' bataillon du 74' en garnison et du commandant du génie, M. Dliombres. Je ne réussis pas à les convaincre, pas plus que tous les autres, de la gravité de la situation : ils semblaient n'avoir pour mission que de me rassurer.

Entre 10 et 1 1 heures, une estafette venait me demander, de la part du général Douaj, de lui prêter une carte détaillée du Palatinat qu'il avait appréciée chez moi.

De fait, la population de Wissembourg était tout heureuse de se voir enfin entourée de troupes, après environ trois semaines d'isolement et d'appréhensions de toute nature. Elle y trouvait l'occasion de marquer, par un accueil enthousiaste et sympathique, toute la chaleur de son patriotisme. Les portes maintenant étaient gardées et défendues d'une manière moins platonique, et la garde civique, avec la conscience d'avoir accompli son devoir sans fîiiblesse, pouvait prendre un repos mérité.

Un autre groupement de citoyens avait été provoqué par M. Henri Boell, sous la (jualitication de volontaires libres. Il comptait une quarantaine d'hommes, dont plusieurs étaient anciens militaires et qui avaientrambition de se joindre à l'armée quand elle pénétrerait sur le territoire allemand. MM. H. Boell, Garnon, Hoffer, Marterer (tué àChâtillon), Schlatter, Stratz et Gerschel formaient les cadres de ce groupe de volontaires. Le déploiement des belles troupes qui nous arrivaient mettait tout leur zèle en ébullition. Ils en donnèrent des preuves pendant le combat du lendemain, en guidant les officiers et soldats du 74'' pendant la défense

de la place, et en leur donnant le plus utile concours pour leur approvisionnement.

La population s'était portée tout entière au-devant des régiments et leur avait fait fête, malgré l'heure tardive de leur arrivée.

Le maréchal de Mac-Mahon, le héros de Malakoff et de Magenta, allait venir avec tout son corps d'armée; n'y avait-il pas là bien de quoi rassurer tout le monde, faire respecter notre sol et rélléchir l'outrecuidance allemande !

La nuit du 3 au 4 août s'écoula dans le calme.

LE BOMBARDEME>«'T ET LE COMBAT DE ^YISSE^1B0^;RG

Le jeudi 4 août, à 7 heures et demie du matin, je sortis de la sous-préfecture pour aller recevoir, à la porte de Haguenau, des approvisionnements de brancards et autres fournitures d'ambulance, qu'envoyaient les communes de l'arrondissement; j'y avais donné rendez-vous à ma femme, pour nous rendre delà au Geisberg, à l'invitation du général Douay.

Au milieu du calme où nous nous trouvions, et qui n'était troublé que par les allées et venues de soldats allant faire leurs provisions en ville, un coup de canon retentit tout à coup, et un obus éclate sur le faîte d'une maison voisine de la porte près de laquelle je me tenais. Les coups se suivent avec rapidité, des éclats de projectiles sont projetés de toutes parts, déchirant les toitures et les façades des maisons; des commencements d'incendie se déclarent. Les détonations violentes se succédaient à courte distance, venant de la direction de ScliAveigen.

Je retournai sans hâte à la sous- préfecture, car il est remarquable combien rignorance du danger — je ne m'étais

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