LA MORALE PANGERMA NIQUE DU PACIFISTE
Cet article a été écrit pour répondre à la fausse interprétation de cette phrase du président Wilson : « paix sans victoire ». 11 fut d'abord publié en deux parties: la première, le 4 mars 1917 dans 7/ Giornale d'Halia : la seconde, le 4 avril dans la 7{evue mensuelle, à Genève.
T^ERNIÈREMENT, un éminent cri- ■*"^ tique européen m'a reproché sévèrement l'affirmation suivante :
« La guerre européenne est en réalité une lutte entre deux religions, deux principes opposés : Tun d'eux, incarné dans le germanisme qui veut dominer le monde et lui imposer sa volonté par la force des armes ;
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l'autre, qui admet la présence continuelle sur la terre de Celui que nous nommons le Christ, et qui travaille sans cesse à l'accomplissement de ses desseins. »
Ce critique affirme que le Christ reste neutre devant la guerre, qu'il ne prend parti pour aucun des belligérants et ne s'inquiète pas de la victoire finale. Ou plutôt, il maintient que le Christ est opposé à tous les combattants, qu'il est le Prince de la paix, et n'approuve que les pacifistes. Supposons cette théorie vraie. Elle fait du Christ l'éternel Absent qui attend, sans s'émouvoir, la fïn du conflit, et n'intervient que si l'humanité en appelle à Lui en dernier ressort.
Ce critique semble n'avoir jamais ouï parler de ce Christ qui déclare avoir apporté au monde non la paix, mais une épée, qui affirme avoir allumé sur la terre un incendie que la justice et l'amour, seuls, pourront éteindre.
Et pourtant, ce Christ combatif est le seul réel. L'étude de l'histoire et des Evangiles nous le prouve. Le Christ, évoqué par notre critique, n'a aucune consistance. 11 est artificiel, une pâle et puérile conception
d'hommes, désireux d'échapper aux conséquences pratiques de ses enseignements.
Une curieuse trinité se réfugie dans cette croyance en un Christ imaginaire : premièrement, un pacifisme émascule, affairé, irritable et parfois féroce, qui fait de Jésus son fondateur et de Tolstoï son prophète. Secondement, un intellectualisme décadent, un modernisme épuisé et erotique, bégayant confusément et abondamment, recherchant dans la religion une ultime sensation. Enfin, viennent les réformateurs fashionables , occupés d'oeuvres sociales. La pensée du Jour du Jugement trouble leurs statistiques, choque leur sens esthétique et nuit à leur popularité.
Cette trinité se révolte contre les voies inattendues de Dieu ; elle est lasse d'entendre éternellement parler de la lutte entre la lumière et les ténèbres ; elle afFecte un chagrin détaché ; elle languit dans des régions sublimes au-dessus de la mêlée. C'est dans cette trinité qu'il faut chercher les adeptes de ce germanisme onctueux.
Je ne veux pas dire que le Christ n'est pas le Prince de Paix. 11 représente, au contraire, une paix si profonde, si délectable, si
Stable, qu'elle surpasse toutes les expériences et conceptions de notre terrestre humanité. Mais une telle paix est le fruit d'une victoire vitale ; elle n'est pas le résultat de détours et de compromissions. Nous n'obtiendrons cette paix sur la terre que par une / lutte spirituelle, en nous servant de tous les ■J faits matériels, en utilisant les forces sociales et naturelles avec lesquelles l'homme entre en contact.
Christ n'attend pas notre invitation pour se jeter dans la mêlée. Il ne s'en est jamais tenu éloigné. 11 s'est fait entendre au milieu des conflits. 11 a accompli sa tâche. A cause de son enseignement même et de son exemple, là aussi 11 fut crucifié!...
A l'époque de la Renaissance chrétienne, suivre l'exemple du Christ était le but romanesque que tout homme se proposait ; ses disciples furent des guerriers enthousiastes. Ils ne défendaient pas toujours leurs noms ou leurs personnes, mais ils ne restaient pas neutres, ni indifférents, devant des luttes de principes ou des institutions menacées. La Révélation de saint Jean — philosophique et historique, modèle de littérature symbolique, — est un livre de guerre. Les seules
personnes contre lesquelles s'irritèrent le Maître et son apôtre étaient les neutres, les tièdes. Le Seigneur les vomit de sa bouche, dit TEvangile. Celui qui refuse de prendre parti, qui n'a ni conviction, ni passion, ni couleur, lui paraît aussi répugnant qu'intolérable. L'indifférence qui fuit toute décision, le pacifisme qui répudie tout jugement, '] n . lui sont odieux. / *^
Considérer le Christ comme se tenant en * ^ '"^ ^ dehors de la guerre mondiale, c'est souiller ' ^^^^ et blasphémer son nom. La catastrophe actuelle, ses douleurs, le tragique calvaire de l'humanité, toute cette histoire du monde est inscrite dans le cœur du Christ.
L'auteur de l'Apocalypse parle dans le même sens que les apôtres et les législateurs qui furent ses prédécesseurs et ses successeurs. Le prophète Esaïe regarde avec horreur l'indifférent et le tiède. Solon estimait que l'Etat pouvait pardonner à ses ennemis extérieurs et aux révoltés à l'intérieur du pays, mais il décrétait que les indifférents devaient être immédiatement mis à mort.
Mazzini les traite d'abominations. 11 peut comprendre la conduite des pires pro-autrichiens, mais quant aux neutres, qui profa-
ncnt l'essence divine de l'humanité, ils sont si méprisables, dit-il, qu'ils ne méritent aucune considération et doivent être chassés du sein de toute société qui se respecte.
Voyons maintenant quelles sont les conséquences de cette tiédeur, de cette neutralité, jointes à un pacifisme inintelligent et immoral. La voie tracée par les pacifistes est une voie démoralisante, sur laquelle ceux qui s'engagent deviendront incapables de comprendre la signification de l'heure actuelle.
Il nous faut mentionner un mal terrible, issu de la faillite de notre soi-disant civilisation. Pour nous qui percevons, — ou croyons percevoir, — que l'humanité est un organisme vivant et progressant, une immense famille aux intérêts mutuels, le nombre des morts causées par la guerre n'est pas ce que ■ nous lui reprochons le plus amèrement. Les [millions de tués et de mutilés, les ruines 'matérielles, les vastes régions désolées où
ne restent que des vieillards, des veuves et des orphelins, ne sont pas, à notre avis, le plus triste résultat de la guerre. Ce qui nous terrifie, c'est la flétrissure morale, la paralysie spirituelle, que des forces intérieures et extérieures infligent à l'âme humaine. Voilà ce qui, aujourd'hui, bouleverse et effraie ceux qui aspirent à un monde rénové, à une humanité radieuse et supérieure !
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Les désirs du neutre, le but du pacifiste, — but qu'il poursuit avec une persistance qui confine presque à la stupidité, — c'est de nous obliger à mettre, au point de vue moral, tous les belligérants sur le même pied. Comment pourrons-nous discuter avec des hommes qui osent affirmer qu'ils ne voient aucune différence entre l'occupation germanique en Belgique et l'occupation franco-anglaise en Grèce ? L'Allemagne, quand elle envahit la Belgique, violait le traité qu'elle avait signé, et sans aucune provocation que son désir d'entrer à Paris. De
là.
^ ^. belles cités belges, des trésors gothiques et
V? ^ ^ chrétiens respectés par le roi d'Espagne,
Ç \ V^ Philippe 11, d'antiques autels qui survécu-
^ ^ rent à l'invasion d'Attila, des centaines de
,^% .; villages, de fermes et de fabriques ne sont
j =^ "m plus que cendres et débris.
i X. M^ Des n\illiers de Belges ont été maltraités
^ "^, et sont morts de faim et de froid. Les fem-
L ^ il; mes ont été outragées, les enfants torturés
'^ ^. ^ et massacrés, les familles désunies. Presque
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un demi-million d'habitants sont réduits en ^ ;$ V esclavage. Trois millions sont des réfugiés S V *^ ^^ ^^^ exilés. La Belgique entière n'est que misère physique et douleur morale; une na- ^ Vj / tion enchaînée, un peuple châtié au delà de ^ ^.^ toute comparaison.
, ^ \ Et en Grèce? Pas un homme, une femme,
% -\ ^ un enfant n'a soufFert ! Pas une maison n'a ^^ 'H^ ^^^ détruite. Deux pays, la France et l'An- 4 Vi gleterre, ont sauvé les Grecs de la trahison ^ ^ ^: de leur roi germanophile. C'est à ces pays sy^ 4 - qu'est due la liberté hellénique. Les Alliés vont sans doute laisser la Grèce dans une situation matérielle et morale, bien supérieure \rùi i. i ^ celle dans laquelle ils l'ont trouvée. A supn'^ ^*1^ poser même que sa neutralité ait été violée, ^ \ r- ^^ ^*y * aucune ressemblance entre l'occupa-
tion franco-anglaise de la Grèce et la destruction germanique de la Belgique. C'est con\mettre une complète erreur et renier les faits évidents que d'établir cette comparaison. Les deux cas sont dissemblables.
Que dire de pacifistes assez éhontés pour mettre en parallèle la tyrannie turque en Arménie et l'occupation de 1 Egypte par les armées anglaises ? Je suis de ceux qui se sont déclarés maintes et maintes fois pour l'auto- | nomie de l'Egypte et je sais que plusieurs | Anglais ont promis de laisser à ce pays, \ ainsi qu'à llnde, le droit de disposer d'eux- I mêmes. Quoi qu'il en soit, ayons un juste sens des proportions. Bien que la domination anglaise se montre parfois maladroite et peu sympathique, il est impossible de la placer au même niveau que le système de pillage et de meurtre organisé par les Turcs.
La Turquie germanisée, sous la protection et le patronage d'un Kaiser, chrétien en théorie, a presque exterminé la nation arménienne. Les atrocités qu'elle a subies sont inouïes; elles dépassent en horreur les persécutions des premiers chrétiens.
En ce qui concerne l'Egypte, nous savons qu'avant l'occupation anglaise elle était la
proie des pachas turcs. Les habitants n'étaient que des serfs opprimés et pilJés, vivant sans Jois protectrices, plongés dans un abîme de misère, faibles et désespérés.
A part la glorieuse période du néoplatonisme et de l'Alexandrie chrétienne, l'Egypte avait pendant deux mille ans vécu des heures de ténèbres. L'Angleterre l'a dotée des bienfaits de l'éducation, de l'ordre, de la propreté. Elle connaît l'espoir, elle jouit d'un bonheur relatif.
Les Egyptiens ont été exploités, il est vrai ; ils ne possèdent pas encore de gouvernement autonome, mais ils vivent en sécurité pour la première fois. J'ai parlé souvent avec des fermiers demeurant sur les rives du Nil, et je sais qu'ils ne réclament nullement le départ des Anglais.
Les descendants des Turcs, jadis maîtres du pays, regardent avec des yeux de convoitise cette prospérité due à l'Angleterre. Les pacifistes français et les publicistes allemands qui ont eu l'audace de comparer la domination anglaise en Egypte avec le despotisme turc en Arménie, ne sont pas dignes d'une réfutation. 11 est inutile de discuter avec eux.
Le pacifiste tombe, avec une foi insensée et des applaudissements ridicules, dans chaque piège tendu par l'Allemagne. Leurre après leurre, mensonges après mensonges, partent de Berlin sur des bannières pacifistes, ou sont apportés par des messagers neutres. Ils approuvent le projet de la « paix sans victoire » ; ils ont nié les atrocités belges. Un de ces pacifistes, un éducateur américain de haute valeur, m'a écrit une lettre indignée à propos de l'injustice de la Belgique vis-àvis de l'Allemagne. Cette dernière n*a pas emmené les habitants en esclavage, elle les a seulement expatriés dans leur propre intérêt. Elle leur a fait traverser le Rhin afin de les préserver du mal et de la faim. Telle est l'opinion de mon ami. Le docteur Krebs.
l'éminent historien allemand, catholique, affirme que les envahisseurs ont déployé en Belgique « une patience d'anges » et que leur conduite n'est que la conséquence de l'entêtement des Belges. Cette déclaration a récemment été approuvée par un important
pacifiste américain, membre de la Conférence de Stockholm.
Je prendrai comme exemple de cette mentalité spéciale, de cette incapacité morale du pacifiste, la manière dont il a accueilli l'imposture germanique au sujet de l'indépendance polonaise. La soi-disant reconstitution de la Pologne, telle qu'elle est annoncée par l'Allemagne, est une tromperie si évidente et si éhontée qu'il semblait impossible à un pacifiste, si stupide soit-il, de s'y laisser prendre. Au lieu d'une réhabilitation polonaise, c'est la dissolution finale. Le projet n'est qu'un prétexte pour annexer la Pologne à la Prusse, pas autre chose! En attendant, les Polonais séduits par cette duperie, entreraient dans l'armée allemande, combattraient pour assurer leur propre destruction. Des représentants polonais, à Londres et à Paris, dévoilèrent la fraude. Mais leurs avertissements ne furent pas entendus par les pacifistes. Ce mensonge tragique, si transparent, devint la base d'une sérieuse propagande en faveur de la Pologne et l'imposture germanique acclamée en Amérique, en Suisse et même en France, fut qualifiée de renaissance de la Pologne.
Voyons aussi le succès de la propagande pacifiste contre la marine britannique On a comparé la possession des mers par l'Angleterre avec le militarisme prussien. Tous les deux sont dénoncés comme un égal péril international. Il est facile de s'entendre pour déclarer que les mers ne devraient pas appartenir à une seule puissance. Le point ne souffre pas de discussion. Mais tant qu'il n'y aura pas de convention, d'arrangement international, il est juste de reconnaître que l'Angleterre a exercé sa suprématie navale, plus équitablement et plus généreusement que n'importe quelle autre puissance. Aucune nation n'a subi un préjudice de ce chef; au contraire, la marine britannique a sauvé le monde de la menace germanique. A deux reprises, les vaisseaux anglais prévinrent l'intervention germanique en Amérique. Et ceci, dans le but de limiter et d'empêcher la guerre. Quant à ce qui concerne le commerce, les flottes marchandes de l'Allemagne sont
^ ^ i^C ^n^^^h ié^.^^^>^- ;7f^^l^^-^/ fi^.
J Si \f ^96 V WOODROW WILSON
» ^ 4^ allées où elles voulaient, dans tous les ports
i^ '^'v! ^ ^^^ colonies anglaises, sans être molestées
C \ '^ ^ ou arrêtées par la marine britannique. Le
i ^^ \ P^^^ p^tit navire marchand du plus petit pays
sj ^;^^^ a eu le droit de déployer ses voiles, dans
f -i-^ tous les lieux où flottait le drapeau anglais,
|X^-^' ^ symbole de la puissance britannique. La
ï ^ J^à Grande-Bretagne a fait la police sur toutes
J *5 f' "^ ^^s mers pour le plus grand bien du
/v yvc - monde. Et le plus hardi pacifiste manque-
4 f^ % ^ ^ait d'intelligence s'il ne comprenait que - V ^: v-^ l'essai de comparer le bien et le mal, le
^ < militarisme prussien et l'empire des mers
. , 1 ♦ ^ ^ britannique, est un essai aussi arbitraire que
.?. ' >* "^ À vil et faux.
^ ^ il