UNE HEURE AVEC TOI
Quand du premier rayon de la naissante aurore Du côté du levant l'horizon se colore , Oh ! qui pourra nij faire endurer sans effroi Les soucis, Il-s chagrins qu'offrent à mes pensées Les heures à venir et les heures passées? Une heure avec loi.
Déployant dans les airs sa brillante oriflamme, Quand l'astre du midi répand partout la flanune, Qui paiera le berger (idèle comme moi Des travaux du malin sur de brillantes plaines? Qui calmera le feu qui dessèche ses veines? Une heure avec toi.
Et quand le roi des deux , délaissant nos contrées, Part pour f rliliser des plages ignorées, Quel bien consolateur fera couler en moi L'oubli des longs iravaux de toute la journée, Désirs formés en va'u, espérance ajournée?
Une heure avec toi. '
— H y H un quatrième couplet , dit le chanteur; mais je ne vous le chaulerai pas, miss Alice , paice (|u'il tiéplail à quelques prudes de la cuiir.
— .le vous remercie, mailre Louis, de la discrétion que vous avez montrée en chantant ce ([ui m'a fait plaisir, en supprimant ce qui
I. Un dumiiimij est une piitc Ifgi'ic enluiiranl dos |ioninu's on qiiehiuc autre liuii.
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poiiiTiiit iiK" dt'pIrtii'P- Quoique élevée à la campagne, je prétends suivre les modes de la cour, au point de ne rien recevoir qm n'y soil monnaie courante parmi les dames de la première classe.
— Je voudrais, miss Lee, que vous fussiez assez affermie dans cette croyance pour que tout ce qui esl monnaie courante pour elles le fût aussi pour vous.
— Et quelle en serait la conséquence? demanda Alice avec la plus grande simplicité.
— En ce cas, répondit Louis embarrassé comme un général qui voit que ses préparatifs d'attaque ne jettent ni l'alarme ni la confusion dans les rangs ennemis; en ce cas vous me pardonneriez, belle Alice, si je vous parlais un langage un peu plus tendre ([ue la simple galanterie; — si je vous disais combien mon cœur met d'intérêt à ce que vous regardez comme une plaisanterie; — si je vous avouais sérieusement qu'il est en votre pouvoir de me rendre le plus heureux ou le plus malheureux des hommes.
— Maître Kerneguy, dit Alice sans montrer plus d'embarras, entendons-nous bien. Je connais peu les manières du grand monde , et je vous dirai franchement que je ne me soucie pas de passer pour une sotte campagnarde qui s'efïarouche par ignorance ou par affectation au premier mol de galanterie que lui adresse un jeune honune (pii n'a rien de mieux à faire en ce moment que de battre et de mettre en circulation la fausse monnaie de pareils compliments. iMais cette crainte de paraître rustique, gauche et timide, ne doit pas me conduire trop loin ; et ne sachant pas exactement quelles sont les bornes où elle doit s'arrêter, j'aurai soin de ne pas risquer de les outre-passer.
— J'espère, miss Lee, que, quelque disposée que vous puissiez être à me juger sévèrement, votre justice ne me punira pas avec trop de rigueur d'une oHénse dont vos charmes sont la seule cause.
— Écoutez-moi, s'il vous plaît, Monsieur. — Je vous ai écouté quand vous m'avez parlé en berger ; j'ai même poussé la complaisance jusqu'à vous répondre en bere/ère; car je crois (piil ne peut résulter (pie (lu ridicule des dialogues entre Lindor et Jeanneton, et le principal défaut de ce style est son ennui mortel et son affectation fatigante. Mais quand vous conunencez à fléchir un genou devant uioi, — àvouloii' me |)rendre la main, à me parler d'un ton plus sérieux, je dois vous rappeler (pu nous sommes. — Je suis la fille de sir Henry Lee, Monsieur; et vous êtes, ou vous prétendez être uiaître Louis Kerneguy, page de mon frère fugitif, cherchant un abri sous le toit de mon père, (pii court quelques dangers par l'hospitalité ([u'il vous accorde, et dont par
conséquent la fille ne devrait pas être exposée à vos importunilés.
— Plût au ciel, belle Alice, dit le roi, que vous ne refusassiez de répondre à l'amour dont je viens de vous faire l'aveu, non en plaisantant, mais très-sérieusement et comme devant décider du bonheur de ma vie, qu'à cause de la condition précaire de Louis Kerneguy ! Alice, vous avez l'âme de votre famille, et vous devez en avoir tout l'honneur. Je ne suis pas plus le pauvre page écossais dont la nécessité m'oblige à jouer le rôle , que je n'étais le jeune rustre, gauche et grossier, dont j'avais emprunté les manières le premier soir de notre connaissance.
— Cette main, toute pauvre qu'elle paraît en ce moment, peut donner une couronne.
— Gardez-la pour une demoiselle plus ambitieuse, Milord, — car je présume que c'est le titre qui vous est dû', si cette histoire est vrai(\
— Je n'accepterais pas votre main quand elle aurait à donner une couronne ducale.
— Sous un certain rapport, aimable Alice, vous n'avez exagéré ni mon pouvoir ni mon atfection. — C'est votre roi, c'est Charles Stuart qui vous parle. — Il peut domier des duchés, et si la beauté en mérite, qui peut on être plus digne qu'Alice Lee? — Relevez-vous, — ne vous agenouillez pas, — c'est à votre souverain à tïéchir le genou devant vous, Alice ; votre souverain qui vous est mille fois plus dévoué que le l)auvre Louis Kerneguy n'aurait osé l'avouer. Je sais que mon Alice a (té élevée dans de tels principes d'amour et d'obéissance pour son roi, qu'elle ne peut en conscience lui faire une blessure aussi cruelle que celle qu'elle lui causerait en se refusant à ses désirs.
En dépit de tous les efforts de Charles pour l'en empêcher , Alice était restée un genou en terre, et elle appuya le bord de ses lèvres sur la main qu'il lui tendit pour la relever. Mais après avoir donné cette marque de respect à son souverain, elle resta debout, les bras croisés sur sa poitrine, l'air humble mais tranquille, le regard calme mais vigilant, maîtresse d'elle-même, et paraissant si peu Ilattée d'une confidence dont le prince avait cru qu'elle serait étourdie, que Charles savait à peine en quels termes renouveler ses sollicitations.
— Vous gardez le silence, charmante Alice, lui dit-il; le roi n'a-t-il pas plus d'intliience siu- vous que le pauvre page écossais?
— Dans un sens, répondit Alice, mon souverain a sur moi une influence sans bornes; car il a pour lui toutes mes pensées, tous mes désirs , toutes mes [)rières , toute celte loyauté que les fennnes de la
I. Il j a dans les aniKiirics anglaises la cimronne do loi , celle de duc, celle de comte, etc., el en sljle de blason ces conKinni's s'apiidlenl niroiifl cl non (muni.
maison de Lpo doivent être prêtes à sceller de leur sang au besoin, connue tons les hommes qu'elle a produits ont prouvé la leur l'épée à la main. Mais au delà des devoirs d'une sujette respectueuse et dévouée, le roi est même moins pour Alice Lee que ne l'était le pauvre Louis Kerneguy.— Le page pouvait du moins lui oti'rir une union honorable; le monarque ne peut lui présenter qu'une couronne flétrie.
— Vous vous trompez, Alice; vous vous trompez. — Asseyez-vous, et écoulez-moi, — Asseyez-vous, vous dis-je, — que craignez-vous?
— Je ne crains rien. — Que puis-je craindre du roi de la Grande- Bretagne, moi fille d'un de ses sujets les plus loyaux, et sous le toit paternel ? — Mais je me rappelle l'intervalle innncnse qui nous sépare ; et quoique j'aie pu badiner et plaisanter avec mon égal, je ne dois paraître devant mon roi que dans l'attitude respectueuse d'une sujette, à moins que l'intérêt de sa sûreté ne m'oblige à feindre de ne pas reconnaître sa dignité.
Charles, quoique jeune, n'était pas novice en pareilles scènes, et il fut surpris de rencontrer une résistance d'un genre auquel il n'avait pas été accoutumé dans des circonstances semblables, même quand il n'avait pas réussi. Il ne pouvait voir dans les manières et dans la conduite d'Alice ni colère, ni désordre, ni fierté blessée, ni dédain réel ou afiecté. Elle restait inmiobile, paraissant préparée à discuter avec calme une question qui est ordinairement décidée par la passion, ne montrant aucun désir de (juitter l'appartement, semblant déterminée à écouter avec patience tout ce que l'amant aurait à lui dire , mais prouvant par son attitude qu'elle n'avait cette complaisance que par égard pour les ordres du roi.
— Elle est ambitieuse , pensa Charles : c'est en éblouissant son amour pour la gloire, et non en employant des prières passionnées (jue je puis espérer de réussir. — Je vous prie de vous asseoir, belle Alice; — l'amant vous en prie , — le roi vous l'ordonne.
— Le roi , répondit Alice , peut permettre un relâchement du cérémonial dû à la royauté, mais il ne peut, même par ses ordres exprès, aimuler les devoirs de ses sujets. — Je resterai ici , debout, tant qu'il plaira à Votre Majesté de me parler, et je l'écouterai avec patience, comme mon devoir l'exige.
— Apprenez donc, jeune fille sans expérience, dit le roi, «ju'en répondant à ma tendresse et en acceptant la protection que je vous otVre, vous ne manquez à aucune des règles de la morale et de la vertu. — Ceux que leiu" naissance destine au troue sont cc^ndannu's à perdre bien des jouissances de la vie privée, et principalement «elle (|iii est peut-
être la plus douce et la plus précieuse de toutes, le droit de choisir celle qui doit être leur compagne pour toute leur vie. Les convenances politiques président seules à leurs mariages , et il arrive souvent qu'ils trouvent dans celles qu'ils épousent, les formes, le caractère et les dispositions les moins propres à assurer leur bonheur. La société a donc pitié de nous, et elle charge nos unions involontaires , et souvent malheureuses, de chaînes plus légères et moins étroites que celles de l'hymen contracté par nos sujets, qui, s'imposant librement leurs liens, doivent y être plus strictement assujettis. Et c'est pour cela que depuis le temps où Henry tît construire ces murs, les prêtres et les prélats, les nobles et les honmies d'état, ont été accoutumés à voir une belle Rosemoiide régner sur le cœur du monarque qui l'aime, et le consoler du peu d'heures de contrainte que la bienséance l'oblige à donner à f,uelque jalouse Éleonore. Le monde n'attache aucun blâme à une pareille liaison , il court en foule aux fêtes que donne l'aimable Esther dont il admire la beauté , tandis que l'impérieuse Vasti joue son rôle de reine dans la solitude. On l'assiège dans son palais pour lui demander sa protection, parce qu'on sait que son influence dans l'état est cent fois plus puissante que celle de l'orgueilleuse épouse du monarque. Ses enfants prennent rang parmi la première noblesse du pays; et, comme l'illustre Longue-Épée, comte de Salisbury ', ils prouvent par leur courage qu'ils doivent leur naissance à la royauté et à l'amour. Ces unions sont la source d'où sortent nos premiers nobles, et la mère se survit à elle-même , honorée et bénie dans la grandeur de sa postérité , comme elle est morte pleurée et regrettée dans les bras de l'amour et de l'amitié.
— Est-ce ainsi que mourut Rosemonde, Sire? demanda Alice. — Nos annales prétendent qu'elle fut empoisonnée par la reine offensée, — empoisonnée sans qu'on lui donnât le temps de demander à Dieu le pardon de ses fautes. — Est-ce ainsi qu'elle se survit à elle-même? J'ai entendu dire que lorsque l'évêque purifia l'église de Godstowe , il tit ouvrir le monument élevé à Rosemonde , et en fit jeter les ossements dans une terre non consacrée.
— Vous parlez d'un temps bien ancien, ma chère Alice, répondit Charles, d'un temps (jui était encore barbare et grossier. On ne voit plus aujourd'hui de reines si jalouses, ni d'évèques si rigoureux; sachez d'ailleurs que dans le pays où je conduirais la créature la i^lus aimable de tout son sexe, il existe d'autres Jois (|ui écartent de pareilles unions
i. Fri'rc iiHliiicl ilc r>icli:ii'il (IriMi-dc-Lioii. Voyez Uh lim-il en Piila-tine.
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jusqu'à la moindre atteinte de scandale. Il y a ini genre de niarias(> <|ni , en remplissant toutes les cérémonies de l'église, ne laisse aucuiif tache sur la conscience, et cependant n'investit l'épouse d'aucune des prérogatives inhérentes au rang de son époux, et ne viole pas les devoirs dont un roi est tenu envers ses sujets. Ainsi, Alice Lee peut devenir à tous égards l'épouse réelle et légitime de Charles Stuart, avec la seule restriction que leur union privée ne lui donnerait aucun droit au titre de reine d'Angleterre.
— Mon ambition , dit Alice, sera complètement satisfaite en voyant Charles régner, sans que je désire partager ou sa dignité en public, ou son luxe et son opulence en particulier.
— Je vous entends, Alice, répliqua le roi un peu blessé, mais sans montrer de mécontentement ; — vous me tournez en ridicule , parce qu'étant fugitif je n)e permets de parler en roi. J'avoue que c'est une habitude que j'ai prise, et dont toutes mes infortunes n'ont pu me corriger. — Mais ma situation n'est pas aussi désespérée que vous pouvez le croire ; j'ai encore un grand nombre d'amis dans ce royaume. — Mes alliés au dehors ont intérêt à épouser ma cause par égard pour eux-mêmes. — L'Espagne, la France et d'autres nations m'ont donné des espérances; j'ai pleine confiance que le sang de mon père n'aura pas été versé en vain et ne s'effacera pas sans vengeance. J'espère en celui de qui les princes tiennent leur titre , et quoi que vous puissiez penser de ma situation actuelle, j'ai un ferme pressentiment qu'il me replacera sur le trône de mes ancêtres.
— Puisse-t-il vous l'accorder! dit Alice ; et pour qu'il vous l'accorde, daignez réfléchir si la conduite que vous tenez en ce moment est propre à vous obtenir ses faveurs. — Pensez à ce que vous demandez à une jeune fille privée de|)uis longtemps des conseils de sa mère, et qui n'a d'autre défense contre vos sophismes que le sentiment naturel de la dignité de son sexe.— Songez si la mort de son père, qui serait la suite de son imprudence, — le désespoir de son frère, qui a si souvent exposé sa vie pour le service de Votre Majesté, — le tléshonneur d'un tt»it (|ui vous a abrité, — figureront bien dans vos annales, el si ce sont là des événements propres à vous rendre favorable ce Oieu dont la colère contre votre maison n'a été que trop visible, ou à vous restituer raflecliou du peuple anglais, aux yeux durpic^l de telles actions son! une abomination. — Je laisse à Votre Majesté, Sire, le soin d'y lu'lleeliir.
Charles garda le silence, frappé de la tournure ([ue prenait une cou- \ersati()ti (|ui mellait son iulérèl personnel !Ui\ prises avec sa passion, bien plus lortem«'nl (|n'il ne l'avait suppos*';.
~ Si Votre Majesté n'a pas d'ordres à me donner, ajouta Alice en faisant une profonde révérence, m'est-il permis de me retirer?
— Encore un instant, fdle étrange et inconcevable, et répondez à ma <|uestion. — Est-ce l'abaissement actuel de ma fortune qui vous fait mépriser mes propositions?
— Je nai rien à cacher, Sire, et ma réponse sera aussi franche et aussi claire que la question que vous venez de me faire. Pour me décider à un acte d'ignominie, de démence et d'ingratitude, il faudrait que je fusse aveuglée par cette passion qu'on fait valoir comme une excuse des folies et des crimes, souvent n^ême, je crois, quand elle n'existe pas; — il faudrait, en un mot, que j'éprouvasse de l'amour comme on l'appelle. — J'aurais pu en éprouver pour mon égal, mais jamais pour mon souverain, soit qu'il n'en eût que le titre, soit qu'il fut en possession de son royaume.
— Et cependant, Alice, la loyauté a toujours été la passion dominante de votre famille, et la vertu dont elle est le plus fière.
— Et puis-je donner une meilleure preuve de cette loyauté. Sire. qu'en résistant même à mon souverain, et en le conjurant d'oublier un projet aussi déshonorant pour lui que pour moi? Agirais-je en sujette fidèle si je m'unissais à lui pour commettre un acte de folie qui jetterait de nouveaux obstacles sur le chemin de sa restauration, et qui ne pourrait que diminuer la sécurité de son trône s'il y était une fois assis!
— A ce compte, j'aurais mieux fait de continuer à jouer le rôle de page que de reprendre mon caractère de" roi, puisque cette qualité semble ])Ouvoir encore moins se concilier avec mes désirs.
— Ma candeur ira plus loin encore, Sire; je n'aurais pas éprouvé plus de penchant pour Louis Kerneguy que pour l'héritier du trône de la Grande-Bretagne. — L'amour que j'ai à donner, — et il ne ressemble pas aux descriptions que j'en ai lues dans les romans et dans les ballades, — a déjà été accordé à un autre. — Je vois que je fais de la peine à Votre Majesté; je le regrette sincèrement, mais les médecines salutaires ont souvent de l'amertume.
— Oui, et les médecins sont assez raisonnables pour vouloir que leurs malades les avalent comme si c'était du miel. — Elle est donc vraie cette histoire qu'on m'a contée tout bas du cousin colonel? — La fille du loyal sir Heiu-y Lee a accordé son cœur à un fanatique rebelle
— Mon cieur lui était accordé, Sire, avant que j'eusse appris ce que signifient les mots de fanatique et de rebelle. Je ne l'ai pas repris, parce que je suis convaincue^ f|u'au milieu des dissensions ((ui déchirent ce
royaullU', l'homme dont vous parlez a choisi son parti, en se trompant sans doute, mais d'après sa conscience. li conserve donc encore laphis haiito placp dans mon estime et dans mon atlertion. C'est tout ce qu'il peut attendre (h; moi, c'est tout ce (pTil me demandera jus(|u'à ce (pie quelque heiu-eux événement ait cicatrisé les blessures de la nation, et réconcilié mon [)ère avec lui. Fasse le ciel que la prompte restauration de Votre Majesté amène ce grand changement !
— Vous avez trouvé un motif, dit le roi avec humeur, pour me faire détester un pareil changement; — et vous-même, Alice, vous n'avez pas sincèrement intérêt à le désirer. Ne croyez-vous pas que votre amant, marchant côte à côte avec Cromwell, peut, ou pour mieux û\vo doit jjartager son pouvoir? Si même Lambert ne le prévient pas^ il peut couper l'herbe sous le pied à Cromwell, et régner en sa place. Et croyez-vous qu'il ne trouvera pas les irioyens de réduire l'orgueil loyal de la maison de Lee, et de conclure une union dont les voies sont mieux préparées que celle qu'on dit que Cromwell médite entre un de ses dignes rejetons et l'héritière non moins loyale de Fauconberg?
— Votre Majesté a enfin trouvé un moyen de se venger, dit Alice, si ce que j'ai dit mérite sa vengeance.
— Je puis vous montrer un chemin encore plus court pour arrivei' à cette union, dit Charles sans faire attention à la détresse d'Alice, ou trouvant peut-être un secret plaisir à lui infliger la peine du talion. Supposez que vous fassiez dire à votre colonel qu'il y a ici un certain Chai'les Stuart, qui était venu m Angleterre pour troubler les saints dans leur gouvernement paisible, pour leur disputer un pouvoir qu'ils ont acquis par leurs prières et leurs sermons, par leurs piques et leurs fusils ; — supposez qu'il ait l'art d'amener ici une douzaine de braves Têtes-Kondes, car, dans l'état actuel des choses, c'en est bien assez pour décider du destin de l'héritier de la monarchie : — croyez-vous que la possession d'un tel captif ne pourrait pas lui faire obtenir du Croupion ou de Cromwell une récompense assez brillante pour vaincre les obstacles que votre père oppose à une alliance avec un puritain, et mettre d'un même coup la belle Alice et son cousin le colonel au comble de leurs vœux?
— Sire, s'écfia Alice, les joues enllanmiées et les yeux élincelauts.
— car elle avait aussi sa part de rinq)étuosité héréditaire de sa famille,
— ceci passe les bornes de ma patience. J'ai i)u écouter des propositions ignominieuses sans en exprimer mon iiulignation; j'ai cherche à excuser mon refus de devenir la maîtresse d'un prince fugitif, connue s'il minait ollért départager une (;oiiri»nne fermement placée sur sa
tête; mais croyez-vous que je puisse entendre calomnier tous ceux qui me sont chers, sans éprouver d'émotion, et sans y répondre ? Non, Sire , quand je vous verrais siéger entouré de toutes les terreurs de la chambre ardente de votre père, vous m'entendriez défendre l'absent, prendre le parti de l'innocent. —Je ne dirai rien de mon père, si ce n'est que, s'il est à présent sans fortune, sans possessions, presque sans abri et sans moyens de subsistance, c'est parce qu'il a tout perdu pour le service de son roi. — Il n'avait pas besoin de recourir à la trahison et à la lâcheté pour se procurer une opulence que ses domaines lui assuraient. — Quant à Matkham Everard , il ne sait ce que c'est que l'égoïsme. — Il ne voudrait pas pour toute l'Angleterre , renfermât-elle dans son sein les trésors du Pérou , et toute sa surface fiil-elle un paradis, commettre une action qui pût déshonorer son nom ou préjudicier à qui que ce soit. — Les rois. Sire, pourraient recevoir leçon de lui. — Et maintenant, Sire, je prends humblement congé de Votre Majesté.
— Un instant, Alice, un instant! s'écria le roi. — Mais elle est partie! — il faut que ce soit là de la vertu, — une vertu réelle, désintéressée , imposante, — ou il n'en existe pas sur la terre. — Et cependant Wilmot et Villiers n'en croiraient rien ; ils mettraient cette histoire au nombre des merveilles de Woodstock. — C'est une tille d'une espèce rare , et je proteste , pour me servir de l'expression du colonel , que je ne sais trop si je dois lui vouer amitié ou vengeance. — Sans ce maudit cousin , — ce colonel puritain , — je pourrais tout pardonner à une créature si noble. — Mais me voir préférer un rebelle Tête-Ronde ! m'entendre avouer en face cette préférence ! — puis la justifier en disant que les rois pourraient prendre leçon de lui! — C'est du fiel et de l'absinthe. Si le vieillard n'était pas survenu ce matin , le roi aurait donné ou reçu une leçon , — une sévère leçon. Avec mon rang et ma responsabilité , c'était une folie que de hasarder une pareille rencontre; et cependant cette fille m'a tellement piqué, elle m'a inspiré tant de jalousie contre ce colonel, que, si l'occasion s'en présentait de nouveau , je crois que je serais encore assez fou pour la saisir. — Ah ! qui lions arrive ici ?
La question qui termine le soliloque du roi était occasionnée par l'arrivée inattendue d'un autre personnage de notre drame.
ClIAPITUK XXVII.
ItKNEUicT. — Puis-je VOUS fiirp un mol à l'orpillc? Ci.AUDio. — Le ciel me iiiéseive d'iiii cailcl 1
SllAKSPKARK.
;/^^ OMMR Chai'U.5 allait sortir do l'apparlemont , il y fut rotonii
^^y' par l'arrivée de Wildrake , qui se présenta avec un surcroit
Çk d'importance et avec \nie aisance cpii allait presque à la
„ , fî fauiiliarité.
'- -^à^^fj — jp VOUS demande pardon , Monsieur , lui dit-il; mais, comme on le dit dans mon pays , quand les portes sont ouvertes , les chiens peuvent entrer. J'ai frappé et appelé inutilement dans le vestibule , el , connaissant le chemin de cet apjiartcment, — -car je fais partie des troupes légères , et je n'oublie jamais la route par laquelle j'ai une fois passé, — je me suis hasardé à y entrer sans me faire annoncer.
— Sir Henry est sorti, je le crois dans le parc , et maître Albert Lee a quitté la Loge il y a deux ou trois jours , répondit Charles avec froideur, la présence d'un jeune débauché dont la tournure était assez commune lui étant peu agréable en ce moment.
— Je le sais, Monsieur; mais ce n'est ni à l'un ni à l'autre que j'ai atfaire.
— Et à qui donc avez-vous affaire ici , s'il m'est permis de vous le demander 1 car il me paraît impossible que ce soit à moi.
— Je vous demande encore pardon , Monsieur ; car ce n'est qu'à vous (|ue je puis communiquer l'atiaire qui m'amène, si vous êtes, connue je le présume, quoique un peu mieux costumé, maître Louis Girnigo , gentilhomme écossais , page de maître Albert Lee.
— Vous ne trouverez ici que moi qui puisse vous répondre pour lui.
— Il est très-vrai que je remar([ue quelque différence; mais le repos et de meilleurs habits font {[uelque chose , et j'en suis charmé , car j'aurais été fâché d'avoir à remettre à un va-nu-pieds un message tel que celui que j'apporte. •
— Venons au t'ait, Monsieur , s'il vous plail. — Vous êtes chargé d'un message pour moi , dites-vous ?
— (<'esl la vérilé, MonsitMU'. J«' suis nu ami du coloMel Markhaiu
Everard , — un homme de belle taille , Monsieur , et se comportant dignement sur le champ de bataille, quoique j'eusse désiré qu'il combattit pour une meilleure cause. C'est de sa part que j'ai à vous remettre un message contenu dans un petit billet que je vais prendre la liberté de vous présenter avec les formalités d'usage.
A ces mots il tira son épée, en enfonça la pointe dans le billet du colonel, et le présenta ainsi à Charles en le saluant profondément.
Le monarque déguisé lui rendit gravement son salut, et prit le billet. — Je présume, dit-il avant de l'ouvrir, que je ne dois pas m'attendre à trouver des compliments dans une missive présentée d'une manière si hostile.
— Monsieur, — hem ! hem ! répondit l'ambassadeur en toussant dcu\ ou trois fois , pour se donner par la réflexion le temps de conserver le ton doucereux d'un envoyé diplomatique ; je ne regarde pas linvilation comme tout à fait hostile, quoiqu'elle soit de nature à être d'abord tenue pour guerrière et belliqueuse. J'espère que quelques bottes amèneront l'afiaire à une belle fin j et ainsi, comme avait coutume de le dire mon ancien maître, pax nascitur ex bello \ Quant à moi, je suis réellement enchanté que mon ami Markham Everard m'ait confié cette négociation, d'autant plus que je craignais que les principes puritains dont il est imbu, — car je ne vous déguiserai pas la vérité, mon cher Monsieur, — ne lui eussent inspiré une certaine répugnance et de certains scrupules contre la forme usitée entre gentilshommes pour se faire justice soi-même en pareil cas. Et comme je rends à mon ami un service d'ami, de même je me flatte humblement, maître Louis Girnigo, que je ne commets pas d'injustice envers vous en préparant les voies pour le rendez-vous proposé, après lequel, permettez-moi de le dire, s'il n'arrive pas quelque accident fatal, nous serons tous, l'escarmouche une fois terminée, meilleurs amis qu'auparavant.
— Je le crois de même ; et dans tous les cas. Monsieur, répondit Charles en jetant les yeux sur l'épître, nous ne pouvons être rien de pis ({u'ennemis mortels , et c'est sur ce pied que ce billet nous place l'un envers l'autre.
— Vous dites la vérité. Monsieur ; c'est un cartel préparatoire à un combat singulier, dans la vue pacifique de rétablir une parfaite intelligence entre les survivants, — s'il arrive heureusement que ce mot puisse s'employer au pluriel après l'événement de la rencontre.