La paix nait de la guerre
360 WOOnSTOCK.
— En un mot, je supptts»' que l'objet du combat est d'eu venir à nous enteudie d'ime manière j)ai'faitement amicale?
— Précisément, Monsieur, et je vous remercie de la clarté que vous mettez dans votre définition. — Ah! Monsieur, une semblable mission est facile à remplir <|nand on a affaire à un homme d'honneur, doué en même temps d'intelligence, — et je vous demande en outre, à titre de faveur personnelle, comme la matinée sera probablement froide et que je suis sujet aux rhumatismes, — c'est un fruit de la guerre, Monsieur, — je vous prie, dis-je, de vouloir bien amener avec vous quelque gentilhomme d'honneur qui ne dédaigne pas de prendre part à ce qui se passera, — une sorte de fortune du pot, Mgnsieur, — et de se mesurer avec un pauvre soldat tel cjue moi, — aftn que nous ne risquions pas de gagner un rhume en restant les bras croisés pendant que vous vous battrez.
— Je vous entends, Monsieur; et si l'afïaire a des suites, soyez assuré que je tâcherai de vous fournir un adversaire convenable.
— Je vous serai fort obligé. Monsieur; et j'ajouterai que je ne regarderai pas de très-près à la qualité de mon antagoniste. Il est trèsvrai que j'ai droit au litre d'écuyer et de gentilhomme, et que je me trouverais honoré de croiser mon épée avec celle de sir Henry ou de maître Albert Lee; mais si cela ne pouvait avoir lieu, je ne refuserais pas de faire face à tout homme qui aurait servi sous les bannières du roi, ce que je regarde' en quelque sorte comme des lettres de noblesse; et par conséquent j'accepterais, sans aucun scrupule, un duel avec une telle personne.
— Le roi vous est fort obligé, Monsieur, de l'honneur que vous faites à ses fidèles sujets.
— Oh ! Monsieur, je suis scrupuleux sur ce point, — très-scrupuleux. Quand il s'agit d'une Tête-Ronde, je consulte le nobiliaire pour voir si l'individu en question a droit de porter les armes, comme maître Markhani Everard, sans quoi je vous jure que ce ne serait pas moi qui vous présenterais son cartel. Mais tout Cavalier est gentilhomme pour moi ; — quelque basse que puisse être sa naissance, sa loyauté l'ennoblit.
— Fort bien, Monsieur. Ce billet m'invite à me rencontrer avec maître Everard, demain à six heures du matin, près de l'arbre désigné sous le nom de Chêne du Roi : je n'ai d'objections à taire ni contre l'heure ni contre le lieu. — Il me propose l'épée, et ajoute que cette arme rend en quelque sorte égales les chances du combat : je ne m'y refuse |)oint. — Il me demande de me faire accompagner d'un second :
je tâcherai fie me procurer un compagnon, et je ferai en sorte qu'il puisse vous convenir, Monsieur, si vous avez envie de prendre part à la danse.
— Je vous baise les mains, et suis tout à vous, Monsieur ; je sens l'obligation que je vous ai.
— Je vous remercie. Monsieur, — A l'heiu'e dite, je me trouverai à l'endroit désigné, avec les armes convenues, et je ferai satisfaction à votre ami l'épée à la main, comme il le demande , ou je lui donnerai , pour n'en rien faire, des raisons dont il sera satisfait.
— Vous m'excuserez. Monsieur, dit Wildrake, si j'ai l'esprit trop borné pour comprendre quelle alternative il peut rester à deux hommes d'honneur en pareille circonstance, si ce n'est ça, ça ! — Et se mettant en garde, il fit une passe avec sa rapière, mais sans la tirer du fourreau, et sans la diriger du côté du roi.
— Excusez-moi vous-même, Monsieur, si je ne veux pas vous fatiguer l'esprit en vous donnant à réfléchir sur un cas qui peut ne pas arriver. — Mais, par exemple, je puis avoir à alléguer quelque affaire urgente et publique.
Charles prononça ces derniers mots en baissant la voix et d'un ton de mystère. Wildrake parut le comprendre parfaitement, car il aj)puya l'index sur sa lèvre supérieure, geste qu'il regardait comme trèsexpressif et annonçant une grande perspicacité.
— Monsieur, dit-il, si vous êtes engagé dans quelque affaire pour le service du roi, il faudra bien que mon ami soit assez raisonnable pour prendre patience. En ce cas, plutôt que de souffrir que vous soyez dérangé, je me battrai moi-même contre lui, uniquement pour le tenir en haleine. — Et, Monsieur, si vous pouviez trouver place dans votre entreprise pour un pauvre gentilhomme qui a servi sons Lunsford et Goring, indiquez-moi le jour, l'heure et l'endroit du rendez-vous, car je suis diablement ennuyé des cheveux tondus que je porte, ainsi que du grand vilain chapeau et du manteau d'entrepreneur de funérailles dont mon ami m'a affublé, et je serais enchanté de pouvoir m'escrimer encore une fois pour le roi, n'importe que je sois ensuite bat u ou pendu.
— Je me rappellerai ce que vous me dites, si l'occasion se présente, Monsieur, et je voudrais que Sa Majesté eût beaucoup de sujets comme vous. — Je présume ([ue notre affaire est arrangée?
— Quand vous aurez eu la bonté, Monsieur, de me donner un mot d'écrit pour preuve que j'ai rempli ma mission. — Vous savez que tel est l'usage. — Un cartel par écrit exige une réponse par écrit.
- .lo vaislo Wmv à riiisiaiil nu'iiii'; l't cola nesora pas loiif?, car jo vois ici loiil c('([iii est lu'cossaii'c jK)ur ('îci'irc.
— Et, Morisif:tii", si... licm! lioiu! -si vous avez assez de crédit dans la maison pour vous procurer un (lacon de vin du Rhin. — Je suis généralement silencieux, et je me suis enroué à force de parler. — D'ailleurs, une afl'aire sérieuse de celle espèce altère loujours. Ensuite, Monsieur, se séparer les lèvres sèdies, c'est un signe de mésintelligence ;, et à Dieu ne plaise ([u"il en existe entre nous dais une conjoncture si honorable!
— J(^ ne me llatte [vàs d'avoir ici beaucoup de crédit, Monsieur, répondit le roi ; mais si vous voulez avoir la bonté d'accepter celle pièce d'or pour étancher votre soif à l'auberge de Saint-George
Les manières du temps permettaient ce genre étrange de politesse, et Wildrake d'ailleurs n'était pas doué d'une délicat(>sse assez recherchée pour faire beaucoup de cérémonies à cet égard.
— Monsieur, s'écria-t-il, je vous suis de nouveau obligé; mais je ne s lis trop si mon honneur me permet d'accepter celle marque de libéralité, à moins qu'il ne vous plaise de m'accompagner.
— Pardon, Monsieur, répliqua le roi; mais le soin de ma siàreté me défend de me montrer en public en ce moment.
— Sutîit, dit Wildrake; de pauvres diables de Cavaliers ne doivent pas être à cheval sur la cérémonie. — Je vois, Monsieur, que vous connaissez la loi des braves : tant qu'un camarade a de l'argent, l'autre ne doit pas en manquer. — Je vous souhaite, ^lonsieur, une continuation de bonheur et de santé. A demain, six heures du matin, sous le Chêne du Roi.
— Adieu, Monsieur, dit le roi ; et tandis que Wildrake descendait l'escalier en sifflant l'air : linives Cavaliers, auquel le bruit de sa rapièie battant contre les marches formait une sorte d'accompagnement assez convenable, il ajouta: — Adieu, trop juste emblème de l'élut auquel la guerre, les revers et le désespoir ont réduit phis d'un brave royaliste !
Pendant le reste de cette journée, il ne se passa rien qui mérite une mention particulière. Alice évita soigneusement de montrer à l'égard du prince déguisé une froideur et une retenu*^ dont son père ou (|uelque autre aurait pu s'apercevoir; et d'après les apparences, les deux jeunes gens continuaient, sous tous les rapfiorts, à être ensemblt' sur le même pied qu'auparavant. Elle eut pourtant soin aussi de S(> conduire de telle sorte que Charles put voir (juc celle intimité prétendue n'était qu'une allectalion destinée à sauver les apparences, et n'avait
pas pour l)ul de démentir en rien le refus sévère et décidé (jii'elle avait opposé à ses propositions. Le roi ne put en douter, et cette circonstance, jointe à son amour-propre blessé et à l'envie cpi'il portait à un rival heureux, le détermina à quitter de bonne heure la compagnie pour aller faire une promenade dans l'espèce de labyrinthe qui précédait le parc, et qu'on appelait le Désert, connue nous l'avons déjà dit. Là, connue Hercule dans l'apologue de Cébès, il hésitait entre la vertu et le plaisir, écoutant tour à tour la voix de la prudence et les conseils passionnés d'une folle témérité.
La prudence lui faisait sentir l'importance de sa vie pour exécuter par la suite les grands projets qui venaient d'échouer si récemment; — rétablir la monarchie en Angleterre, — relever le trône , reprendre la couronne de son père , venger sa mort; — rendre leur fortune et leur patrie aux nombreux royalistes qui souffraient l'exil et la pauvreté par suite de leur attachement à sa cause. L'orgueil, ou plutôt un juste sentiment de dignité naturelle, lui remontrait combien il était indigne d'un prince de descendre à un combat singulier avec un de ses sujets, quelque pût être son rang , et quelle tache ce serait pour sa mémoire s'il mourait de la main d'un simple particulier, par suite d'une intrigue obscure. Que diraient d'un tel acte d'indiscrétion et de folie ses sages conseillers Hyde et Nicolas, et son bon et prudent gouverneur, le marquis d'Hei'tford? N'était-ce pas le moyen d'ébranler la fidélité des partisans graves et réfléchis qui lui restaient? Pourquoi exposeraient-ils leur vie et leurs biens pour élever au gouvernement d'un royaume un jeune hoinme incapable de maîtriser ses passions?
A ces raisons il fallait ajouter encore la considération que le succès qu'il pourrait obtenir dans le combat dont il s'agissait ne ferait qu'ajouter de nouvelles difficultés à sa sortie du royaume, qui semblai! déjà suffisamment hérissée d'obstacles. S'il ne faisait que vaincre son adversaire sans lui donner la mort, comment pouvait-ii t^avoir si le colonel républicain ne chercherait pas à se venger en livrant au gouvernement le malveillant Louis Kerneguy, dont le rang véritable ne pouvait manquer en ce cas d'être reconnu?
Toutes ces réflexions se réunissaient pour engager fortement le roi à terminer cette affaire sans en venir à un duel ; et la réserve qu'il avait faite en l'acceptant lui en facilitait les moyens.
Mais, d'un autre côté, la passion avait aussi ses arguments , et elle les adressait à un caractère rendu irritabli! par des revers récents et par une moi'titication cruelle. D'abord, s'il était prince, il était aussi gentilhomme; il devait en av<iir les seiilimeiils. cl il élail obligé de donner
3f)4 WOdnSTOCK.
OU d'oxig*»!' satisfartion, (■imiiiic le l'aisaieMit dans loiirs (|ii(m*oI1os les hoinnu'S investis de ce titre, .lauiais il ne perdrai! l'ieu dans l'estime des Anglais, parce (pi'au lieu de se faire un abri de sa naissance royale et de ses prétentions au trône, il se serait bravement montré prêt à payer de sa personne, et à soutenir, l'épée à la main, ce qu'il aurait dit ou fait. Une conduite qu'on ne pourrait attribuer qu'à l'honneur et ta la générosité, bien loin de le faire déchoir dans l'opinion publique, ne devait, chez un peuple libre, que lui donner plus de droits au respect. Ensuite une réputation de courage lui était plus nécessaire à l'appui de ses prétentions que tout autre geiu'e de renommée, et recevoir un défi sans y répondre pouvait faire douter de sa bravoure. Enfin , que diraient Wilmot et Villiers d'une intrigue dans laquelle il se serait laissé honteusement bafouer par une jeune. fille élevée à la campagne, sans fju'il eût cherché à se venger de son rival'/ Les pasquinades qu'ils com;i s 'raient à ce sujet, les sarcasmes spirituels qu'ils feraient circuler, seraient bien plus difficiles à supporter que les graves mercuriales d'Hyde . de Nicolas et d'Hertford. Cette réflexion, qui flattait sa jeunesse et son courage, fixa entin son irrésolution , et il retourna à la Loge bien décidé à se trouv<'r le lendemain au rendezvous, quoi qu'il pût en arriver.
Peut-être se mèlait-il à celte détermination une idée secrète , une sorte de pressentiment que cette rencontre ne lui serait pas fatale. Tl était dans la fleur de la jeunesse , adroit dans tous ses exercices , et , à en juger par l'épreuve qu'il en avait faite dans la matinée, il n'était nullement inférieur au colonel Everard dans l'art de l'escrime. Du moins, toutes ces pensées pouvaient se présenter à l'imagination du roi tandis qu'il fredonnait le commencement d'une chanson qu'il avait apprise pendant son séjour en Ecosse :
Ou piut boire sans être gris- So l)aUi'e sans (jifou vous étrille, Caresser lilleUe gentille, El la ((uitter sans être pris.
Pendant ce temps,, le docteur Rocheclitte, toujours afl'airé, voulant totijours tout diriger , avait trouvé le moyen de diri^ on secret à Alice qu'il avait besoin d'avoir avec elle un entretien particulier, et il lui donna rendez-vous dans ce (]u'on appelait la bibliothèque, appartement autrefois rempli de vieux bouquins, lesqtiels, ayant servi depuis longtemps à faire des cartoueli(\'-. , avaient fait pltis de bruit dans le tnonde à l'inslaut où ils en étaient sortis (pit» pendant tout le temps (|ui
s'était écoulé depuis le jour où ils y élaienl entrés jusqu'à celui de leur entière disparition.
F.orsqu'elle y arriva, elle trouva le docteur assis dans un yrand fauteuil couvert en cuir, et il lui fit signe de prendre un tabouret et de s'asseoir auprès de lui.
— Alice, lui dit le vieillard, vous êtes une bonne et prudente fille , une fille vertueuse, une de ces filles dont le prix est au-dessus des rubis, non que rubis soit la traduction convenable de ce passage, mais vous me ferez penser à vous l'expliquer dans un autre moment. — Alice, vous savez qui est ce Louis Kerneguy. — N'hésitez pas à être franche avec moi ; je sais tout, — tout, vous dis-je. — Vous savez que
cette maison a l'honneur de contenir la fortune de l'Angleteire
Alice allait lui répondre. — Ne dites rien encore ! — Ecoutez-moi. — Gomment se comporte-t-il avec vous , Alice?
Les joues d'Alice se couvrirent du cmmoisi le plus vif. — J'ai été élevée à la campagne, dit elle, et pour moi ses manières sentent trop le courtisan.
— Suffit !— Je sais tout. — Eh bien , Alice, il est exposé à un grand danger demain matin , et c'est vous qui devez être l'heureux moyen de l'en préserver.
— Un grand danger ! répéta Alice avec surprise ; — et moi l'en préserver ! — Comment?— De quelle manière? — C'est mon devoir, comme sujette , de tout faire ,— tout ce qui peut être convenable à la fille de mon père , pour ..
Elle s'arrêta, fort embarrassée.
— Oui! continua le docteur; il a demain un rendez-vous , un rendez-vous avec Markham Everard. — Tout est arrangé. — Le moment , six heures du matin. — Le lieu , près du Chêne du Roi. — S'ils s'y rencontrent, l'un des deux périra probablement.
— A Dieu ne plaise qu'ils s'y rencontrent ! s'écria Alice , l'incarnat de ses joues faisant place à une pâleur mortelle. — Mais il ne peut en résulter aucun accident; — jamais Everard ne lèvera son épée contre le roi.
— C'est ce dont je ne voudrais pas répondre. Mais, en supposant mêitic que ce malheureux jeune homme eût encore conservé un reste de cette loyauté cpie toute sa conduite dément , nous ne pourrions en profiler, car il ne connaît pas le roi, et il ne le regarde que conmie im Cavalier de qui il a reçu une insulte.
— Ou'il sache donc la vérité, docteur Hocheclitté, qu'il la sache à l'instant même! — Lui . lever la main contre le roi ! — contre un roi fu-