N'ISSEMBOURG
J'étais à ce moment, depuis peu de mois, sous-préfet de l'aiTondissement de Wissembourg. Cet arrondissement a pour limites, au Nord la frontière de la Bavière rhénane ou Palatin at, et le Rhin à TEst. Wissembourg occupe le milieu de la frontière nord sur la ligne de chemin de fer qui court de Mayence à Baie. Lauterbourg forme l'angle N.-E. vers le Rhin et regarde, avec le canton de Seltz, situé presque en face de la forteresse de Rastatt, le pays de Bade.
Mon poste était donc particulièrement favorable pour observer ce qui se passait et j'avais pleine conscience des devoirs que l'éventualité de la guerre m'imposait.
Ils me paraissaient d'ailleurs fort simples à remplir. Entouré d'une population absolument sûre, dont le dévouement à la France ne faisait aucun doute et qui me donnait le concours le plus sympathique, ma tranquillité d'esprit était fortifiée par la conviction que nous étions les maîtres de notre frontière, que l'on ne se hasarderait pas à la violer et que nous aurions le loisir de fixer nous-mêmes l'heure des hostilités quand il nous plairait pénétrer dans le Palatin at.
Une anecdote assez caractéristique peut témoigner de cet état d'esprit. *
Le 10 juillet, je reçus la visite de l'assesseur de la régence de Spire , M. de Sticlianer, fort aimable homme dont j'avais fait la connaissance, pendant l'été de 1869, en ma qualité de chef du cabinet du préfet du Bas-Rhin. Il était venu à Strasbourg, accompagnant le président de la régence, qui faisait une visite au préfet, M. le baron Pron.
J'avais été abouché avec lui pour l'éclaircissement de certains points de la législation française en vigueur encore dans le Falatinat et dont on poursuivait la modification. M. de Stichaner donc, venait me serrer la main en passant : il allait faire un voyage en Suisse.
Je lui exprimai ma surprise qu'il choisît un pareil moment pour visiter l'Oberland, estimant, pour ma part, que la situation devenait fort tendue et que ce n'était pas le moment de quitter son poste, bien qu'il y eût encore des chances d'arrangement dans la querelle que nous cherchait la Prusse. Il parut ébranlé, me dit que mes préoccupations devenaient les siennes, qu'il croyait eflPectiveraent que mieux valait ajourner ses projets pendant quelque temps.
Nous déjeunâmes ensemble et choquâmes gaiement nos verres en l)uvant soit à la paix, soit à la guerre la plus courte possible. M. de Stichaner qui devint, un an après moi, sous-préfet de Wissembourg, vient d'être appelé aux fonctions de président de la Basse-Alsace, c'est-à-dire de préfet du Bas -Rhin.