‹ WoodstockChapitre 41 sur 63 · W \\()()|)ST()(^,K · texte numérisé non relu

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sijïnal palpahlo , il vit près do lui un jeimc lioiuine (l(i gi'aiidft taillo ot bi(Mi fait; mais son costume grave, quoicpie jjropre et même éléganl, son air de régnlarité, sa cravate bien blanche et bien empesée, et l'exquise proi)ieté de ses souliers de cuir d'Espagne, annonçaient une recherche soigneuse , étrangère aux Cavaliers a[)pauvris et vaincus, et qu'atl'ectaient ceux du parti victorieux qui avaient le moyen de se procurer une mise décente. Nous ne parlons ici que des classes les plus distinguées et les plus respectables, qui en efîel se piquaient de montrer l'amour de l'ordre et du décorum dans leur extérieur comme dans leur conduite.

Il y avait encore un désavantage pour le prince, et l'inégalité qui se trouvait entre lui et l'étranger qu'il avait en face en devenait plus sensible. Celui qui l'avait ainsi forcé à un pourpailer involontaire avait un air de vigueur, d'autorité et de détermination ; il i)ortait une longue rapière à son côté gauche, et sa ceinture soutenait un poignard et une paire de pistolets redoutables. — Louis Kenugiiy n'avait d'autre arme que son épée, — ce qui n'aurait pas sutii quand même la force personnelle du roi aurait été égale à celle de l'étranger qui venait de l'arrêter si inopinément.

Regrettant amèrement l'accès inconsidéré de dépit qui l'avait mis dans une telle situation, et surtout l'oubli de ses pistolets, arme si propre à rétablir le niveau entre la force et la faiblesse, Charles montra pourtant le courage et la présence d'esprit qui avaient été depuis des siècles le partage de presque tous les princes de sa malheureuse famille. Il resta ferme et immobile, le bas du visage couvert de son manteau, paraissant attendre une explication , dans le cas où l'étranger l'aurait pris pour quelque autre.

Ce sang-froid produisit son effet , car l'étranger s'écria d'abord avec un ton de surprise : — Quoi ! ce n'est pas Jocelyn? — Mais, si je ne reconnais pas Jocelyn Joliffe , ajouta-t-il, je dois du moins reconnaître mon manteau.

— Je ne suis pas Jocelyn Joliffe , comme vous pouvez le voir, Monsieur, répondit Louis Kerneguy avec calme, en se redressant pour faire voir la différence de taille, et en écartant le manteau qui le couvrait.

— En ce cas. Monsieur, dit l'inconnu, toujours d'un ton de surprist\ j'ai à vous exprimer mon regret de m'être servi de ma canne pour vous avertir que je désirais vous parler. La vue de ce manteau, (|ue je reconnais très-certainement pour m'appartenir, m'avait fait croire ipie vous étiez Jocelyn, à la garde duquel je l'avais laissé à la Loge de Woodstock.

— Quand c"eùt été Jocelyn, Monsieur, vous auriez pu vous dispenser de frapper si fort ', répondit le prétendu Louis Kerneguy avec beaucoup de sang-froid.

L'étranger fut évidemment confus du calme que montrait celui à qui il s'adressait, et un sentiment de politesse fit qu'il renouvela ses excuses de la méprise qu'il avait commise en le prenant pour un autre. Maître Kerneguy n'était pas dans une situation à être pointilleux j il salua gravement l'étranger, comme pour lui annoncer qu'il acceptait ses excuses; et, se détournant, il reprit, à ce qu'il crut, le chemin de la Loge, quoique avec trop de promptitude pour être bien certain de la direction qu'il avait suivie dans les détours de la forêt.

Il fut fort embarrassé quand il s'aperçut que ce mouvement de retraite ne le débarrassait pas du compagnon qu'il venait d'acquérir à son grand regret. Soit qu'il marchât lentement , soit f(u'il marchât à gi'ands pas, l'étranger à costume puritain semblait déterminé à lui tenir compagnie; et, sans chercher à le joindre ou à entrer en conversation avec lui, il le suivait constamment, et ne lui laissait jamais qu'une avance de cinq ou six pas. Le roi hâta sa marche ; mais, quoiqu'il fût alors, comme il continua de l'être dans son âge mûr, un des meilleurs piétons de l'Angleterre, l'étranger, sans avoir besoin de courir, se maintenait toujours à la même distance avec une persévérance si infatigable, qu'elle blessa l'orgueil de Charles et éveilla même ses craintes, Il commença donc à penser que, quelque danger qu'il pût courir dans un combat singulier avec cet étranger, il en aurait meilleur marché en vidant la querelle dans la forêt que dans le voisinage de quelque habitation, où un homme appartenant au parti dominant pourrait trouver des amis et de l'appui.

En proie à l'inquiétude , au dépit et à la colère , Charles se retourna tout à coup pour faire face à celui qui le suivait ainsi avec une sorte d'acharnement. Ils étaient alors dans une avenue étroite qui conduisait à la petite prairie sur laquelle dominait le Chêne du Roi, dont on apercevait , au bout de cette allée , le tronc gigantesque et les branches touffues, quoique en partie desséchées.

— Monsieur, dit-il à son persécuteur, vous vous êtes déjà rendu coupable envers moi d'une impertinence. Vous m'en avez fait des excuses; et, ne voyant aucune raison qui eût pu vous porter à me choisir pour l'objet d'une incivilité , je les ai acceptées sans ditiiculté. Reste-t-il quelque chose à régler entre nous, que vous me suivez de

1. Celte réponse rappellf celle du gianii Tuieime, lors(iii'uii de ses valcls, le preiiam poiii' un camarade, l'aliorda aveu une l'ainiliarite un peu lii'ii>->|ue.

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cotte mani6i'o? Si cela est, \o serai (charmé d'en connaître l'explication on d'en avoir salisfaclion. Je ne crois pas cpie vons pnissie/ avoir qnelqne ressentiment contre moi , car il me semble qne je ne vons ai jamais vn avant ce moment. Si vons pouvez allégner nne bonne raison ponr me demander satisfaction , je snis tont disposé à vons la rendre ; mais si votre bnt n'est qne de contenter nne impertinente cnriosité, je vons apprendrai que je ne pnis souffrir qne personne joue auprès de moi le rôle d'espion dans mes promenades.

— Quand je reconnais mon manteau sur les épaules d'un autre , répondit l'étranj^er d'un ton sec, il me semble qne j'ai naturellement le droit de savoir ce qu'il deviendra; car je vons dirai, INIonsieur, que, quoique je me sois trompé quant à l'individu qui le porte, je me regarde comme autorisé à appuyer nui canne sur le manteau qui vous couvre , si vous accordez à un lionnne le droit de secouer la poussière de ses vêtements. Si donc nous devons être amis , je vous demanderai par exemple comment il se fait qne vons portiez mes habits, et on vous allez ainsi vêtu. Si vons refusez de me satisfaire, je me permettrai de vous arrêter, et je suis autorisé à le faire.

— Oh ! le malheureux manteau ! pensa le prince fugitif; et trois fois plus malheureux le sot mouvement de dépit qui m'a fait venir ici ainsi affublé pour me faire une querelle et attirer les regards sur moi dans un moment où la paix et l'incognito sont si nécessaires à ma sûreté!

— Si vous me permettez les conjectures, Monsieur, continua l'étranger, qui n'était antre que Markham Everard, je vous prouverai que vous êtes mieux connu que vous ne le pensez.

A Dieu ne plaise! pensa le roi, — et ce peu de mots étaient une prière silencieuse qu'il lit avec autant de dévotion qu'il en ait jamais montré dans toute sa vie. Cependant, même en ce moment d'extrême danger, son courage et son sang-froid ne l'abandonnèrent pas , et il songea qu'il était de la plus haute importance de ne pas avoir l'air effrayé et de répondre de manière à amener une explication, quelque dangereuse qu'elle pût être.

— Si vons me connaissez, Monsieur, répondit-il , et que vous soyez un homme bien né, comme votre extérieur l'annonce, il vous est facile de deviner quel accident m'a forcé à porter ces habits que vous dites vous appartenir.

— Oh! Monsieur, répliqua le colonel Everard , dont la colère n'était nullement calmée par la douceur avec la(|uelle l'étranger lui répondait, nous avons appris par cœur nos Métamorphoses d'Ovide, et nous savons dans quel dessein les jeunes gens de qualité voyagent déguisés. — Nous

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savons qu'on a même recours aux habits de femme en certaines occasions; nous connaissons l'histoire de Vertunme et Pomone.

Le pauvre monarque , en pesant ces paroles, fit une nouvelle prière bien fervente pour que cette malencontreuse affaire n'eût pas une cause plus sérieuse que la jalousie de quelque admirateur d'Alice Lee, se promettant bien que, tout dévoué qu'il était au beau sexe, il ne se ferait aucun scrupule de renoncer à la plus belle de toutes les filles d'Eve pour sortir d'embarras.

— Vous paraissez être un gentilhomme , Monsieur , dit-il , et en ce cas je n'ai aucune raison pour vous cacher que j'appartiens à la même classe.

— Ou peut-être à une classe un peu plus élevée?

— Le mot gentilhomme est un terme qui s'applique à quiconque a le droit de porter des armoiries. — Un lord, un duc, un prince, n'est rien de plus qu'un gentilhomme; et, s'il est dans l'infortune comme moi, il peut se contenter de ce titre de courtoisie.

— Je n'ai nullement dessein , Monsieur, de tirer de vous quelque aveu qui puisse nuire à votre sûreté ; je ne me regarde pas comme chargé d'arrêter des individus qui se sont laissé égarer par un sentiment de devoir mal entendu , et que les gens de bonne foi doivent plaindre plutôt que de chercher à les punir. — Mais si ceux qui ont excité dans leur patrie des troubles et une guerre civile veulent aussi porter la honte et le déshonneur dans le sein des familles ; — s'ils osent essayer de placer la scène de leurs désordres sous les toits hospitaliers qui leur accordent un abri contre la vindicte publique , croyez-vous, Milord, que nous devions le souffrir patiemment ?

— Si vous avez le dessein bien formé de me susciter une querelle, expliquez-vous clairement et en homme d'honneur. Vous avez sans doute l'avantage des armes ; mais ce ne sera pas cette raison qui me fera reculer devant un seul antagoniste. — Si au contraire vous êtes disposé à entendre raison, je vous dirai tranquillement que je ne me doute pas de ce dont vous pouvez m'accuser, et que je ne conçois pas pourquoi vous me donnez le titre de lord.

— Vous niez donc que vous soyez lord Wilmot?

— Je puis le nier en toute sûreté de conscience.

— Peut-être préférez-vous vous nommer comte de Rochester? — Nous avons entendu dire que le but auquel aspirait votre ambition était d'obtenir ce titre du roi d'Ecosse.

— Je ne suis ni lord ni comte, aussi vrai que j'ai une àme à sauver. Mon nom est...

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— Ne vous (lé^radtv. point par un niensonj^r inutile, Milord; ot sintout «Ml présonco d'un honiine qui, jo vous le promets, n'aj)pellera pas la justice publi(iue au secours de son épée, s'il croit dinoir s'en servir. — Pouvez-vous regarder cette bague , et nier que vous soyez lord Wilniot?

Il présenta au roi déguisé une bague qu'il prit dans sa bourse, et que Charles reconnut sur-le-cliainp pour celle qu'il avait laissée tomber dans la cruche d'Alice près de la fontaine de Uosemonde , sans autre intention que de céder à un mouvement de galanterie qui le portait à donner une bague à une jolie lille qu'il avait etlrayée sans le vouloir.

— Je connais cette bague , dit-il^ et je conviens qu'elle a été en nm possession ; mais comment elle prouve que je sois lord Wilmot, c'est ce que je ne puis concevoir: et dans tous les cas, elle rend un faux témoignage contre moi.

—Vous allez en avoir la preuve, dit Everard ; et, reprenant la bague, il pressa un petit ressort caché dans le chaton , et la pierre, se levant, laissa voir le chiffre de lord Wilmot parfaitement gravé en miniature, et surmonté d'une couronne de comte. - Que dites-vous maintenant, Monsieur ? demanda-t-il.

— Que des présomptions ne sont pas des preuves, et que tout ceci peut s'expliquer très-facilement. Je suis fils d'un noble écossais qui fut blessé mortellement et fait prisonnier à la bataille de Worcester. En m' ordonnant de me mettre en sûreté par la fuite, il me remit le peu de bijoux qu'il avait sur lui, et celui-ci en faisait partie. Je l'avais entendu (lire qu'il avait changé de bague avec lord Wilmot en Ecosse , je ne sais en quelle occasion ; mais je ne connaissais pas le ressort que vous venez de faire jouer.

Il peut être à propos de dire ici qu'à ce dernier égard Charles disait la vérité. Il se serait bien gardé de se défaire de cette bague s'il avait pu croire; qu'elle fût si facilement reconnue.

— Encore une fois , dit-il après un moment de silence , — car je vous ai fait des aveux très-importants à ma sûreté, — si vous êtes généreux, ne vous obstinez pas à me suivre plus longtemps, et il peut se présenter ui moment où je vous serai utile à mon tour. — Si votre intention est de m'arrèter, il faut que ce soit ici, car je ne vous suivrai pas, et je ne souffrirai pas que vous me suiviez. — Si vous me laissez passer, je vous en remercierai ; sinon, tirez votre épée.

— Jeune honniie, dit le colonel Everard, vous m'avez porté à douter si vous êtes le jeune et noble libertin pour lequel je vous ai pris; mais les liaisons intimes que vous avouez que votre famille a eues avec lui

sont pour moi une forte présomption que vous êtes un adepte dans l'école de débauche dont Wilmot et Villiers sont professeurs, et dans laquelle leur digne maître a pris ses degrés. Votre conduite à Woodstock, où vous avez payé une hospitalité généreuse en conspirant contre l'honneur de vos hôtes, prouve que vous avez bien profité des leçons que vous avez reçues dans une telle académie. Je n'avais dessein que de vous donner un avis à ce sujet ; — ce sera votre faute si j'ajoute le châtiment à l'avis.

— Avis ! — châtiment ! s'écria Charles avec indignation en portant la main à sa rapière ; — et c'est à moi que s'adresse ce langage! —

. Monsieur, vous avez compté sur ma patience plus que ne vous le permettait le soin de votre sûreté ! — L'épée à la main, Monsieur !

— Ma religion me défend l'eft'usion du sang sans nécessité. - Retour-' nez chez vous. Monsieur; — soyez sage, — écoutez les conseils de l'honneur et de la prudence. — Respectez la famille Lee, et sachez qu'il existe un homme qui y tient de tr's-près par les liens du sang, et qui vous demandera un compte sévère de toutes vos actions à cet égard.

— Ah ! ah ! s'écria le prince avec un sourire amer; tout est expliqué maintenant. — Nous avons sous les yeux notre colonel Tête-Ronde , — notre cousin puritain, l'homme aux citations évangéliques , — le saint dont Aiice Lee rit de si bon cœur. — Si voire religion vous défend de donner satisfaction à un honmie d'honneur, Monsieur, elle devrait aussi vous défendre de l'insulter.

La colère des deux champions ne connut plus de bornes. — Ils tirèrent l'épée , et le combat commença , le colonel ne voulant pas profiter de l'avantage qu'auraient pu lui donner ses armes à feu. Un coup mal paré , un pied qui aurait glissé, auiaient pu en ce moment changer les destinées de la Grande-Bretagne ; mais l'arrivée d'un tiers sépara les combattants.

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