L'HOMME ET LE PRÉSIDENT
Public d'abord sous le titre : «Président W^oodrow Wilson », dan» la Semaine littéraire, à Genève, le 19 décembre 1916, à l'occasion de la réélection du président Wilson.
TX700DR0W Wilson va probablement, ^ ^ plus que tous ses contemporains, attirer et retenir l'attention du monde entier. Doué d'une large et perspicace bienveillance, il scrute jusque dans ses profondeurs, le problème de l'humanité. Il prévoit l'avenir et possède des idées claires sur le travail à accomplir^ 11 fuit toute ostentation et ses mesures les plus révolutionnaires
mettent en pratique les conseils divins. Ses projets les plus grandioses sont tenus secrets, il en parle le moins possible. 11 préfère les résultats aux promesses. 11 sait que dans certaines crises les hommes se montreront trop lents, trop sceptiques et trop faux, pour répondre à un grand appel . Ils doivent être guidés dans une direction nouvelle, par une sorte de prudence, de ruse divine, — si Ton peut s'exprimer ainsi, — et sans qu'ils se doutent où on les mène. C'est seulement lorsqu'ils seront mieux préparés, plus libres, plus vraiment croyants qu'ils découvriront la main sage qui leur a ouvert de plus nobles perspectives .
Telles sont les qualités d'homme d'état de Wilson : ce qui le caractérise, c'est une habileté morale, c'est cette union extraordinaire d'un idéalisme politique avec une astuce pratique. La nation a foi en lui, même quand elle ne le comprend pas. 11 s'est haussé, peu à peu, à la stature spirituelle d'un Washington et d'un Lincoln.
Woodrow Wilson fut réélu à la présidence malgré l'opposition des intérêts les plus puissants qu'on vit jamais coalisés contre un candidat américain. 11 a défié les plus audacieuses
organisations financières mondiales, centralisées à New-York. Toute la race germanique, de Potsdam à San-Francisco, travailla, avec malignité et persévérance, à sa défaite.
La hiérarchie catholique romaine s'unit également contre lui. Mais les efforts venimeux de ses adversaires ne réussirent pas à lui aliéner le cœur des habitants des Etats- Unis. Maintenant qu'il est réélu, beaucoup de ceux qui l'ont décrié éprouvent un sentiment de sécurité. Sa présence les rassure. 11 sera le gardien d'une civilisation que tant d'autres peuples s'acharnent à détruire.
)vje sais que ses critiques européens affirment qu'il n'a en vue que les intérêts matériels de sa patrie. Erreur complète : les défenseurs des grands intérêts matériels, et les philosophes matérialistes sont ses ennemis les plus acharnés. Bien loin d'être un adepte de la « realpolitik » il plaide pour le développement de la démocratie mondiale, seul milieu favorable au développement spirituel, et de la collectivité et de l'individu. C'est ce but qu'il propose à chaque âme, à chaque groupement, dans l'espoir d'évoquer enfin une équitable et sereine Société des Nations.
Parmi les peuples européens, du continent surtout, règne une curieuse et incroyable ignorance relative à Tattitude du président vis-à-vis du germanisme. Je viens de lire une extraordinaire information émanant d'une personnalité bien connue. Les pro-germains auraient, dit-on, voté la réélection de Wilson. Impossible d'émettre une opinion plus contraire à la vérité! M. Hugues, le rival de Wilson, a certainement dû sa popularité à l'influence allemande. Personne, dans les Etats-Unis ne dispute cette allégation. La ligue germano-américaine, qui prétend disposer de trois millions de votes, donna officiellement ce mot d'ordre : Votez pour Hugues.
Les catholiques américains, d'origine allemande, au congrès de New- York, réclamèrent, eux aussi, la condamnation et l'échec de Wilson. Les journaux germanophiles des Etats-Unis, presque sans exception, luttèrent passionnément dans le même sens.
Le neuf octobre 1916, devant un vaste
auditoire, à Philadelphie, M. Hugues s'engagea publiquement à suivre un programme d'action qui entraînait forcément l'obéissance aux exigences allemandes : l'Amérique devait essayer de forcer le blocus anglais.
Donc, si M. Hugues était sincère dans son admission et s'il avait été élu, il serait entré en conflit avec les Alliés, et les Etats- Unis se seraient rangés du côté des Centraux. Le germanophile Herald, de New-York écrit : « De toutes les déclarations qu'a faites le candidat américain (Hugues), celle de lundi, à Philadelphie, est de beaucoup la plus importante. . . Il n'a pas désigné, en propres termes, l'Angleterre, mais ses paroles ne laissaient aucun doute sur ses intentions...Chaque citoyen, d'origine allemande, devrait voter pour Hugues. »
M. Norman Hapgood, dans Vlndépendant, de New-York (le 6 novembre), et M. Frank Percy Olds, dans VJlllantic Monthly, de septembre, ont résumé en termes heureux cette attitude progermanique. Ceux qui désirent examiner la chose de plus près, n'ont qu'à parcourir ces articles. Mes citations seront forcément brèves, mais typiques et suggestives. Ainsi, la Staatz-Zeitung, l'organe
de la plus importante association germanoaméricaine déclare: « Les Germano-Américains, qui en leur qualité de citoyens des Etats-Unis ont été reçus par M. Hugues, l'ont entendu affirmer qu'à ses yeux les intérêts des Etats-Unis passent avant tous les autres. En conséquence, ils sont fermement convaincus que Charles-E. Hugues mérite la confiance de tous les citoyens américains et que son élection à la présidence des Etats- Unis leur sera en bénédiction. »
> \J Jlhendpost de Chicago, qui s'est amèrement opposée à la réélection de Wilson, pour encourager vivement la nomination de Hugues, fit la déclaration suivante :
« Depuis bien des années, les Germano- Américains se sont bercés de l'espoir que l'alliance nationale germano-américaine deviendrait le point de départ d'une saine activité politique. Telle fut du moins la raison pour laquelle l'alliance fut fondée par un grand nombre d'Allemands qui prenaient un intérêt passionné aux affaires publiques du pays.VJl vaut mieux l'avouer franchement : oui, nous sommes en faveur d'une politique qui favorise l'Allemagne, û
D'accord avec cette déclaration, le bureau
de la presse de Talliance germano-américaine affirme: « L'union fait la force; la puissance des citoyens américains d'origine allemande et leur signification politique dépendent delà préservation de cette unité, but de l'alliance germano-américaine. Toute tentative faite pour la rompre et la détruire équivaut à une trahison envers la mission, que des Allemands possédant la culture germanique doivent assumer vis-à-vis des Etats-Unis. »
La St-Paul f^olkszeitung déclare que le plus clair résultat de la politique étrangère du président Wilson a été l'alliance de tous les Germano-Américains contre son administration. Le Deutscher TÇorrespondanff de Baltimore estime qu'une opposition des Allemands à la nomination de Wilson empêchera le peuple américain de s'angliciser. Le Milwaukeè Germania Herald supplie les luthériens et les catholiques, ainsi que tous les citoyens, dans les veines desquels coule du sang allemand, de s'unir pour élire Hugues et éliminer Wilson.^Les chefs allemands de l'opposition, en Amérique, affirment haïr Wilson, cet homme qui ignore la J^uîtur, ce fanatique de l'Angleterre, qui va jusqu'à essayer de faire des Etats-Unis une colonie
5o WOODROW WILSON
anglaise. Tout bon républicain doit voter contre Wilson, dit le Cleveland W aechter und Jlnzeiger. Le Germania Herald déclare que l'antagonisme des Germano-Américains à regard deWilson est prouvé par le fait remarquable qu'il n'est porté par aucun journal allemand, dans les Etats-Unis, pas même par ceux qui appartiennent à son propre parti, h'Excelsior, organe des catholiques allemands, stigmatise les adhérents de Wilson et les traite de pseudo-patriotes, de patriotes mercenaires, d'importation londonienne. Un autre journal pro-germain, assez influent, dans un article de fond publié le jour de la Fête de l'Indépendance, affirme que, depuis la nomination de Wilson, l'Amérique est devenue un état vassal de la Grande-Bretagne. La Sî-Louis JVestliche Vosf dit : « A cause de sa partialité, aucune manœuvre entreprise par les meneurs démocratiques ne saura réconcilier M. Wilson avec les Germano- Américains. La grande masse des Germano- Américains, écrit Jlmerikciy un autre organe catholique allemand, ne veulent plus avoir affaire à lui. Des circonstances imprévues parviendraient seules à les réconcilier. On ne les fera pas taire » . Et, de nouveau.
ET LA PAIX MONDIALE 5l
VExcelsior parlant des Américains pro-alliés, émet cette étonnante affirmation : « Ce ne sont que des Anglo-Saxons qui, se basant sur le testament de Cécil Rhodes, travaillent à faire retomber les fiers et indépendants citoyens des Etats-Unis sous le joug de la vieille Angleterre. A la tête de ces traîtres se trouve, intentionnellement ou non, Woodrow Wilson, qui continue à usurper le titre de président des Etats-Unis, bien qu'il ne soit que le gouverneur d'une colonie britannique.» Plus haineuses encore sont les paroles d'un autre organe germano- américain qui traite le président Wilson de laquais sous une livrée britannique, «baisant la main de Sa Majesté anglo-saxonne, pendant que celle-ci lui donne un coup de pied comme à un chien. » Le Waechter und Jlnzeiger dit que « parler de crime au sujet du Lusifania, c'est faire preuve de la plus ridicule hypocrisie. Nos exportations de munitions montrent que l'Amérique s'enrichit avec de l'argent sanglant et se trompe elle-même. Ce sont là des crimes qui pèsent sur la conscience de notre peuple. » Le critique conclut : aWilson aurait dû être un tsar. »
Non seulement d'Amérique, mais aussi
d'Allemagne, vint le mot d'ordre, incitant les Germano-Américains à voter pour Hugues.
< L'Amérique fut considérée par toute la presse officielle allemande comme l'alliée de la France et de l'Angleterre, grâce au président Wilson. Une caricature dans Jugend montre l'Angleterre distribuant pieusement, aux électeurs américains, des billets de 25.000 francs pour les convaincre de la nécessité d'élire M. Wilson.
M. Hugues fut le candidat avéré de Berlin à la convention républicaine de Chicago. Ensuite, on le destina à la présidence des Etats-Unis. Malgré son fervent patriotisme, sa prudence administrative en cas de réussite, il eût été inconsciemment ou non, l'élu de l'Allemagne. Dire, comme l'ont prétendu certains journaux européens, que Wilson a été nommé par les pro-germains, équivaut à affirmer que Martin Luther fut surtout appuyé par le Pape !
Mon interprétation du caractère 'du président Wilson semble en contradiction avec Je temps qu'il mit à décider Talliance contre TAllemagne. Toutefois, si Ton étudie les faits et si l'on se rend compte des forces contre lesquelles il eut à lutter, on comprendra que cette contradiction n'est qu'apparente. J'eusse désiré, il est vrai, le voir protester contre la violation de la Belgique. 11 aurait dû, me semble-t-il, rompre avec l'Allemagne, lors du naufrage du Lusitania, Je me réjouirais, je le confesse, si l'Amérique se battait avec l'Angleterre, l'Italie et la France, pour le principe démocratique et l'existence spirituelle de la race. Je considère notre neutralité comme une faillite morale et politique. Si cette neutralité continue jusqu'à la fin de la guerre, le désastre moral et intellectuel sera plus grave en Amérique qu'en Europe.
Mais le président Wilson n'est pas res-
pensable de cette neutralité. Ni le Cabinet, ni le Congrès, ni la nation ne l'auraient soutenu, s'il avait déclaré la guerre à l'Allemagne. Nous savons maintenant que ses ministres se sont séparés de lui dans l'affaire du Lusitania, et nous n'ignorons pas la répugnance avec laquelle le Congrès envoya son message à propos du Sussex, C'est que beaucoup des membres de la Chambre sont d'origine germanique et, — ne l'oublions pas, — qu'une guerre avec l'Allemagne susciterait probablement une guerre civile en Amérique. Une anarchie sans précédent aurait peut-être régné, inspirée par ces apôtres haineux du pangermanisme, qui semblent doués du don d'ubiquité.
I M. Wilson n'est ni le gouvernement ni le \peuple. 11 agit de son mieux suivant les ciriconstances. Les protestations de quelques âmes d'élite, à New-York et dans la Nouvelle-Angleterre, ne représentent pas l'esprit national. Elles ne furent l'expression que d'une infime minorité. La grande masse des citoyens, surtout dans les Etats du centre, sont fermement opposés à toute participation à la guerre. M. Wilson avait donc le devoir d'interpréter, aussi radicalement et
effectivement que possible, les sentiments et la volonté de ceux qui le choisirent pour leur porte-parole.
Je soupçonne que, si la vérité était révélée, nous verrions que M. Wilson a adopté ( la ligne de conduite la plus favorable aux Alliés. 11 a agi tranquillement et secrètement. La guerre mondiale lui a fourni mainte occasion de manifester d'une façon théâtrale, mais il a évité la rhétorique et ne s'est occupé que de l'essentiel. 11 avait le choix entre une patience quasi exaspérante ou la guerre! Sa protestation contre la violation de la Belgique eût été l'équivalent d'une déclaration de guerre à l'Allemagne. De même pour le cas du Lusitania, Or, la lutte entre l'Amérique et l'Allemagne signifierait la suppression des secours dont dépend le succès des Alliés. Les sous-marins allemands auraient bloqué les côtes américaines et l'envoi des munitions en Europe aurait cessé. Les ressources des Etats-Unis auraient été
absorbées par ses préparatifs militaires et navals. La porte eût été fermée, qui livre passage aux munitions et à l'argent destinés à l'Angleterre et à la France. Et il est probable que la guerre européenne aurait été finie avant que l'aide américaine fût devenue efficace.
Notons que le refus du président Wilson de rompre le blocus anglais est un des plus importants faits stratégiques de la guerre, le plus décisif peut-être. Sans cette mesure de tenir les portes ouvertes pour les Alliés, ces derniers ne pourraient pas remporter la victoire. L'Allemagne comprend si bien son intérêt, qu'elle persiste à essayer de forcer la main du président Wilson. Et celui-ci comprend si bien que les Alliés y perdraient, qu'il reste neutre, nominalement parlant. 11 garde cette attitude en dépit du fait qu'il ne / \ lui est pas permis de s'expliquer, ni de prononcer les paroles, capables de démasquer les hypocrisies et les brutalités de ses adversaires les plus implacables et les moins scrupuleux.
Dans chacune des crises suscitées par l'Allemagne, M. Wilson a regardé au delà de la guerre et de ses conséquences immédiates.
Plein d'espoir, iJ prévoit un avenir où les questions internationales seront réglées pacifiquement. Si l'Amérique prenait aujourd'hui les armes à l'exemple de l'Europe, ce serait la mort de tout règlement international. Dans notre époque d'anarchie diplomatique, M. Wilson a senti que l'Amérique avait la mission de défendre les notions générales de droit et d'équité, basées sur des accords volontaires entre les nations. 11 a trouvé dans chacune de ces crises, l'occasion d'énoncer et de développer une nouvelle justice internationale.
11 s'est servi, sagement ou non, du cas du Lusitania pour essayer d'arracher à l'Allemagne la confession de son crime, l'aveu implicite qu'une loi internationale avait été violée. Souvenons-nous aussi, quand nous discutons l'administration de M. Wilson, que son message au Congrès, à propos du naufrage du Sussex, fut l'accusation la plus écrasante que lança jamais une diplomatie contre l'Allemagne. Les condamnations des écrivains et des diplomates anglais sont futiles, en comparaison des jugements contenus dans ce message.
En aucun temps, du moins à ma connais-
sance, le chef d'une nation n'a stigmatisé un autre pays en termes pareils, le vouant à la réprobation universelle. Un repentir général de rAllemagne consciente, sera seul capable d'effacer une telle accusation, gravée profondément dans toutes les mémoires.
Woodrow Wilson ne voit pas dans la guerre un moyen rationnel d'avancer la civilisation. 11 ne voit pas dans le militarisme un agent de justice et de progrès. Les questions internationales ne se règlent pas par la force des armes. La guerre embrouille les mciens problèmes et en évoque inutilement de nouveaux. Les nations puissantes n'ont pas le droit d'imposer leur volonté aux petits peuples. 11 proclame une politique universelle si neuve, si révolutionnaire, si capable de créer un monde différent du nôtre, que peu d'hommes ont compris ses intentions. Ils ne voient pas avec ses yeux, et son but dépasse les prévisions humaines.
Le discours par lequel il a inauguré « la
Ligue pour une paix obligatoire », est unique dans son genre. Depuis deux mille ans, aucun chef de nation n'a osé prononcer des paroles si suggestives. Je ne connais pas d'homme, placé dans une position si lourde de responsabilités, qui n'eût pas craint, à sa place, d'influer sur les destinées du monde. y II propose la création d'une fraternité, effective et réelle, entre les nations, afin que tout l'Univers ne forme qu'une vaste et harmonieuse société coopérative. La force servira dorénavant à prévenir la guerre au lieu de la déchaîner. Les puissantes nations auront le devoir d'être les sauveurs et non les exploiteurs des peuples faibles ou petits. La conception néfaste de l'impérialisme devra être anéantie...
Anéanti également, l'usage que les grands concessionnaires et les trafiquants en dettes nationales font des gouvernements^^ Si l'Europe et l'Amérique se conformaient à cette nouvelle ethnique internationale, elles aideraient, par exemple, la Chine à exploiter ses propres ressources, à développer ses propres institutions, sa propre indépendance ; en un mot, à accomplir sa propre rédemption sociale. L'Angleterre fournirait, en outre.
6o WOODROW WILSON
de telles ressources aux Indes, qu'elles deviendraient une vaste nation autonome.
L'Amérique aiderait le Mexique à se libérer de ses tyrans nationaux et des concessionnaires américains. iCette politique morale a été fort bien exprimée par le président Wilson lui-même, à l'occasion de sa conduite vis-à-vis du Mexique, lorsqu'il dit à Miss Tarbell :
— Vous souvenez-vous de cette foule furieuse, qui fut jadis ameutée à Ephèse par un orfèvre ? Celui-ci déclara à ses ouvriers que Paul ruinerait leur métier de fabricants «d'autels de Diane», s'ils ne l'empêchaient pas de prêcher contre les divinités faites par les mains des hommes. La foule remplit les rues en criant : « Grande est la Diane des Ephésiens ! » jusqu'à l'apparition du secrétaire municipal qui dit aux rebelles :
— (( Idiots que vous êtes! Personne ne fait du mal à Diane. Si vous avez à vous plaindre de quelqu'un, assignez-le devant le tribunal» mais cessez ce tumulte ou vous serez punis. »
Cet épisode rappelle la position de l'Amérique vis-à-vis du Mexique. Ceux qui possèdent là-bas des propriétés ou des riches-
ET LA PAIX MONDIALE 6l
ses ont monté une cabale qui crie : « Parfait est l'ordre qui règne à Mexico î » Mais les spéculateurs étrangers sont seuls à jouir de cet ordre vanté, et ils le font au détriment des habitants du pays. Quand on en a appelé à une autorité, on n*a, dans aucun cas, mentionné ces derniers qui sont, pourtant, au nombre de quinze millions. 11 n'a été question que de placements américains.
Et, sur le même sujet, à une autre occasion, il dit :
^ Je m'intéresse davantage au sort d'hommes opprimés, de femmes et d'enfants dans la détresse, qu'à tous les droits de propriété, quels qu'ils soient. J'ai, sans doute, commis des erreurs, inconscientes et involontaires, en m'occupant de cet imbroglio. D'autres questions que la destinée immédiate du Mexique et nos relations avec un peuple misérable et désemparé, sont impliquées dans cette afFaire. Toute l'Amérique nous regarde. On nous met à l'épreuve, pour voir si nous sommes, oui ou non, de sincères défenseurs des libertés populaires, et si l'on peut compter sur notre respect des droits souverains de ceux de nos voisins, bien qu'ils soient plus faibles que nous !
J'aurais dû dire au commencement de ce livre, que j'interprète de mon plein gré les pensées de Woodrow Wilson. 11 ne m'a conféré aucun mandat. Je ne lui ai jamais parlé et ne le connais pas même de vue. S'il désire jamais un interprète, son choix ne tombera pas sur moi, j'en suis sûr. D'ailleurs, je n'appartiens pas à son parti politique. Je suis socialiste et je resterai socialiste jusqu'au bout, bien qu'à l'heure actuelle, je ne connaisse aucun parti socialiste qui soit autre chose qu'une conception légendaire et fausse du vrai socialisme.
Cette explication ne met-elle pas en valeur mon appréciation sur le principal serviteur de l'Amérique? Quoi qu'il en soit, je proclame de quelle façon je conçois son caractère. Car je vois, — ou plutôt je crois voir, — que Woodrow Wilson n'est pas seulement le plus grand homme d'Etat qui ait vécu dans ce monde depuis bien des années et qui
puisse supporter d'être comparé à Lincoln, mais il est un tribun déterminé et puissant, un rédempteur de la démocratie.
On ne se doute pas, en Tentendant, de ses vues ultra-révolutionnaires. | 11 a opéré un complet changement de direction dans le cours historique du développement politique de l'Amérique, aussi bien que dans l'histoire du monde entier. Pour accomplir les choses qu'il estime fondamentales et justes, il s'est montré fertile en expédients, mais ses expédients mêmes ont toujours eu un but essentiellement démocratique.
Partout et toujours, dans les questions qui mettaient en opposition les droits de propriété et les droits du peuple, il s'est déclaré pour ces derniers. Dans l'afFaire des banques de la «Réserve fédérale», aussi bien que dans d'autres œuvres législatives, il a, le sachant et le voulant, miné certaines bases sur lesquelles repose la société capitaliste américaine. 11 est en train aujourd'hui de préparer les fondations d'une vraie société coopérative. Sans rhétorique, sans jargon politique, il s'est montré plus réellement conscient des besoins de la classe ouvrière que les meneurs socialistes. Tout cela, il l'a fait
64 WOODROW WJLSON
en dépit du milieu social auquel il appartient et de son éducation universitaire. Comparés à M. Wilson, certains orateurs socialistes sont de purs bourgeois, et les chefs parlementaires du socialisme allemand, des réactionnaires moyenâgeux.
VU
Woodrow Wilson a une foi complète en la durée et la logique des principes démocratiques appliqués à la politique générale, à l'industrie, aux choses intellectuelles et morales. Si nous pouvions sonder l'âme de cet homme, nous y trouverions la recherche d'un monde idéal, d'une communauté universelle de production et de distribution des biens et possédant une liberté sans entraves. L'individu aurait le droit de choisir sa voie, de se développer et de se sacrifier à son gré. N'a-t-il pas fait allusion à cet idéal, dans le discours qu'il prononça pour célébrer le lieu de naissance de Lincoln?
(( N'est-ce pas là l'autel sur lequel nous entretiendrons, comme les Vestales, la flamme de la démocratie? Foyer sacré où nos espérances les plus profondes et les plus dignes de respect, se ranimeront d'âge en âge. Les vivants seuls pourront les rallumer. La seule matière qui puisse conserver la chaleur créatrice est un cœur vivant. Les espoirs de l'humanité ne peuvent vivre de mots seulement. Il leur faut des doctrines, des constitutions, des cultes de justice et de liberté. Le but de la démocratie est de mettre en pratique ces notions par l'entremise de femmes et d'hommes héroïques, désireux de donner leur vie pour l'avancement du règne de la justice. Les devoirs de la démocratie sont aussi impératifs que ses droits et ses charges sont peu légères. Nous écoutons ses appels. Ils ne seront compris de tous et ne serviront de guide et de lumière aux nations, que si nous sommes dignes d'élever bien haut les flambeaux qui éclairent nos propres pas.
Nous n'avons pas le droit d'être ici, si nous ne sommes pas, en principe et de fait, de vrais démocrates, serviteurs de l'humanité, disposés à tout sacrifier, même nos
vies, pour la liberté, la justice et Tavancement moral de la grande patrie qui nous protège et nous abrite. »
Woodrow Wilson contemple cette vision, adopte cette foi, parce qu'il est un chrétien aussi mystique que vivant, et qu'il croit à la possibilité d'une vie chrétienne collective. La suprême démocratie, la démocratie qui embrasse toute la gamme humaine, d'octave en octave, lui paraît l'aboutissement certain de l'idéal pour lequel Jésus vécut et mourut. Wilson croit, avec John Milton et Alfred Le Grand, avec John Stuart Mill et Joseph Mazzini, que l'esprit de solidarité, l'application générale et littérale de la loi d'amour doivent servir de bases à la société; qu'eux seuls peuvent assurer la sécurité nationale et la paix internationale. Il croit que le « Sermon sur la Montagne » doit être le code de l'humanité, et il est décidé d'agir à tout prix, en se servant de la prudence du serpent, autant que de la discrétion du prêtre, pour soutenir sur ces bases spirituelles, — et sans qu'elle s'en doute, — la nation américaine.
11 espère, il complote avec la ruse humaine et la sagesse divine pour réveiller les
ET LA PAIX MONDIALE 6j
Etats-Unis et les rendre conscients de leur rôle de puissant apôtre chrétien et de bon berger, conduisant toutes les nations du monde dans le royaume des cieux.
T* T* ^ T yP yP ^ T* yp yP yP SP SP sP SP yp t*