‹ Woodrow Wilson et la paix mondialeChapitre 4 sur 8 · EFFORT INITIAL · texte numérisé non relu

EFFORT INITIAL

Public d'abord sous le titre de T^ofe du "Président Wiîson dans le Journal de Genève, le 3i décembre 1916, à l'occasion du message du Président Wilson, adressé à tous les belligérants.

TT 'EUROPE a éprouvé un grand étonne- -*— ' ment à l'ouïe du messsage de Wilson. Un espoir est né, un faible espoir, il est vrai. On a essayé de critiquer et de discuter cet appel, mais sans grand résultat. Les journalistes et les hommes d'Etat se sont crus obligés de parler de ces sujets, bien qu'ils soient audessus de leur compréhension. Incapables de saisir et de deviner la signification des paroles du Président, ils eussent été plus sages en

JO WOODROW WILSON

confessant leur inaptitude, au lieu d'offrir à leur public des explications confuses. Les pays occidentaux ne paraissent pas non plus se rendre compte de l'impression produite par l'appel de Wilson sur leurs voisins et les empires du centre se trouvent dans le même cas. 11 est singulier de constater que l'Angleterre s'est complètement méprise sur le sens de ce discours, tandis que l'Allemagne a conçu une faible idée de son importance et de ses visées, et cela a suffi pour inquiéter ses chefs pangermanistes.

M. Wilson n'a pas été surpris. 11 s'y attendait, sans doute. Ses paroles s'adressent à l'Allemagne, bien que des nécessités diplomatiques l'aient obligé à embrasser tous les belligérants dans son appel. La même nécessité diplomatique lui a fait voiler ses intentions sous ce masque impassible, voire répréhensible, dont l'Europe s'est si grandement émue.

Le message de Wilson est, en fait, un ultimatum posé à l'Allemagne. 11 en peut sortir la paix ou la guerre, mais plutôt la guerre que la paix. Le Président n'ignore pas que si le conflit mondial continue, l'Amérique ne saurait rester neutre plus long-

temps. Quand la terre entière est en feu, comment un pays aussi important que l'Amérique, ne deviendrait-il pas la proie des flammes? D'une manière ou d'une autre, les Etats-Unis doivent tenter d'éteindre l'incendie et de mettre équitablement fin au conflit. Leur premier devoir est de rechercher de quel côté est la justice et la vérité, et une fois renseignés sur ce point capital, ils joindront leurs forces à celles des champions du droit pour en finir une bonne fois avec cette horrible guerre. Voilà pourquoi Wilson questionne les belligérants, appelés à révéler leurs buts de guerre et leurs conditions de paix.

Mais, objectera-t-on, Wilson a l'air de placer tous les belligérants au même niveau moral. L'objection est raisonnable et mérite l'étude. Compte-t-iJ vraiment traiter les destructeurs de la Belgique et de la Serbie, les meurtriers des Arméniens, les assassins d'enfants, les bourreaux des femmes, les

incendiaires des églises, les violateurs des traités, avec la même considération que les défenseurs de la France, de la Belgique et de la Serbie? Ce serait offenser grièvement cette fraction de l'humanité, qui sait encore reconnaître un tort ainsi fait à des innocents foulés aux pieds et en réclame la réparation.

Ne nous pressons pas, toutefois, de déclarer que tel est le cas. Le Président n'affirme qu'une chose, c'est que les belligérants prétendent lutter pour les mêmes buts et réclament la même paix. 11 voudrait savoir s'ils disent la vérité. Chaque groupe belligérant doit spécifier ses intentions, afin de permettre à l'Amérique et aux pays neutres de s'ériger en arbitres. Cette manière de procéder mettra l'Allemagne en mauvaise posture et sa pauvreté morale risquera d'être exposée aux yeux du monde entier.

La méthode que Wilson a adoptée va obliger l'Allemagne à avouer qu'elle a déclaré la guerre et doit en prendre la responsabilité. Donc, c'est bien l'Allemagne qui est visée dans le message, puisque les raisons qui ont motivé l'entrée des Alliés dans le conflit sont bien connues et ont été répétées maintes et maintes fois.

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L'Angleterre n'a aucune visée personnelle sur l'Europe; elle demande la restitution complète des territoires belges et français occupés et le retour de l'Alsace-Lorraine à la France. Elle demande qu'on restaure la Serbie pour en former un royaume uni avec les peuples de même nationalité. En résume, elle demande que chaque nation ait le droit de choisir ses associations nationales et son propre développement social.

Les réclamations de la France sont identiques.

Quant à l'Italie, elle désire rentrer en possession de cette partie de son territoire qui se trouve encore sous la domination de l'Autriche; pour le reste, l'Italie partage les desseins de l'Angleterre et de la France.

Le problème de la Russie et de Constantinople est le plus compliqué de tous et on l'a volontairement laissé de côté. 11 serait hautement désirable, de la part des Alliés, de proclamer sur ce point spécial leurs engagements vis-à-vis de la Russie. L'Amérique serait la dernière à s'opposer à la cession de Constantinople à la Russie, car elle tient avant tout à débarrasser l'Europe et l'Asie Mineure de la tyrannie turque. 11 sera

sans doute nécessaire de créer un état arménien indépendant. Ce peuple malheureux a toutes les sympathies américaines.

L'Allemagne, d'un autre côté, n'a pas témoigné jusque-là la moindre envie de poser ses conditions actuelles ou à venir. Elle s'est contentée de généralités vagues et ambiguës, exprimées dans un langage pathétique et plausible.^es négociations en faveur de la paix n'ont d'autre but que l'espoir de gagner du temps et de la sympathie, d'augmenter sa puissance de conquête. Si elle parvient à obtenir une conférence avec les Alliés, elle leur parlera en vainqueur qui s'arroge le droit d'imposer sa volonté, même s'il sait que ses conditions seront repoussées. Une telle Conférence, qui pourrait durer une année, lui laisserait le loisir de renouveler ses ressources, de se remettre de ses échecs, pendant que la France et la Russie en sortiraient amoindries.

Par cette trahison et cette duperie, l'Allemagne gagnerait ce qu'elle n'a pu obtenir jusqu'ici parla force des armes.) Elle comprend la paix à des conditions qui lui laisseraient la possession de l'Europe centrale et de l'Asie Mineure. Elle veut que son empire

s'étende de Hambourg à Bagdad, avec l'Inde et la Chine en perspective. Après avoir commencé la guerre la plus atroce de l'histoire, elle désire imposer au monde une paix plus atroce encore. Guerre et paix n'auraient eu pour but que la création de cet Empire pangermanique. A supposer qu'elle arrive à ses fins, il ne restera à l'âme humaine aucun idéal ni à son esprit aucune liberté.

Avec cette arrière-pensée de domination, elle peut dissimuler ses intentions et accorder des concessions, généreuses en apparence. Ces concessions, quelque grandes qu'elles soient, ne seraient que bagatelles en comparaison des avantages qui en résulteraient pour elle. 11 ne s'agit pas seulement du Sud et de l'Est, mais des Balkans et de la Turquie. Si elle les conserve, la France et la Belgique lui appartiendront dans quelques années. Voilà les vraies raisons cachées sous ses propositions pacifiques.

M. Wilson veut obliger l'empire germanique à jeter le masque. S'il refuse de montrer son jeu, le peuple américain soutiendra son président en tout et partout. L'Allemagne doit révéler ses buts de guerre et prouver qu'ils sont de nature à satisfaire la nou-

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YcUe conscience internationale, créée par M. Wilson. Si elle garde le silence ou confesse des motifs peu avouables, l'Amérique se joindra aux Alliés. Voilà pourquoi j'ai dit que le message du Président n'apportait pas la paix, mais la guerre.

Un autre résultat de cet appel, c'est non seulement l'occasion offerte à l'empire germanique de mettre fm à la guerre actuelle, mais aussi de prévenir les conflits futurs, de préparer les fondations d'une paix générale et durable. Fait inouï dans l'histoire incompréhensible de l'humanité, que cette possibilité rédemptrice fournie par Wilson au gouvernement allemand !

Jls peuvent, ces chefs et ces diplomates germaniques, désigner cet appel du nom de biuff d'iw'm. Qu'importe? Pourvu qu'ils cessent de compromettre l'existence et l'avenir de leur pays. Ils peuvent renoncer, une fois pour toutes, à leurs ambitions et admettre cette théorie idéale et féconde en résultats,

d'une fraternité universelle et inviolable. Ils peuvent échanger leur incroyable aptitude à l'intrigue et à la fraude, contre une conception altruiste de l'humanité. Ils peuvent donner une réponse immédiate et détaillée, sans réserves ni conditions, qui soit d'accord avec les idées du Président Wilson. Ils peuvent établir des bases de paix auxquelles applaudiront même leurs ennemis. Ils peuvent évacuer et restaurer volontairement et complètement la Belgique, la France, les Balkans, avec compensation pour tous les maux soufferts. Ils peuvent proposer la complète réhabilitation de la Pologne mutilée, y compris les provinces rattachées à la Prusse. Ils peuvent requérir l'unité de toute la Serbie et de l'Italie. Ils peuvent demander que le détroit des Dardanelles soit neutre, ouvert également à toutes les nations et considéré comme partie intégrale de la Méditerranée. Ils peuvent désirer que Constantinople devienne le siège d'un Tribunal international, le Capitole consacré à la renaissance d'un christianisme, résolument décidé à appliquer pratiquement les enseignements du Christ.

Si l'empire allemand veut saisir cette occasion unique et merveilleuse, de réaliser son

intégrité nationale, de créer un nouveau système social, il s'élèvera d'un seul coup à la hauteur d'un chef spirituel, et ses fils seront les premiers-nés dans cette humanité supérieure, prédite par les prophètes de toute époque et de tout pays.

Les morts ne ressusciteront pas, hélas ! et les foyers déserts et détruits ne refleuriront pas. Les armées d'ardents travailleurs, de fiancés, d'époux, de frères et de pères, ne sortiront pas des millions de tombes dont l'Allemagne a couvert la terre. Non, sans doute. Mais il lui est donné de se repentir et de renaître plus féconde en vies nouvelles, dont s'enrichira la terre désolée.

L'empire germanique peut encore prononcer le mot apocalyptique, suivre la route apocalyptique. Peut-être existe-t-il dans son peuple, des hommes sains de corps et d'esprit, des hommes de foi et de courage qui sonneront la trompette pour sortir leurs frères de ce détestable état d'hypnose, dans lequel un Satan quelconque les a jetés. 11 se peut que l'Allemagne émerge de sa nuit spirituelle, abandonne ses mensonges, sa folie et ses orgies meurtrières, pour surgir dans la lumière et offrir à toutes les nations

une paix sociale et internationale. Qui sait si elle ne s'adressera pas bientôt à Woodrow Wilson pour qu'il marche avec elle à la conquête de ce but ineffable et divin?

Les Alliés sont quelque peu responsables des erreurs de leurs adversaires. Ils devraient s'adresser aux peuples germaniques et leur déclarer clairement et sans détours, qu'ils n'ont aucune intention de les écraser. Qu'importe si les chefs des gouvernements ne veulent pas les écouter? N'existe-t-il point en Angleterre et en France des hommes d'Etat assez forts et d'une stature morale assez élevée pour déchirer les voiles dont s'entoure une diplomatie secrète et périmée? Ils parleraient aux Allemands dans des termes humains, fraternels, familiers. Peut-être la tête germanique erre-t-elle, tandis que le cœur reste à la bonne place. Si on en appelait avec prudence et sagesse à ce cœur même de la nation, qui sait si elle ne répondrait pas à cette confiance, en se débar-

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rassant de ses chefs et de leurs instructeurs ?

A cette heure, que faire sinon attendre? Attendre, pJeins d'angoisse et de stupeur, ne sachant pas si les ténèbres actuelles vont devenir plus obscures encore, ou si le jour de la délivrance est proche. Le monde entier retient son haleine, la race humaine tremble... La guerre, si elle continue, peut échapper au contrôle de ses instigateurs et de ses maîtres. Un geste irresponsable de la main, une parole négligente, peut pousser les peuples vers une destinée plus haute ou les faire descendre à Tabîme. Sera-ce le chaos qui en sortira, ou une terre nouvelle conservant un débris d'humanité? Les peuples sont peut-être sur le point de prendre une résolution définitive, d'évoluer de leur propre gré, de créer de leurs mains un avenir social et spirituel qui se rapprochera de l'idéal divin.

Reconnaissons pourtant qu'aujourd'hui, comme au commencement de la guerre, c'est à l'Allemagne de donner le signal. Par une mystérieuse dispensation de la destinée, elle a été constituée l'arbitre du moment et sa décision pèsera dans la balance. Nous n'avons

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aucune objection à lui voir jouer ce rôle; nous espérons même qu'une révolution spirituelle et sans précédent de tout son peuple l'amènera à supplier humblement les nations de s'unir à elle pour équilibrer mystiquement un monde devenu harmonieux.

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