‹ WoodstockChapitre 33 sur 63 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Ce jeune liomme est, — drôle, voyons, eu bien ! Quel est ton nom ? — Jacob. —Je m'en souviens. Crabbe.

ous les membi-es de la famille Lee se trouvaient alors réunis comme des |)ai'ents qui se chérissent tendrement , et qui , après avoir essuyé quelque grande calamité , goûtent du moins une sorte de bonheur à la supporter ensemble. Ils s'embrassèrent, et se livrèrent à tous ces épanchements qui soulagent l'esprit et le cœur. Enfin l'émotion commença à se calmer; et sir Henry, tenant encore la main du fils qui venait de lui être rendu , reprit tout l'empire qu'il avait ordinairement sur lui-même.

— Ainsi lu as assisté à la dernière de nos batailles, Albert, dit-il à son fils, et vu les étendards du roi tomber pour toujours devant les rebelles?

— Cela n'est que trop vrai, répondit Albert. C'était un dernier coup de dés, et malheuEeusement nous avons perdu la partie. La fortune de Cromwell l'a emporté à Worcester comme partout où il s'est montré.

— Cela ne durera pas îoujours, — non, cela ne durera pas toujours. Le diable, dit-on, a tout pouvoir pour élever ses favoris et les combler de biens; mais il ne peut leur en accorder une longue jouissance. — Et le roi, Albert? — Le roi? — Le roi? — Parle-moi à l'oreille, — tout bas , tout bas !

— Nos dernières nouvelles disaient qu'il s'était embarqué à Bristol.

— Dieu en soit loué ! — Dieu en soit loué ! — Où l'as-tu laissé?

— Presque toutes nos troupes furent taillées en pièces au passage du pont; je suivis le roi avec environ cinq cents ofticiers résolus à mourir autour de lui. Mais une escorte si nombreuse nous faisant poursuivre d'autant plus vivement, Sa Majesté jugea à propos de nous congédier, en nous faisant à tous ses remerciements en général et en adressant à chacun de nous en particulier quelques expressions obligeantes. — Elle m'a spécialement chargé, mon père, de vous apporter ses salutations royales , et m'a parlé à moi-même en termes trop flatteurs pour que je me permette de les répéter.

— Que t'a dit Sa Majesté? — Je veux le savoir. — La certitude que tu as fait ton devoir, et que le roi Charles en convient, ne suffit-elle pas pour me consoler de tout ce que nous avons perdu et soiiH'erl?

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V(Mi(li';Hs-tii mo |)i'iv<M' (le celle (•oiisolatioii par une l'ausso modestie? Que fa-l-il dit , encore une fois? l'aut-ii que je l'arrache les paroles de la bouche?

— Une telle violence ne sera |)as nécessaire, mon père.— Sa Majesté a daigné me charger de dire à sir Henry Lee que, si son fils ne pouvait jamais le devancer dans la carrière de la loyauté, il l'y suivait du moins pas à pas, et se trouverait bientôt au même rang.

— Il t'a dit cela? — Le vieux Victor Lee te regardera avec orgueil, Albert. — Mais j'oublie... tu dois être fatigué, avoir bfvsoin de souper?

— Cela est vrai, mon père 5 mais la fatigue et la faim sont deux choses que j'ai appris à oublier depuis quelque temps pour songer à ma sûreté.

— Jocelyn ! hé ! Jocelyn !

Le garde forestier arriva , et reçut ordre de faire servir le souper sans délai.

— Et qu'on se dépêche, ajouta le vieux chevalier, car mon tils et le docteur Rochecliffe sont à demi affamés.

— Et il y a aussi là-bas, répondit Jocelyn, un jeune homme, — un page du colonel Albert, à ce qu'il dit, — dont le ventre sonne terriblement creux. Je crois qu'il avalerait un cheval avec la selle, comme on dit dans le comté d'York. Il ;i déjà dévoré un pain tout entier, sans laisser à Ph(ebé plus de temps qu'il n'en fallait pour en faire des tartines; encore dit-il qu"à peine il y parait à son eslomac. — Au surplus, je crois que vous feriez bien de le garder sous vos yeux, car, s'il paraissait à l'oftice, Tomkins pourrait lui faire quelques questions embarrassantes. D'ailleurs il est pétulant comme le sont tous les pages, et il se met trop à l'aise avec Phœbé.

— De qui parle-t-il? demanda sir Henry à son fils. — Quel est ce page que tu as pris et qui se conduit si mal?

— Le fils d'un ami (jui m'est cher, d'un noble lord écossais qui a suivi la bannière du grand Montrose, qui a ensuite rejoint le roi en Ecosse, et qui l'a accompagné jusqu'à Worcester. HIessé dangereusement la veille de la bataille, cet ami me conjura de me charger de veiller à la siuelé de ce jeune homme. Je le lui promis, un peu contre mon gré, mais je ne pouvais refuser à un père, qui était peut-être sur son lit de mort, de protéger après lui son fils unique.

— Tu aurais mérité la corde si tu avais hésité. — Le plus petit arbrisseau peut donner (pieUiue ombre ; j'ai du plaisir à penser que la vieille souche de Woodstock n'est pas encore tout à fait abattue, ni hors d'état (le roMiiiii' un abri à (|ui en a bes(tiu. — l'ais \enir ce j(Muie homme :

il est de noble condition ; et d'ailleurs, dans un temps comme celui-ci, il n'est guère question de cérémonial ; il soupera avec nous, tout page qu'il est. Et si tu ne lui as pas encore donné assez de leçons sur la manière dont il doit se comporter, il ne se trouvera peut-être pas mal d'en recevoir quelques-unes de moi.

— Vous excuserez son accent national , mon père ; car je sais que vous ne l'aimez pas.

— Ce n'est pas sans raison, Albert ; ce n'est pas sans raison. — Qui a causé toutes nos dissensions? — Qui a fortifié la cause du parlement quand elle touchait à sa ruine ? Les Écossais. — Qui a abandonné un roi né en Ecosse, et qui s'était confié à la protection de ses concitoyens? — Encore les Écossais. — Mais le père de ce jeune homme a combattu sous le noble Montrose , dis-tu ; et un homme tel que le grand marquis peut faire oublier la dégénération de tout un peuple.

— Sans doute, mon père ; et je dois ajouter que, quoique ce jeune homme soit étrange, fantasque, et même un peu volontaire, le roi n'a pas un ami plus zélé dans toute l'Angleterre ; et toutes les fois que l'occasion s'en est offerte, il a combattu pour lui avec courage. — Pourquoi donc ne vient-il pas?

— Il sort du bain, dit Jocelyn en partant, et il n'a pas fallu le lui faire attendre ; il a dit que le souper pourrait être préparé pendant ce temps. Il commande à tout le monde comme s'il était dans le vieux castel de son père, où je réponds qu'il appellerait longtemps avant de trouver personne pour lui répondre.

— Oui-da ! dit sir Henry en s'adressant à son fils : il paraît que c'est un jeune coq qui a appris à chanter de bonne heure. Quel est son nom?

— Son nom ? dit Albert, je l'oublie à chaque instant, tant il est dur à prononcer ; son nom est Kerneguy, Louis Kerneguy ; et son père se nomme lord Killstew^ers de Kincardineshire.

— Ce Kerneguy, Killstewers, et Rin Kin quoi ? — Sur ma foi,

les noms et les titres de ces gens du nord sentent leur origine. Ils ont l'air d'un vent du nord-ouest (lui siffle à travers les bruyères et les rochers.

— C'est, dit le docteur liochecliflé, l'àpreté des dialectes celtique et saxon , qui , suivant, Verstegan , subsiste encore dans les parties septentrionales de notre île. Mais silence! voici le souper qui arrive, et avec le souper maître Louis Kerneguy.

Le souper arrivait effectivement , apporté par Jocelyn et Fhœbé , et

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après eux, appuyé sur un gros bâton noueux, le nez en l'air coiniiie un cliifii (|ui flaire la voie du gibier, car son attention semblait fixée sur les plats qui le jnveédaient plulùl (|ue sur toiile autre ehose, niarcliail maître kernegny, ([ui s'assit, sans beaucoup de cérémonie, au bas bout de la table.

C'était un jeune homme de grande taille, maigre, et, comme beaucoup de ses concitoyens, ayant les cheveux d'un rouge ardent; son teint, devenu presque noir à force d'avoir été exposé au vent, à la pluie, au froid et au soleil, sort assez commun des royalistes fugitifs, faisait ressortir encore davantage la dureté de ses traits nationaux. Son abord n'avait rien de bien prévenant, car il offrait un mélange de gaucherie et d'effronterie qui prouvait, à un degré remarquable, qu'on peut être dépourvu d'aisance, et avoir cependant un fonds admirable d'assurance. Son visage, ayant probablement reçu récemment quelques égratignures, était décoré d'un certain nombre de mouches noires, de la façon du docteur Rochecliffe, ce qui rendait encore plus remarquable sa laideur; car on pouvait donner ce nom à ses traits irréguliers. Cependant il avait les yeux brillants et expressifs , et l'on distinguait sur sa physionomie quelques traits qui indiquaient la résolution et la sagaciié.

Le costume d'Albert lui-même était fort au-dessous de sa qualité, soit comme fils de sir Henry Lee, soit comme colonel d'un régiment au service du roi; mais celui de son page était encore plus mesquin : une mauvaise jaquette verte à laquelle le soleil et la pluie avaient donné cent nuances différentes, de sorte qu'il eût été impossible d'en reconnaître la couleur primitive, — de gros souliers à semelles épaisses, — des culottes de peau comme en portaient les bûcherons, - de gros bas de laine grise tricotés; — telle était la parure de l'honorable jeune houune; il y joignait un agrément de plus, celui de boiter, ou du moins de traîner une jambe, ce qui ajoutait à la gaucherie de ses manières, et montrait en même temps combien il avait souffert. En un mot, tout son extérieur était si près du burlesque, (lu'Alice même n'aurait pu retenir un sourire si elle n'eiît été touchée d'un sentiment de compassion.

Le brnedicitc ayant été prononcé, le jeune Albert Lee de Ditchley et le docteur Kochecliffe tirent honneur au souper de manière à prouver qu'ils n'avaient pas trouvé tons les jours un pareil repas, tant pour la (jualité des mets que pour leur abondance. Mais leurs exploits n'étaient que des jeux d'enfants auprès des hauts faits du jeune Écossai?^. Bien loin que les nombreuses tartines (ju'il avait déjà expédiées eussent

lesté son estomac, il faisait preuve d'un appétit qui semblait aiguisé par une neuvaine déjeune. Le vieux chevalier, en le voyant, était disposé à croire que le génie de la famine, sorti de ses régions natales du nord, était venu en personne l'honorer d'une visite; tandis que maître Kerneguy, comme s'il eut craint de se distraire un instant de son occupation importaute, semblait n'avoir des yeux que pour son assiette, et une langue que pour faciliter la mastication et la déglutition,

— Je suis charmé que vous ayez apporté un si bon appétit pour notre frugal ordinaire, jeune homme, dit sir Henry.

— Un bon appétit. Monsieur! dit le page avec un accent écossais très-prononcé; je puis vous en fournir un semblable tous les jours de l'année, si vous voulez lui trouver de la pâture. Mais la vérité est que mon appétit s'est mis en fonds depuis trois à quatre jours, car la viande est rare dans votre contrée du midi, et il n'est pas facile de s'en procurer. Aussi, Monsieur, je répare le temps perdu, comme disait le joueur de cornemuse de Sligo après avoir mangé la moitié d'un mouton.

— Vous avez été élevé à la campagne, jeune honnne, dit le chevalier, qui, comme d'autres seigneurs de son temps, tenait les rênes de la discipline un peu serrées à l'égard de la génération naissante, — du moins à en juger par les jeunes Écossais que j'ai vus à la cour du feu roi, dans des jours plus heureux. — Ils avaient un peu moins d'appétit, et beaucoup plus de... de

Tandis qu'il cherchait une périphrase pour exprimer un peu moins crûment le mot de savoir-vivre, le page finit la phrase à sa manière.

— Beaucoup plus de bonne chère, dit-il, cela est possible; tant mieux pour eux.

Sir Henry le regarda en ouvrant les yeux, mais ne dit rien. Son fils parut croire qu'il était temps pour lui d'intervenir.

— Mon père , dit-il , pensez combien il s'est écoulé d'années depuis le commencement des troubles d'Ecosse en 1638 , et je suis siir que vous ne serez pas surpris que, les barons écossais ayant été perpétuellement en campagne pour une cause ou pour une autre, l'éducation de leurs enfants ait été fort négligée , et que les jeunes gens de l'âge de mon ami soient plus habiles à manier une épée et à porter une pique qu'à s'acquitter des devoirs et des usages de la société.

— Cette raison est très-suttîsante. répondit le chevalier, et puisque tu dis que ton ami Kernigo sait se battre , nous ne le laisserons pas man([uer de vivres. — Au nom du ciel ! vois comme il regarde du coin de l'œil cette longe de veau froide. — Pour l'amour de Dieu, mets-la tout entière sur son assiette.

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— Le lardon ne m'onipèchera pas de faire liomieur à la Um^c, dit l'honorable maître Kerneguy ; chien affamé ne fait pas attention à nn conp quand on le lui donne en lui jetant un os.

— Dieu me pardonne, Albert, dit sir Henry à son tils en baissant la voix, si c'est là ii' fils d'un pair écossais, je ne voudrais pas, quand je ne serais qu'un valet de charrue d'Angleterre , changer de manières avec lui , dùt-il me donner en retour sa noblesse et son domaine , s'il en possède un. — Aussi vrai que je suis chrétien, il a mangé quatre livres de bonne viande de boucherie, et avec la même grâce qu'un loup qui ronge la carcasse d'un cheval mort. — Ah ! voilà qu'il va boire enfin! — Oh! oh! il s'essuie la bouche! il trempe ses doigts dans un verre d'eau; — il les essuie à sa serviette. — Eh bien, après tout , ce n'est piis tout à fait un rustaud.

— Je bois à toutes vos bonnes santés, dit le jeune fils du noble Écossais : et il but en proportion des aliments solides qui avaient déjà pris les devants dans son estomac. Alors jetant gauchement son couteau et sa fourchette sur son assiette , il la poussa presque au milieu de la table, étendit les jambes par-dessous, de telle sorte que ses pieds posaient sur ses talons , et il s'appuya sur le dossier de sa chaise avec l'air d'un homme qui va siffler pour s'endormir.

— L'honorable maître Kernigo a enfin mis bas les armes, dit le chevalier. Allons , qu'on desserve , et qu'on nous donne d ; \ erres. Remplis-les, Jocelyn; et quand le diable ou le parlement seraient à m'écouter, ils entendront Henry Lee de Ditchley boire à la santé du roi Charles et à la confusion de ses eimemis.

— Amen! dit une voix derrière la porte.

Tous les convives se regardèrent les uns les autres, surpris d'une réponse si peu attendue. Elle fut suivie de plusieurs coups frappés à la porte d'une manière particulière ; espèce de langage de franc-maçonnerie qui s'était introduit parmi les royalistes, et par laquelle ils avaient coutume de faire profession de leurs principes, et de se faire reconnaître les uns des autres, quand ils se rencontraient par hasard.

— Il n'y a pas de danger, dit Albert, qui connaissait ce signe; c'est un ami, et cependant, en ce moment, je voudrais qu'il fût loin d'ici.

— Et pourquoi, mon (ils, seriez-vous fâché de la présence d'un honnne loyal, (jui a peut-être besoin de partager notre abondance, dans une de ces rares occasions où nous avons du superllu? — Jocelyn, va voir (jui frappe ainsi ; et si c'est un homme sûr, fais-le entrer.

— El dans 1(» cas contraire, dit Jocelyn, je me llatte que je serai eu état de l'empêcher de trouble»' la bonne compagnie.

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— Pas de violence, siii votre vie, Joceiyii! s'écria Albert.

— Pour ramoiir du ciel, Jocelyn, pas de violence ! répéta Alice.

— Pas de violence, du moins sans nécessité, dit le vieux chevalier; car, si l'occasion l'exige, je saurai faire voir que je suis maître chez moi.

Jocelyn fit un signe d'assentiment aux trois interlocuteurs, alla à la porte, et, avant de l'ouvrir, échangea, en frappant, deux ou trois autres signes mystérieux avec celui qui s'y présentait.

On peut remarquer ici que cette espèce d'association secrète, avec ses signes de reconnaissance et d'union, existait siu-tout parmi la classe la plus dissolue et la plus désespérée des Cavaliers; - c'étaient, pour la plupart, des jeunes gens continuant à mener la vie déréglée à laquelle ils s'étaient accoutumés dans une armée mal disciplinée, où tout ce qui ressemblait à l'ordre et à la régularité était malheureusement regardé comme une marque de puritanisme; ces écervelés se réunissaient dans les cabarets borgnes; et quand ils pouvaient par hasard se procurer un peu d'argent ou un peu de crédit , ils s'imaginaient amener une contre-révolution en déclarant leurs séances permanentes, et en chantant suivant le refi'ain d'une de leurs chansons les plus choisies :

Nous boirons, sur ma toi , Jusqu'au retour du roi.

Les chefs d'un rang plus élevé et de mœurs régulières ne partageaient pas ces excès, mais ils avaient l'œil ouvert sur une classe d'hommes qui, par leur courage désespéré, étaient capables de servir, quand l'occasion s'en présenterait, la cause royale abattue. Ils tenaient donc note des tavernes et des auberges où ils se réunissaient, de même que les fabricants connaissent les cabarets fréquentés par les ouvriers qu'ils emploient , et savent où les trouver quand ils en ont l)esoin.

Il est à peine néces^^aire d'ajouter que, dans la classe inférieure , et même dans la plus haute, il se trouvait des gens capables de trahir les projets et les complots bien ou mal combinés de leurs associés, de les découvrir à ceux (|ui gouvernaient l'état. Cromwell en particulier s'était procuré quelques atlidés de cette espèce qui jouissaient parmi les royalistes de la réputation la plus intacte , et s'ils se faisaient un scrupule de Irahir et d'accuser nominativement ceux qui leur accordaient leur x'onfiance, ils n'hésitaient pas à donner au gou-

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verne. lient des rensei^nciiiciils généraux, (|ui lui suffisaient pour déjouer toutes les conspirations.

Uevenous-cn à notre histoire. — En l)e;uicou[) moins de temps quil ne nous en a fallu pour donner à nos lecteurs ces détails historiques, Joliffe avait terminé ses conununications mystérieuses; et s'étant bien assuré que celui qui se présentait à la porte était un des initiés, il ouvrit, et l'on vil paraître notre ancien ami Uoger Wildrake, Tête-Ronde quant au costume , comme l'exigeaient sa sûreté et les fonctions qu'il remplissait auprès du colonel Everard ; mais ce costume, qu'il portait en véritable (Cavalier , contrastait d'autant plus avec les manières et le langage de celui qui en était revêtu.

Son chapeau puritain, emblème de celui de Ralpho dans les gravures d'Hudibras, ou, comme il l'appelait, son parapluie de feutre, était enfoncé sur une oreille, comme si c'eût été un chapeau retroussé à l'espagnole et orné d'une plume; son manteau de drap de couleur sombre, sans aucun ornement, était jeté négligemment sur une épaule, comme s'il eût été de taffetas doublé de soie cramoisie . et il faisait parade de ses grosses bottes en basane, comme si c'eût été une paire de bas de soie et des souliers de cuir d'Espagne noués avec des rosettes. En un mot, il se donnait les airs d'un homme qui possédait la quintessence la plus pure de l'esprit des Cavaliers; son regard exprimait le contentement de lui-même, et l'effronterie inimitable de sa démarche trahissait son caractère avantageux , insouciant et inconsidéré , en opposition directe avec la gravité de son costume.

D'une autre part, en dépit de la teinte de ridicule qui s'attachait à son extérieur, et du peu d'égards qu'il avait pour la morale, suite de sa jeunesse déréglée à Londres et de son indiscipline dans les camps, Wildrake avait , sous certains rapports , de quoi se faire craindre et respecter. Avec toute son effronterie, son visage avait de beaux traits; il montrait, en toute occasion, le courage le plus intrépide, quoique sa jactance eût pu quelquefois en faire douter ; enfin il était fidèle à ses principes politiques, (juoiqu'il fût assez imprudent pour les afficher trop publiquement , et que sa liaison avec le colonel Everard portât bien des gens sages à l'évoquer en doute sa sincérité.

Tel était Wildrake , qui s"avan<;a en iniriis dans l'appartement d un pas assuré , et avec l'air d'un homme qui se rend la justice de croire (|u'il a droit à l'accueil le plus gracieux. Il est vrai que, si le joyeux Cavalier n'avait pas enfrcMul son vœu de ne boin> à cluKjue repas qu'uii seul ('(ni|». le vase ([ui contenait sa dernière libation devait être d'une ciipiicile prodigieuse.

— Bonjour, Messieurs, bonjour. — Je vous salue, sir Henry Lee, quoique j'aie à peine l'honneur d'être connu de vous. — Salut, digne docteur, et puisse l'église d'Angleterre se relever bientôt de ses ruines.

— Vous êtes le bienvenu, Monsieur, dit sir Henry Lee, que son respect pour les lois de l'hospitalité et les égards qu'il croyait devoir à un royaliste compagnon d'nifortune engagèrent à ne pas montrer son mécontentement de cette visite inattendue. Si vous avez combattu ou souffert pour le roi, Monsieur, c'est une excuse valable pour vous joindre à nous, — quoique nous soyons en ce moment en famille, ~ et un motif pour attendre de nous tous les services que nous pourrons vous rendre. — Mais je crois vous avoir vu à la suite de Markham Everard, qui prend le titre de colonel Everard.— Si vous m'apportez un message de sa part, vous désirez peut-être me parler en particulier?

— Nullement, sir Henry, nullement. — Oui, il est vrai que mon mauvais destin a voulu que. me trouvant du mauvais côté de la haie, exposé au vent , comme tous les honnêtes gens, — vous m'entendez, sir Henry, — j'aie été trop heureux de me mettre à l'abri sous la protection d'un ancien ami, d'un camarade, — non en le flattant, Monsieur, non en désavouant mes principes, — je défie qu'on me fasse un tel reproche, — mais en lui rendant tous les petits services que je puis sans me compromettre. Je passais donc par ici ayant eu un message

de sa part pour le vieux fils de p , — mille pardons à cette jeune

dame, depuis la pointe de ses cheveux jusqu'à la semelle de ses souliers, — pour le vieux coquin de Tête-Ronde, je voulais dire ; et tandis que je cherchais mon chemin dans l'obscurité , vous ayant entendu, Monsieur, porter une santé qui m'a échauffé le cœur, et qui l'échauffera jusqu'à ce que la mort l'ait glacé, j'ai pris la liberté de vous faire savoir qu'un honnête homme vous entendait.

Telle fut la manière caractéristique dont se présenta Wildrake. Le chevalier lui répondit en l'invitant à s'asseoir , et à boire à son tour à la glorieuse restauration de Sa Majesté. Wildrake se plaça aussitôt sans hésiter auprès du page écossais, et répondit à l'invitation de son hôte, non-seulement en buvant , mais en chantant, sans en être prié, quelques couplets de sa chanson favorite : — Le roi reprendra sa couronne. — L'expression qu'il mettait dans son chant lui ouvrit encore davantage le cœur du vieux chevalier, tandis qu'Albert et Alice se témoignaient, ])ar quelques regards qu'ils s'adressaient à la dérobée, qu'ils . étaient loin d'être charmés de la présence de cet intrus. Ou l'honorable

\. Nous ne croyons pas pouvoir nous dispenser de répéter (|ue ce langage n'est que Imp fidèle à la foiileur du lenips. Voyez la Vie dr Ihiidcii, et les comédies de l'époijue.

inaitiv KtMiieguy possédait ce caruclriv d'inditlVirence qui ne daigiK; accorder aucune attention à de pareilles circonstances, ou du moins savait-il en prendre l'apparence à merveille, car il s'occupait à casser des noix qu'il arrosait de temps en temps d'un petit verre de vin, sans avoir l'air de s'apercevoir de l'augmentation de la compagnie. Wildrake, (pii aimait le vin et la société , se chargea de faire les frais de la conversation en s'adressant à son hôte.

— Vous parlez de combats et de souffrances, sir Henry f^ee, —Dieu sait que nous en avons tous eu notre part. Personne n'ignore ce qu'a fait sir Henry Lee snr le champ de bataille d'Edgehill , et parto.U où l'étendard royal a été déployé, partout où une épée loyale a été tirée. Dieu sait que moi-même je ne suis pas resté les bras croisés. — Mon nom est Roger Wildrake, de Squattlesea-mere , comté de Lincoln; — non que je croie probable qu'il vous soit connu; mais j'étais capitaine dans la cavalerie légère de Lunsford, Monsieur; j'ai servi ensnite sous Goring. J'étais un mangeur (Vonfanta, Monsieur.

— J'ai entendu parler des exploits de votre régiment , Monsieur, et, si nous passions dix minutes à causer ensemble, vous verriez peut-être que j'en ai aussi été témoin. — Je crois même que votre nom ne m'était pas inconnu. — Je bois à votre santé, capitaine Wildrake de Squattlesea-mere, comté de Lincoln.

— Je vais vider à la vôtre, sir Henry, ce verre d'une pinte, répondit Wildrake. Regardant tour à tour Albert et le page, il ajouta : — Et si je savais qui ils sont, j'en ferais volontiers autant pour monsieur, — désignant le premier, — et pour l'écuyer à la casaque verte, en supposant qu'elle soit verte, car mes yeux ne distinguent pas toujours les couleurs très-clairement.

Une partie remarquable de ce que les habitués des spectacles appelleraient l'aparté de cette scène, c'était qu'Albert causait à voix basse avec le docteur Rochediffe , plus que celui-ci ne paraissait même en avoir envie; cependant cette conversation, quel qu'en put être le sujet, ' ne privait nullement le jeune colonel de la faculté d'écouter tout ce qui se disait, et même de placer son mot de temps en tenips, comme un chien aux aguets, qui ne laisse pas échapper le moindre sujet d'alarme, même pendant l'occupation importante de prendn^ sa nourriture.

— r.apitaine Wildrake, nous n'avons aucun motif, mon ami cl moi, pour ne pas décliner nos noms quand l'occasion l'exige. Mais vous (|ui avez à vous plaindre des circonstances actuelles, Ahuisieur, vous (levé/, savoir (pie <laiis des réunions fortuites comme celle-ci on ne dii pas son nom sans necessil«i. Si voti'(»ami, votre prolecleur, le eapilaiur

on le colonel Everard, s'il est colonel, vous faisait subir un interrogatoire sous serment, vous n'auriez la conscience tourmentée par aucun scrupule en lui répondant que vous ne connaissez pas les individus qui ont porté telle ou telle santé.

— Sur ma foi, Monsieur, répondit Wildrake, j'ai encore un meilleur moyen de m'en tirer ; et c'est de ne pas me rappeler que telle ou telle santé ait été portée, quand il s'agirait de ma vie.— C'est un don d'oubli singulier dont je suis doué.

— Fort bien, Monsieur, répondit Albert; mais nous qui avons malheureusement une mémoire plus tenace, nous serons charmés de nous en tenir aux règles générales.

— De tout mon cœur. Monsieur, dit Wildrake ; du diable si je veux forcer la confiance de personne ! — Je ne parlais ainsi que par civilité, et pour boire à votre santé à la bonne mode.

— Et il se mit à chanter :

Que la santé passe à la ronde , Et quand même vous auriez tous Des bas de soie à vos genoux , Que les genoux de tout le monde Baisent la terre à la ronde En l'honneur de nos glouglous.

— En voilà assez , dit sir Henry à son fils ; maître Wildrake est de l'ancienne école, — un de ceux que nous appelions les garçons au grand-galop, et il faut leur passer quelque chose; car, s'ils boivent sec, ils se battent bien.— Je n'oublierai jamais qu'un de leurs détachements vint nous secourir fort à propos, nous autres Clercs d'Oxford , comme on appelait le régiment auquel j'appartenais, dans une maudite affaire, pendant l'attaque de Brentford. Nous avions les piques des badauds de Londres en avant et en arrière , et nous nous en serions mal tirés si la cavalerie légère de Lunsford , les mangeurs d'enfants , comme on les appelait, ne nous eussent dégagés en faisant une charge.

— Je suis bien aise que vous y songiez , sir Henry, dit Wildrake ; et vous rappelez-vous ce que dit l'officier commandant le détachement de Lunsford ?

— Je crois m'en souvenir, répondit sir Henry en souriant,

— Eh bien , après l'affaire , quand un groupe de femmes nous entourait en hurlant comme des harpies qu'elles étaient, ne leur dit-il pas : — Y a-t-il quelqu'une de vous qui ait un enfant bien gras à nous donner pour déjeuner ?

— C'est la vérilr niènie; et une grosse loivinio s' avançant présenta au prétendu caïuiihale un enfant qu'elle tenait dans ses bras.

Tous ceux qui étaient à table levèrent les mains en signe d'horreur et de surprise, à l'exception de maître Kerneguy, qui semblait penser que toute chair est bonne pour un estomac affamé.

— Oui, reprit \Vildrake , lap — je demande encore pardon à la

jeune dame, depuis le ruban de son bonnet jusqu'au dernier ourlet de sa robe , — mais la coquine était , comme je lai appris ensuite , une nourrice de charité qui avait reçu de la paroisse six mois d'avance pour la nourriture de l'enfant. — Morbleu ! je l'arrachai des mains de cett^ louve , el je me suis si bien arrangé depuis ce temps, — quoique Dieu sache que j'ai moi-même été plus d'une fois au dépourvu , — que j'ai trouvé le moyen de faire élever mon petit Déjeuner, comme je l'appelle. — C'est pourtant payer un peu cher une plaisanterie.

— Monsieur, s'écria le bon chevalier, dont les yeux étaient humides, j'honore votre humanité, j'estime votre courage, je suis ravi de vous voir ici. Monsieur. —Ainsi, vous étiez l'otiîcier commandant le détachement qui coupa la nasse dans laquelle nous étions? — Ah! Monsieur, si vous vous étiez arrêté quand je vous appelais , si vous nous aviez attendus pour laisser nos fusiliers balayer les rues de Brentford , nous aurions été ce jour-là même presque aux portes de Londres. — Mais vous avez fait ce qui vous paraissait le mieux.

— Sans doute , sans doute , dit Wildrake, appuyé sur le dossier de sa chaise , et jouissant de toute la gloire de son triomphe ; — et je bois maintenant à la mémoire des braves qui ont combattu et succombé dans cette affaire de Brentford. — Nous chassâmes tout devant nous. Monsieur, comme le vent chasse la poussière , et nous ne nous arrêtâmes qu'en arrivant aux boutiques où il y avait de l'eau-de-vie et d'autres tentations irrésistibles. — Morbleu ! Monsieur, nous autres mangeurs d'enfants, nous avions trop de connaissances à Brentford, et notre brave prince Rupert valait toujours mieux pour une charge que pour une retraite. Quant à moi, je ne fis qu'entrer un instant chez une pauvre veuve ipii avait de jolies filles , et que je connaissais depuis longtemps , pour donner un picotin à mon cheval ; et j'avais à peine eu le temps de prendre moi-même un morceau , et caetera, quand ces maudits badauds, comme vous les nommez fort bien , se rallièrent, et arrivèrent la pique en avant , comme des béliers menaçant de leurs cornes. —Je descendis les marches de l'escalier quatre â quatre, je sautai sur mon cheval ; mais je crois que tous les soldats de ma compagnie avaient comme moi des veuves et des orphelines à

consoler, aiv je n'en pus réunir (jue cinq , et cependant nous réussîmes à nous frayer \m chemin à travers ces piqueurs. — Et de par Dieu! Messieurs, j'emportai mon petit Déjeinier devant moi sur ma selle, au milieu des cris et des hurlements de toute la ville, comme si l'on eut cru que j'allais égorger, mettre à la broche et dévorer ce pauvre enfant , dès que nous serions arrivés dans nos quartiers. 3Iais du diable si un badaud osa s'approcher de mon cheval bai pour délivrer mon petit bonhomme. — Us criaient haro contre moi , mais c'était à une distance respectueuse.

— Hélas! hélas! dit le chevalier, nous nous faisions paraître pires que nous n'étions , et nous nous conduisions trop mal pour mériter la bénédiction de Dieu , même dans une bonne cause. — Mais à quoi bon regarder en arrière ? Nous ne méritions pas les victoires que le ciel nous accordait, parce que nous n'en profitions Jamais en bons soldats et en vrais chrétiens , et nous ;lonnàmes ainsi un avantage sur nous à ces coquins de fanatiques, qui se conformaient, par hypocrisie , au bon ordre et à la discipline que nous aurions dû maintenir par principes, nous qui tirions l'épée pour une meilleure cause. — Mais voici ma main , capitaine : j'avais souvent désiré voir le brave officier qui avait fait une si belle charge pour nous dégager, et je suis charmé que mon vieux château soit encore en état de vous offrir l'hospitalité , quoique nous ne puissions vous faire servir un enfant ni rôti ni bouilli. — Eh ! capitaine !

— Il est très-vrai, sir Henry, qu'on a fait courir à ce sujet d'assez dures calomnies. Je me souviens que Lacy, qui avait été acteur, et qui était lieutenant dans ma compagnie , y a fait allusion dans une pièce qu'on jouait quelquefois à Oxford, quand nous avions le cœur plus gai, et qui est intitulée , je crois, la Vieille Troupe (*^).

En parlant ainsi , et se familiarisant à mesure qu'il voyait que son mérite était reconnu , Wildrake fit sur sa chaise un mouvement qui la rapprocha du jeune Écossais. Celui-ci en fit un autre pour s'écarter, et son pied fut assez gauche pour rencontrer sous la table celui de miss Lee, qui était assise en face de lui. Alice, un peu offensée, ou du moins embarrassée , recula sa chaise pour ne plus être exposée à pareille visite.

— Je vous demande pardon , dit Kerneguy ; mais, c'est vous, Monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers Wildrake, qui êtes cause que j'ai heurté le pied de cette jeune demoiselle.

— Pardon , Monsieur, répondit Wildrake, et j'implore surtout celui de cette belle dame. — Et pourtant , je veux être pendu si c'est moi

■•iso w'oonsrocK.

qui ai Jiiis voire chaist' de ti-avors coiiinic la voilà! — Vonlrehleii ! iMoiisii'iir, jt' n'ai a|»itortt! avec moi ni la jx'ste , ni aucune maladie contaj-'ieuse, pour (|ue vous vous éloij^iiiez de moi avec la mcmc iVayeui- que si j'étais un lépreux , au risque d'aller troubler Madame dans sa position , ce que j'auiais voulu empêcher aux dépens de ma vie, Monsi(!ur. Si vous êtes lu;ossais , connne voire accent l'annonce, Monsieur, morbleu ! c'est moi seul qui courais tout le danger, et vous n'aviez nulle raison pour vous écarter.

— jMaiIre Wildrake, dit Albert , ce jeune homme est un étranger qui , de même que vous, trouve protection et hospitalité chez mon père , et il ne peut être agréable à sir Henry Lee de voir s'élever des querelles entre ses hôtes. L'extérieur actuel de mon jeune ami peut faire que vous vous mépreniez sur son rang.— C'est l'honorable maître Louis Kerneguy, tîls de lord Kilstewers de Kincardineshire, et il a déjà porté les armes pour le roi, tout jeune qu'il est.

— Je n'ai nul dessein d'occasionner une querelle, Monsieur, répondit Wildrake; pas le moins du monde. — Ce que vous venez de dire me suffit, Monsieur. — Maître Girnigo, tils de lord Kilsteer de Gringardenshire, je suis votre humble serviteur, Monsieur, et je bois à votre santé et à celle de tous les Écossais qui ont tiré l'épée pour la bonne cause , Monsieur.

— Je vous suis redevable , et je vous remercie , Monsieur, dit le jeune homme avec un certain air de hauteur qui ne s'accordait pas trop avec la rusticité avec laquelle il ajouta : — et je vous souhaite une bonne santé avec toute la civilité possible.

Un homme judicieux auraiî laissé tomber cette conversation ; mais un des traits caractéristiques de Wildrake était de ne pouvoir jamais laisser les choses au point oîi elles se trouvaient , quand elles allaient bien. Il continua donc à persitler le jeune honnne lier, gauche et timide , en lui faisant diverses observations.

—Vous pai'lez votre dialecte national avec un accent très-prononcé, maître Girnigo, lui dit-il; mais ce n'est pas tout à fait de la même manière que j'ai entendu s'exprimer des Cavaliers écossais que j'ai connus , quelques Gordons , par exem{)le, et |)lusieurs autres jouissant d'ime bonne renonnnée. Ils mettaient toujours une /au lieu de wh, et prononçaient toujours ,/««^ an lieu dewh(if,J'un au lieu de wlien, ci ainsi de suite.

Albert se chargea de la réponse , et dit (|ue la prononciation variait dans les provinces d'Kcosse comme dans celles d'Angleterre.

— Vous avez raison . Monsieur. répli([ua Wildrake, Je me llatle

de parler moi-même passablement ce chien de jargon , — soil dit sans vous offenser, maître Girnigo. — Et cependant une fois que je faisais une excursion dans les montagnes du sud , comme ils appellent leurs infâmes déserts, — toujours sans vous otï'enser, — un jour que j'étais seul, il m'arriva de m'égarer, et ayant rencontré un pâtre, je lui dis en ouvrant la bouche aussi grande et en criant aussi fort que je le pouvais : Whore am I ganyin till * ? — Du diable si le drôle put me répondre , à moins qu'il ne fit la sourde oreille par malice, comme cela arrive de temps en temps aux manants à l'égard des gentilshommes qui portent l'épée.

Il parlait ainsi d'un ton familier, et, quoiqu'il parût s'adresser particulièrement à Albert , il se tournait souvent vers son voisin le jeune Écossais , qui , soit par timidité , soit par quelque autre motif, ne paraissait pas se soucier de former une liaison intime. Un ou deux légers coups de coude que lui donna Wildrake pendant son dernier discours, comme pour en appeler spécialement à lui, n'obtinrent d'autre réponse que ce peu de mots :

— On doit s'attendre à des malentendus quand on converse en dialectes différents.

Wildrake , qui avait bu plus qu'il n'aurait dû le faire en bonne compagnie , et dont la tête était échauffée , ne laissa pas tomber ce mot : — Malentendu ! Monsieur, répéta-t-il ; malentendu! —Je ne sais trop ce que vous voulez dire. Monsieur; mais, à en juger par les mouches qui couvrent votre honorable physionomie, je conclurais que vous avez eu quelque malentendu tout récemment avec un chat.

— En ce cas , vous vous trompez, l'ami , car c'est avec un chien , répondit l'Écossais d'un ton sec en jetant un regard sur Albert.

— Nous sommes arrivés si tard, dit Albert, que les chiens nous ont donné quelque embarras , et mon jeune ami est tombé sur des décombres qui ont occasionné ces égratignures.

— Et maintenant, mon cher sir Henry, dit le docteur Rochecliffe, permettez-moi de vous rappeler votre goutte, et la longue course que nous avons faite. Je le fais d'autant plus volontiers que mon bon ami , votre fils, m'a fait pendant tout le souper des questions qu'il aurait mieux valu réserver pour demain. — Pouvons-nous vous demander la permission de nous retirer pour nous reposer ?

— Ces comités privés dans une réunion joyeuse, dit Wildrake, sont un solécisme en savoir-vivre. Ils me t'ont toujours penser à ces maudits

•4. OÙ vais-je par ce diomin'

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eoniilt's do Westminster. — Mais esl-ce que nous nous planterons sur le perchoir avant d'avoir éveillé le hibou par une chanson en chœur?

— Ah ! ah ! tu \)ou\ donc citer Shaksp(»are? s'écria sir Henry charmé de découvrir une (jualité ûc plus dans sa nouvelle connaissance, dont les services militaires ne pouvaient tout au plus que contre-balancer la liberté de ses discours. Eh l)ien ! au nom du joyeux Will, que je n'ai jamais vu , ([uoique j'aie connu plusieurs de ses camarades , comme Alleyn , Hemmings et plusieurs autres , nous chanterons une chanson, et nous porterons une santé avant de nous séparer.

Après la discussion d'usage sur le choix de la chanson , et sur la partie <|ue chacun devait chanter, toutes les voix se rétmirent pour une chanson loyale qui était alors en grande vogue parmi les royalistes, et (ju'on croyait composée par un personnage qui n'était rien moins que le docteur Kocheclili'e lui-même.

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