‹ Wissembourg au début de l'invasion de 1870Chapitre 46 sur 49 · LE SOUS-PRÉFET ALLEMAND DE WISSEMBOUEG · texte numérisé non relu

LE SOUS-PRÉFET ALLEMAND DE WISSEMBOUEG

des convalescents contraints à ini long voyage, et nous les accompagnâmes à la gare.

Coml)ien fut douloureuse notre séparation, au seuHd'une vie nouvelle qui, pour nous tous, allait commencer sur le sol étranger ! rien ne vaut les liens que nouent des épreuves communes.

La guerre continuait et nos espoirs étaient tombés ! L'Alsace était annexée de fait et la résidence nous en était interdite !

Dans la soirée du 10 septembre, M. Volkheimer me notifiait que j'aurais à prendre le premier train du 11, à 3 heures du matin, et qu'il était chargé de s'assurer de mon départ. Je le priai de ne point se déranger. Il me remit en môme temps Tordre de quitter l'Alsace, signé par M. de Bismarck-Bohlen, à la date du 5 septembre, et le passeport délivré par le préfet, le 7, et portant injonction de me rendre en Suisse, en passant par Rastatt. Je reproduis, en traduction. Tordre du 5 septembre :

Le sous-préfet actuel de Wissembourg, M. Edgar Hepp, a reçu Tordre, après démission de ses fonctions, de quitter l'Alsace. 11 a la permission de se rendre, avec sa famille, composée de six j)ersonnes, à Rastatt, et par le grand-duché de Bade, en Suisse. Toutes les aut<3rités militaires et civiles en sont avisées par les présentes et sont invitées à le laisser passer librement et sans difficultés.

Ce passeport est à présenter pour visa au commandant de Rastatt.

Hagueuau, le 5 septembre 1870.

Le Gouverneur général, Signé : V. Bismarck-Bohlen.

Je me fais un vrai plaisir de relater ici un trait rare. J'étais donc sous le coup d'un brusque départ. Passant dans l'après-midi du 10 dans la rue^ je fus abordé timidement par un homme que je ne connaissais pas et qui vint, tout ému, me serrer vivement les mains. Il me dit qu'il serait heureux que je lui permisse de me rendre un service et,, comme je le questionnais, il me fit Toifre de me donner de l'argent, dont je pouvais avoir besoin. C'était un boulanger de Wissembourg qui, connaissant la détresse d'argent pesant sur tout le monde à ce moment^ ne voulait pas que je pusse en souffrir. Je fus ému plus que je ne saurais dire de cette démarche, tout à fait admirable, d'un inconnu envers un fonctionnaire qui partait sans esprit de retour.

Je la cite pour montrer, par un nouvel et touchant exemple, à quel point tous les cœurs étaient unis, rapprochés dans cette population de Wissembourg, plus éprouvée qu'aucune autre depuis huit semaines, dans cette population alsacienne qui, forte de sa solidarité et de son patriotisme, ne cessait d'opposer, à Tencontre de ses intérêts, son sentiment français à la pression des vainqueurs.

Je déclinai l'ofire de cet homme généreux. Dois-je ajouter que mes ressources étaient minces, en effet, et que, rendu à Bâle, je n'avais plus cent francs à ma disposition?

Nos bagages furent envoyés à la gare et, à 2 heures et demie du matin, nous y étions tous : ma belle-mère, ma femme, mes deux fils, l'un âgé de seize mois et l'autre de quatre à peine, moi-même et une nourrice en grand costume alsacien; le commandant de la place et deux gendarmes étaient chargés de surveiller notre départ. Le sous-préfet

112 DÉPART DE VISSEIMBOIIKU.

Volkheimer n'était pas présent. M. Gaiickler, maire de Wisseinboiirg, avec sa femme, plusieurs autres amis^ étaient venus nous serrer la main à cette heure matinale. Nous ne (juittions pas cette bonne ville sans un serrement de cœur, laissant derrière nous tant de souvenirs et d'émotions patriotiques.

Quelques instants avant notre départ, nous assistâmes, dans la gare même, comme par une évocation suprême de l'horrible drame de cette guerre maudite, au passage d'un train entièrement rempli d'officiers généraux et supérieurs et de quelques cent-gardes, que Ton conduisait prisonniers en Allemagne. C'était Sedan qui défilait devant nous ! Nous serrâmes quelques mains en sanglotant, Wissembourg et Sedan ! le commencement et la fin !

Une émotion d'une autre nature nous était réservée. Le train nous avait arrêtés à Maxau. Nous étions allés déjeuner dans un restaurant dont la grande galerie vitrée donne sur le Khin. Quelques instants après nous arrivèrent six officiers prussiens qui, s'assejant à côté de notre table et nous dévisageant avec insolence au milieu de l'épaisse fumée de leurs cigares, se mirent avec la brutalité et les ricanements les plus grossiers, à insulter la France et les Français.

Nous ressentîmes plus de mépris que d'amertume de cette rieur de courtoisie guerrière qui s'épanouissait devant des femmes et des enfants en route pour l'exil.

Je m'abstins de faire viser mon passeport à Eastatt, et nous arrivâmes à Bâle à 5 heures du soir, le môme jour.

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