‹ WoodstockChapitre 23 sur 63 · CHAPITRE Xin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xin

Elle flécliit alors nu genou saiiilemenl, Leva les yeux au ciel, |)iia dévoieiuciii. Shaksi'eare. Henri VllI.

•p^c^. E départ du colonel Everard à une pareille heure, ( ar on »^ll^^ regardait alors sept heures du soir comme une heure indue. i?-.''^^Hi'^r^ donna lieu à bien des conunentaires. Tous les domesti([ues ^-T^G-^^/ se rassemblèrent sur-l<'-ehainp dans le vestibule ; car pas Xv^o'r^rXSI un seul d'enlre eux ne doutait (pie (U' départ subit ueùl

lieu que parce qu'il avait vu quelque chose, comme ils le disaient, et tous étaient curieux de savoir quelle figure faisait un homme d'un courage reconnu comme Markham Everard à l'instant où il venait d'être mis à l'épreuve par la terreur d'une apparition. Mais il ne leur laissa pas le temps de satisfaire leur curiosité ; car il traversa le vestibule à grands pas, enveloppé d'un grand manteau; et sautant sur son cheval, qui était sellé, il entra dans le parc au grand galop et se dirigea vers la chaumière de Jocelyn.

Le caractère de Markham Everard était vif, impatient, ardent et impétueux jusqu'à la précipitation. Les habitudes que son éducation lui avait fait contracter, et que les principes moraux et religieux de sa secte avaient contribué à enraciner davantage, étaient de nature à le mettre en état de dissimuler ou même de dompter ce naturel violent ; mais quand il était fortement ému, l'impétuosité du jeune soldat renversait quelquefois toutes ces barrières artificielles, de même qu'un torrent impétueux, après avoir rompu sa digue, devient plus furieux encore, et elle semblait être un dédommagement pour le calme auquel il avait été momentanément obligé de se soumettre. Dans ces occasions, il était accoutumé à ne plus voir que l'objet vers lequel toutes ses pensées se dirigeaient, et à marcher en droite ligne sans calculer et même sans paraître voir les obstacles, soit qu'il fallût monter sur une brèche, soit qu'il s'agît d'un objet purement moral.

En ce moment, il n'avait d'autre désir que de détacher sa chère cousine, s'il était possible, des complots dangereux et peu honorables dans lesquels il la soupçonnait d'avoir trempé , ou de s'assurer qu'elle n'avait pris aucune part à ces stratagèmes. Il croyait pouvoir en juger jusqu'à un certain point par le fait de sa présence ou de son absence dans la chaumière de Joliffe. A la vérité, il avait lu dans quelque ballade ou dans quelque fabUau un tour singulier joué à un vieillard jaloux au moyen d'une communication souterraine entre sa maison et celle d'un voisin, communication dont la femme faisait usage pour se montrer à lui allernativement des deux côtés, avec tant de promptitude et d'adresse , qu'après plusieurs épreuves réitérées, le vieux fou resta convaincu que sa femme et la dame qui lui ressemblait si bien , et à qui son voisin faisait une cour si assidue, étaient deux personnes différentes. Mais dans le cas actuel il ne pouvait y avoir une méprise semblable ; la distance était trop grande, et, comme il avait pris le chemin le plus court, et qu'il forçait sa monture de déployer toute sa vitesse, il savait que sa cousine, qui n'était pas très-hardie à cheval, même en plein jour, ne pouvait arriver avant lui chez Jolitîe.

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Son oncle serait peut-être mécontent de sa visite ; mais quel droit iivait-il de l'être? Alice Lee n'était-ellc pas sa proche parente, tout ce qu'il avait de plus cher au monde? S'abstiendrait-il de faire un effort pour la préserver des suites d'un complot ridicule et bizarre, parce que la bile du vieux chevalier pouvait s'émouvoir en le voyant paraître contre ses ordres? Non. Il souffrirait le langage sévère du vieillard, connue il endurait le froid piquant du vent d'automne qui soufflait autour de lui, et qui courbait les branches des arbres sous lesquels il passait, mais sans s'opposer à sa course ni même la retarder.

S'il ne trouvait pas Alice, comme il le craignait, il instruirait sir Henry lui-même de ce qui lui était arrivé ce soir-là même. Quelque part qu'elle eût pu prendre aux tours de jongleurs qui avaient été joués à Woodstock, il ne pouvait croire que ce fût de l'aveu de son père, d'un juge si sévère des convenances, d'un homme si scrupuleux sur le décorum que doit toujours observer le beau sexe. Il protiterait aussi de l'occasion, pensait-il, pour lui faire part des espérances bien fondées qu'il avait de le voir reprendre son ancien domicile dans la Loge, et d'expulser les commissaires au séquestre par d'autres moyens que les mesures absurdes auxquelles on semblait vouloir recourir.

Tout cela lui semblait si bien renfermé dans le cercle de ses devoirs de parent, que ce ne fut qu'en s' arrêtant devant la porte du garde forestier, et en remettant la bride de son cheval dans la main de Wildrake, qu'il se rappela le caractère fier, hautain et inflexible de sir Henry; et même en appuyant sur le loquet, il sentit une répugnance involontaire à paraître si inopinément en présence d'un vieillard irritable.

Mais il n'était plus temps d'hésiter, Bevis, qui avait déjà grondé plus d'une fois, devenait impatient, et Everard n'avait eu que le temps de dire à Wildrake de garder les chevaux jusqu'à ce qu'il envoyât Jocelyn pour les tenir, quand la vieille Jeanne ouvrit la porte pour demander qui pouvait arriver à une pareille heure. Essayer d'entrer en explications avec la pauvre Jeanne, c'eût été du temps perdu ; le colonel la repoussa donc doucement, et retirant un pan de son habit qu'elle avait saisi, il entra dans la cuisine. Bevis s'était avancé pour soutenir dame Jeamn^ ; mais il quitta son air de menace, avec cet instinct admirable qui fait que ces animaux si intelligents se rappellent si longtemps ceux avec qui ils ont été familiers, et il reconnut le parent de son mailrt> en lui rendant hommage à sa manière.

IMus incertain dans son projet à mesure que le uiomeiit de l'exécuter s'approchait, le colonel Everard traversa la cuisine du pas d'uu

homme qui marche dans la chambre d'un malade; il ouvrit lentement, d'une main tremblante, la porte qui conduisait dans le second appartement, comme il aurait tiré le rideau du lit d'un ami mourant, et vit dans l'intérieur la scène que nous allons rapporter.

Sir Henry Lee était assis dans un fauteuil d'osier près du feu. Il était enveloppé d'un grand manteau, et avait les jambes étendues et les pieds appuyés sur un tabouret, comme s'il eût souffert de la goutte ou de quelque autre indisposition. Sa longue barbe blanche et ses vêtements de couleur sombre lui donnaient l'air d'un ermite plutôt que d'un vieux soldat ou d'un homme de qualité ; et ce qui y contribuait encore davantage, c'était l'attention pieuse et profonde avec laquelle il écoutait un vieillard respectable, portant un habit râpé dont la coupe annonçait un ecclésiastique, et qui lisait à voix basse, mais d'un ton clair et intelligible, le service du soir suivant le rituel de l'église anglicane. Alice Lee, à genoux auprès de son père, prononçait les répons d'une voix qui n'aurait pas été déplacée dans le chœur des anges, et avec une dévotion modeste et sérieuse qui était en harmonie avec l'accent de cette voix. La physionomie du ministre aurait eu quelque chose de prévenant si elle n'eut été défigurée par un grand emplâtre noir qui lui couvrait l'œil gauche et une partie de la joue, et si les soucis et les souffrances n'eussent laissé leurs traces sur le reste de son visage.

Quand le colonel entra , le ministre leva un doigt en le regardant, comme pour l'avertir de ne pas troubler la solennité du service divin, et lui montra une chaise vers laquelle Everard, frappé de la scène qu'il avait sous les yeux, s'avança à pas comptés. Il s'agenouilla comme s'il eût fait partie de la petite congrégation.

Everard avait été élevé par son père dans les principes de ce qu'on appelait le puritanisme, secte composée de personnes qui, dans l'acception primitive du mot, ne rejetaient pas la doctrine de l'église anglicane, et n'en condamnaient pas même tout k fait la hiérarchie, mais qui en différaient principalement au sujet de certaines formes et cérémonies du rituel , sur lesquelles le célèbre et infortuné Laud ' avait insisté avec une opiniâtreté que le temps n'admettait pas. Mais quand même Everard eût entretenu des opinions diamétralement contraires à la doctrine de l'église anglicane , il n'aurait pu s'empêcher de la respecter en voyant la régularité avec laquelle se célébrait le service divin dans la famille de son oncle, qui, pendant tout le cours de sa prospérité, avait toujours eu un chapelain à la Loge de Woodstock.

t. W. Laud, aiclievt'qiic de CaïUorbery, martyr de ion zèle pour Charles l^r ei [lOiir l'anglicanisme, exécuté eu IC-jr».

Copondant, quoique profonde (jiic fût la vénération avon laquelle Kverard était iiabilué à entendre le service imposant de l'église anglicane, il ne pouvait empêcher ni ses yeux de se tourner vers Alice, ni ses pensées de se fixer sur le motif qui l'avait amené lui-même en ce lieu. Alice semblait l'avoir aperçu dès qu'il était entré , car ses joues étaient couvertes d'une rougeur plus vive que de coutume, ses doigts tremblaient en tournant les feuillets de son livre de prières, et la voix lui manquait presque en disant les répons, quoique l'accent de cette voix eût été auparavant aussi ferme que mélodieux. Autant qu'Everard en put juger par les regards qu'il jetait sur elle à la dérobée, il lui parut que le caractère de sa beauté, ainsi que celui de ses vêtements, avait subi un changement analogue à celui de sa fortune.

Cette jeune personne , aussi belle que noble , portait alors une robe d'étoffe brune à peu près semblable à celle des plus humbles villageoises 5 mais elle semblait avoir gagné en dignité ce qu'elle avait perdu en élégance. Ses beaux cheveux, d'un châtain clair, relevés en tresses autour de sa tête , n'offraient d'autres boucles que celles qui étaient formées par la nature, et lui donnaient une apparence de simplicité qui n'existait pas quand sa coiffure attestait les soins d'une habile femme de chambre. Son air de gaieté un peu malicieuse, qui semblait aux aguets de tout ce qui pouvait l'amuser, avait cédé dans l'afïliction à une calme mélancolie qui semblait n'être plus occupée qu'à procurer des consolations aux autres. Peut-être l'expression de sa malice innocente était-elle présente au souvenir de son amant quand il avait cru qu'Alice avait pris quelque part aux scènes de la Loge ; mais il est certain qu'en ce moment il était honteux de s'être abandonné à un pareil soupçon, et plus disposé à croire que le diable avait imité sa voix qu'à penser qu'une créature si élevée au-dessus des pensées de ce monde, et déjà alliée de si près à la pureté de l'autre, eût pu manquer à la délicatesse de son sexe au point de se mêler des dernières jongleries de Woodstock.

Ces pensées se présentaient à son esprit en dépit de lui-même, quoiqu'il sentît pourtant que ce n'étaient pas celles qui auraient dû l'occuper en ce moment. Le service apjirochait alors de sa fin, et, à la grande surprise comme à la confusion du colonel Everard, le ministre, prenant un nouvel air de dignité, pria le Tout -Puissant, d'une voix ferme et distincte, de bénir et de conserver — notre souverain maître le roi Charles, monarque légitime et seul monarque de ce royaume. — (a'ile prière, très-dangereuse à cette «'poque, fut articulée à voix hante, d'un l(m ferme et intrépide, connue si le minisire eût voulu délier tous

ce\}\ qui l'entendaient. Si l'officier républicain n'y donna pas son assentiment, il pensa du moins que ce n'était pas le moment de faire une protestation contraire.

Le service se termina de la manière ordinaire, et la petite congrégation se leva.

Wildrake en faisait alors partie, étant entré vers la fin des prières. Il fut le premier à parler ; et, s'avançant vers le ministre, il lui prit la main avec affection on lui jurant qu'il était véritablement charmé de le voir. Le ministre lui serra la main à son tour, et lui répondit en souriant qu'il aurait été cru sans qu'il se donnât la peine de jurer.

Pendant ce temps, le colonel Everard, s' approchant de sir Henry, salua respectueusement d'abord son oncle, ensuite sa cousine, qui rougit encore plus.

— J'ai à vous prier de m'excuser, dit le colonel en hésitant, d'avoir choisi pour une visite que je n'ose espérer devoir être agréable en aucun temps, le moment le moins convenable.

— Point du tout, mon neveu, répondit sir Henry avec beaucoup plus de douceur qu'Everard n'avait osé l'espérer; vos visites en d'autres moments n'en seraient que mieux accueillies si nous avions le bonheur de vous voir plus souvent à nos heures de prières.

— J'espère, Monsieur, répliqua Everard, que le temps arrivera bientôt où la conscience des Anglais de toutes les sectes et de toutes les dénominations sera libre d'adorer en commun le Père Tout-Puissant, auquel elles donnent ce tendre nom chacune à leur manière.

— Je l'espère aussi, mon neveu, dit le vieillard en conservant le même ton, et je n'examinerai même pas en ce moment si votre espoir est de voir l'église d'Angleterre se fondre dans le conventicule, ou le conventicule rentrer dans le sein de l'église. Je présume que ce n'est pas pour réconcilier nos croyances différentes que vous nous faites une visite dans notre pauvre demeure, où, pour dire la vérité, nous n'osions nous flatter de vous revoir après l'accueil peu obligeant que vous y avez reçu dernièrement.

— Je serais trop heureux, répondit le colonel en hésitant, de pouvoir penser que... que... en un mot, que ma présence ici n'est pas aussi désagréable aujourd'hui qu'elle l'a paru alors.

— Mon neveu , dit sir Henry, je vous parlerai avec franchise. La dernière fois que nous nous sommes vus , je croyais que vous m'aviez dérobé une perle précieuse qu'autrefois j'aurais été fier et heureux de vous donner, mais que je préférerais maintenant ensevelir dans les profondeurs de la terre plutôt que de la confier à un homme (jui est ce

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(|ii(' vous (*tos (hnomi. Cotte idée, ((iiiiiik' ilil le brave Will ', échaiilTa un peu

L'iiupélut'use luiiueur <|ue je liens de ma mère.

Je croyais que j'avais été volé, et que le voleur était devant moi. Je me trompais; rien ne m'a été ravi, et je puis pardonner une tentative qui n'a pas eu de succès.

— Je ne voudrais pas, Monsieur, dit Everard, chercher dans vos paroles un sujet d'offense quand votre intention me paraît obligeante. Mais je puis vous protester (jue mes vœux et mes désirs, en ce qui touche vous et votre famille, n'ont pour but aucun espoir fondé sur l'égoisme et l'intérêt personnel, et qu'ils ne me sont inspirés que par mon affection pour vous et les vôtres.

— Voyons donc en quoi ils consistent, mon neveu. Des vœux désintéressés ne sont pas communs aujourd'hui , et la rareté doit ajouter à leur prix.

— Mes désirs seraient donc, mon oncle, puisque vous ne voulez pas m'accorder le droit de vous donner un nom plus tendre, de vous voir dans une situation plus heureuse et plus convenable. Dans l'état actuel des choses, vous vous trouvez dans une position fâcheuse, et elle peut le devenir encore plus.

— Elle ne peut être pire que je ne m'y attends, mon neveu ; mais le changement de fortune ne m'effraiera point : je porterai des habits plus grossiers; je me nourrirai d'aliments plus communs; on ne mùtera plus son chapeau comme on avait coutume de le faire quand j'étais riche et puissant. Qu'importe? on verra que le vieux Henry Lee préférait son honneur à son titre , sa foi à ses domaines et à sa fortune. N'ai-je pas vu le 30 janvier? Je ne suis ni devin ni astrologue; mais le vieux Will m'apprend que l'hiver approche quand les feuilles vertes tombent, et que la nuit arrive quand le soleil se couche -.

— Que penseriez-vous , Monsieur, si , sans vous demander aucun acte de soumission, sans exiger de vous aucun serment, sans vous imposer aucune condition expresse ou tacite , si ce n'est de ne rien faire qui pût troubler la tranquillité publicjue , vous pouviez être remis en possession de la Loge de Woodslock et de tous les émoluments qui en dépendent? — J'ai de bonnes raisons pour espérer que cette permission vous sera accordée, sinon expressément, du moins à titre de tolérance.

i. Sliakspeare.

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