APPARTENANT A SA MAJES^TÉ
(Imprimé à Londres en l'an 1660. ln-4. )
Noms des personnes mentionnées clans le récif suivant :
CapUaine COCKAINE. Capitaine ROE.
Capitaine HAUT. M. CROOK, avocat.
Capitaine CROOK. M. BROWNE, intendant.
Capitaine CARELESS.
Leurs trois valets. — Pourvoyeurs de l'Ordinaire et d'autres serviteurs. — Le garde de la porte avec sa femme, des domestiques. — Beaucoup d'autres individus qui chaque nuit entendaient le vacarme, tels que sir Gerrard Flettwood, sa femme et toute sa famille ; M. Hyans et ceux qui l'entouraient; de plus, tousceux qui logeaient dans les cours extérieures; etdurant les trois dernières nuits les habitants de Woodstock et des villages voisins. Il y eut aussi beaucoup de gens, tant ecclésiastiques que laïques, qui vinrent d'Oxford et des différentes parties de l'Oxfordshire, pourvoir le verre, les pierres et les autres matériaux apportés par le diable, et avec lesquels il battait les commissaires, ce qu'attestaietit plusieurs marques restées sur les murailles.
U AIM'KNDICES.
PUÉFACE I)K LA NAlUlATiON SUIVANTE.
Puisiiii'il a plu ;ui Dieu tout-puissant, dans son infinie miséricorde, de nous ramener le boulieur en nous rendant notre roi naturel, et par lui nos libertés, de sorte que le juste peut dire à présent, magna temporvm felicUas ubi sentire qttiv ve/is, et diccre licet qux sentias; nous nous (M'oyons obligés aux actions de grâces les plus vives qu'il nous soit possible d'exprimer, ([uoique la surprise et la joie s'opposent à ce devoir, et que nous soyons muets de bonheur et d'admiration, lorsque nous contemplons les précipices qui nous entouraient naguère, et notre délivrance miraculeuse ; dégagés de l'esclavage et des périls sans cesse suspendus sur nos têtes , durant la tyrannie de ce détestable usurpateur, Olivier Cromwell, qui avait rassemblé des juges capables de changer en haute trahison le sens du langage le plus innocent, lorsqu'il avait la cruelle volonté de s'emparer de nos vies , sans le moindre motif de justice ou de raison (les pierres des rues de Londres se lèveraient pour en porter témoignqge, si ses citoyens gardaient le silence). Et avec ces juges il avait des conseillers qui lui donnaient les pires de tous les conseils, chose pour laquelle on a moins besoin de témoins ; car si les nombreux assistants sont silencieux , la presse ( ainsi que Dieu l'a permis) nous a légué un ouvrage où l'un d'eux (et le gardien de sa conscience aussi) parlent franchement : Que ferons-nous avec ces hommes? disent-ils ; œger intemperans crudelem J'aclt mediciim., et immedicabile vulnus ense recidendum. Ces hommes amenés à de telles vêpres siciliennes , la page précédente vous les indique ; iis ont imaginé les [Jtopies, et ont rêvé tout éveillés le retour de je ne sais quel âge d'or avec ses vieux us et coutumes. A quel traitement devait s'attendre celui qui aurait publié un récit lorsque le pouvoir était entre les mains d'un conseiller semblable ? Elle nous montre clairement que le diable lui-même blâmait leurs actions (tant elles étaient pires que les siennes l'eussent été), et par sa sévérité pour leurs commissaires à Woodstock,il les avertissait avec d'épouvantables tapages de leur faire abandonner cette besogne. Ce conseiller voulait sans plus de bruit que tous ceux qui conservaient quelque sentiment de respect pour leur souverain, fussent percés par l'épée de l'usurpateur ; triste sentence pour des sujets fidèles à leur roi légitime. Mais le ciel est toujours juste, il a protégé sa cause ; si la justice de sa main se fait aussi bien sentir dans cette protection que dans la délivrance totale, à présent ces bases que le conseiller disait être si bien posées sont renversées , et ce qu'il appelle ses rêves de lumière sont évanouis. Ces vieux us et coutumes, qui semblaient alors a/iquid dii-ini , sont aujourd'hui remis en vigueur. Et ce roc sur lequel, disaient-ils, les prélats et tous leurs adhérents , même leur maître et leur soutien avec toute sa postérité, avaient échoué et s'étaient perdus pour toujours, ne se retrouve nulle part; tandis qu'ils sont iieureusement arrivés au port, et (jue les maîtres de
ce puissant vaisseau ont vaincu leurs ennemis. L'aîné est sur le trône qui lui appartient par droit de naissance:
Pacatumqne régit patriis virlutibiis ovbcm.
Puisse son règne paisible se prolonger longtemps ! Puisse la justice de son gouvernement convertir tous nos ennemis à la véritable église protestante, celle du glorieux martyr notre dernier souverain, et de sa royale postérité, sinon qu'ils soient entièrement confondus.
Si quelqu'un s'étonne que cette narration n'ait pas été publiée plus tôt, et dans un temps plus rapproché de l'évéoeaient, il en trouvera le motif dans les lignes précédentes, exprimé d'autant plus clairement qu'il voudra réfléchir combien la rébellion a besoin de cruautés pour se soutenir, et combien la vigilance est nécessaire à ceux qui la dirigent, pouv prévenir et réprimer les plus légères bagat^-lles tendantes à éclairer le peuple ; il s'ensuit qu'ils doivent avoir considéré ces circonstances comme un grand obstacle à la vente des biens de Sa Majesté, le diable ne se taisant pas leur caution , et un plus grand encore à la démolition des palais royaux ; car les acquéreurs se seraient imaginé que Belzcbuth hanterait leurs demeures , s'ils les construisaient avec de tels matériaux Et nul doute qu'il ne l'eût fait, tant sont nombreuses et attestées les relations du genre de celle-ci, quoique pas une ne soit aussi remarquable ( si le mystère n'en recouvre pas d'autres) par la singularité de ses détails, la prolongation de sa durée , et surtout par le nombre des personnes qui ont vu et souffert toutes ces choses , tellement que sa prééminence est assurée; les diables, en se manifestant ainsi, prouvent évi demnient qu'ils existent, pour persécuter les méchants dans ce monde aussi bien que dans l'autre.
A présent si l'on ajoute les diverses et réelles apparitions de AVithe-Hall du temps de Cromwell, qui l'obligèrent à entourer sa chambre à couclier d'uçe garde nombreuse, et à cbanyer si souvent d'appartements; celles de Saint-James où le diable lutiaa si bieii les senliaelles placées près des portes de la chapelle de la reine, que quelques-uns eu tombèrent malades, et que d'autres n'ayant pas profité de l'avis, l'un d'eux fut tué sur-le-chanq) , et enterré à l'endioit même ; de plus, les terribles visions qui portèrent l'effroi dans les habitations royales alors désertes : si l'on ajoutait encore le^ aventures de tous les régicides et de leurs partisans, que le diable a visités et possédés, comme le porc de Gadareues, ia liste plus nombreuse encore de ceux qui sont devenus fous, et ont péri victimes de leur égarement ; si, dis-je, on voulait réunir, à tous ces événements renfermés dans les douze dernières années, tout ce que les moines superstitieux ont écrit, on ferait i;'t immense volume rempli des incidents les plus étranges.
Et maintenant, quant à ce qui regarde l'écrivain , il nous apprend qîie c'est un théologien qui, lorsque les choses ici relatées se passaient, était ministre et maître d'école de Woodsîock ; homme savant et prudent, exempt
16 AFFENUlC.liS.
de l'esprit de parti. Il se nommait VVidows. Chaque jour il mettait en écrit ce qu'il tenait de leurs propres bouches (ces choses qu'ils disaient leur être arrivées la nuit d'auparavaut), ayant soin de ne pas changer leurs expressions; et ne pensant pas que ce qu'il écrivait pourrait un jour devenir public, il ne cherclia pas à le polir davantage; et comme on ne pourrait le faire à présent sans être accusé d'altérer l'histoire, on l'offre au lecteur dans sa simplicité primitive.
Le seizième jour d'octobre, l'an de notre Seigneur 1649, les commissaires chargés d'arpenter et d'estimer le manoir, les parcs, les bois , la venaison, le domaine de Sa Alajesté, et tout ce qui en dépendait, se nommant les capitaines Crook, Hart, Cockaine, Careless, Roe, messager d'état, arrivèrent avec AI. Browne, leur secrétaire, et deux ou trois domestiques, de la ville de Woodstock (où ils couchaient depuis quelques jours), et ils s'installèrent dans la demeure royale de la manière suivante :
La chambre î: coucher et l'antichambre tirent leur logement et la cuisine ; la salle de réception, la pièce où ils travaillaient et où ils recevaient ceux qui avaient à leur parler; la salle du conseil devint la brasserie , et la salle à manger le bûcher, qu'ils remplirent des débris de ce vieil arbre du High- Park connu depuis un temps immémorial sous le nom de Chêne du Roi, qu'ils avaient fait scier et abattre par le pied.
17 octobre. Vers le milieu de la nuit, ces nouveaux hôtes furent éveillés par un coup frappé à la porte de la salle de réception; ils crurent entendre qu'elle s'ouvrait, puis quelque chose entra dans la chambre, y marcha d'un pas lourd durant à peu près une demi-heure , se glissa sous le lit qu'occupaient les capitaines Hart et Careless , et se mit à mordre et à ronger le tapis de pied et les traversins connue si l'on eut voulu déchirer les lits de plume ; ce manège dura quelque temps; ensuite le lit fut levé; il y eut un instant de repos , après lequel l'être qui se trouvait là souleva la couchette plus haut qu'auparavant, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre; ou eut dit qu'il voulait savoir lequel des deux capitaines était le plus pesant. Après une demi-heure passée ainsi, il les quitta pour aller en faire autant sous les lits des domestiques; de Va il se rendit dans une antichambre et traita de même ceux qui y couchaient. Leur ayant de cette façon souhaité la bienvenue pendant l'espace de deux heures, il sortit de la même tnanière qu'il était venu , et referma la porte extérieure en la tirant avec violence. Ceux (jui avaient reçu cette visite restèrent baignés de sueur sans pouvoir se rendormir, et ce ne fut qu'au point du jour qu'il leur fut possible d'exprimer leurs pensées : ils am-aient voulu se persuader (pie c'était un chien, mais la description ressemblait pluiot à un gros ours; et , lorsqu'en reganlant sous les lits on trouva seulement les tapis de pied et les traversins déchirés, et
un morceau de bœut qui était à terre encore intact , il leur vint une autre pensée
18 octobre. Ils furent tous réveillés comme la nuit précédente, et il leur sembla qu'on apportait dans la salle du trône toutes les bûches du Chêne du Roi ; jetées avec force, elles roulaient à travers la chambre; ils entendirent les cliaises et les meubles se renverser les uns sur les autres, puis on frappa sur ces objets (qui? on ne le sait). Ceci se prolongea une heure. Ensuite on alla dans l'antichambre où couchaient les deux capitaines , le secrétaire et deux domestiques : là on s'arrêta counne pour respirer , mais, en effet, pour revêtir une forme plus hideuse ; entrant dans la chambre à coucher, habitée parceuxdéjà nommés, on allasousle lit, et on lui imprima un mouvement de balançoire si prononcé, qu'ils furent obligés de se tenir aux colonnes, et quelquefois l'un à l'autre, pour ne pas rouler à terre; alors, sortant de dessous le lit , on saisit les colonnes , et les deux capitaines se sentirent bercés. Au bout d'une demi-heure on passa dans l'autre pièce, on se plaça au pied du lit, on l'éleva et le baissa tour à tour, et l'on finit par le tenir à une telle hauteur , que ceux qui étaient dedans pensèrent avoir posé un instant sur le sommet de la tête. Après une visite de deux heures, on se retira connue la nuit d'avant en faisant un grand tapage.
19 octobre. Cette nuit leur sommeil ne fut pas troublé avant minuit; ils s'aperçurent alors que la chambre était ébranlée par la marche pesante d'un objet qui s'y promena quelque temps, puis alla dans la pièce voisine prendre une bassinoire en cuivre, et, rentrant avec cet ustensile , fit un tel vacarme que, suivant les propres expressions du capitaine, on aurait cru entendre une volée de cinq cloches discordantes ; il ne paraissait pas effrayé , et le lendemain il tourna en dérision ce qui s'était passé, et se rit du diable et de sa bassinoire.
20 octobre. Ces capitaines et leur suite, occupant toujours le même logement, furent éveillés par quelques objets qui volaient à travers la chambre, et qui, passant d'une pièce dans l'autre, semblaient lancés par un puissant mobile. Le capitaine Hart étant assoupi, fut saisi par l'épaule et secoué, si bien qu'il se mit sur son séant , pensant que c'était un de ses camarades; mais au même instant une assiette de bois le frappa à la tête, ce qui l'obligea à se réfugier sous ses couvertures, et tous mirent au moins le drap par-dessus leurs têtes, tandis qu'une pluie d'assiettes volait de tous côtés. Cependant le capitaine Hart s'aventura à mettre le nez dehors pour tâcl-.er de découvrir ce qu'on jetait ainsi; mais les assiettes, redoublant de vitesse, lui frisèrent les oreilles de si près, qu'il se hâta de reprendre sa première posture. Le matin ils trouvèrent épars dans les c!)ambres et autour de leurs lits les assiettes, les pots, les broches, en un mot tous les ustensiles déménage. Cette même nuit on entendit dans !a chambre et dans les pièces extérieures le bruit de coups réitérés sur les portes et les murailles, comme si plu.sieurs forgerons eussent travaillé à la fois. Nos braves ne cessèrent pas pour cela de mettre la main à l'œuvre, ils ne changèrent même pas d'habitation.
21 octobre. — Vers minuit on entendit frapper avec force à toutes les portes; peu de minutes après elles s'ouvrirent, et une masse, aux proportions colossales, dont ils ne savent comment décrire la forme, entra dans ranlichambre. Ce je ne sais quoi s'avança en faisant trembler le plancber sous ses pas ; il vint tout près du lit des capitaines Crook et Careless ; après une courte pause , les rideaux du lit furent tirés plus ou moins vite pendant un quart d'heure, puis ils coururent sur les tringles aussi rapidement que l'imagination pourra le supposer; ensuite on secoua le lit au point de le briser; le même jeu se répéta à chacun des lits que la chambre contenait: on compta huit plats d'étain lancés à terre et sur le lit des gens de service; ils furent repris pour être jetés derechef sur les grands lits et contre les murs, si bien qu'ils en étaient aplatis; mais il y avait dans ladite pièce plusieurs plats remplis de viande auxquels on ne toucha pas. Sur ces entrefaites, une étrange culbute d'objets fort pesants se fit entendre dans la salle d'audience; c'était, ainsi qu'ils le présumèrent, les bûches provenant du chêne royal qui roulaient les unes sur les autres : néanmoins le calme se rétablit à l'heure accoutumée, et on les laissa se livrer au repos, si tant est qu'ils pussent en goûter.
22 octobre. Rien à écrire. Les officiers, retenus au loin par leur besogne, ne vinrent pas coucher à "Woodstock.
22 octobre. Ceux qui couchaient dans l'antichambre furent réveillés au milieu de la nuit par un vif pétillement, comme si des fagots eussent brûlé, ce qui leur fit supposer que le feu avait pris dans la chambre à coucher; en écoutant plus attentivement, ils entendirent leurs compagnons gémir. Craignant alors que la fumée ne les suffoquât, ils dirent aux domestiques d'aller en toute hâte à leur secours; lorsque ces deux hommes entrèrent, leurs maîtres dormaient, et ceux-ci les réprimandèrent sévèrement parce qu'ils étaient à demi nus. On leur ordonna de se vètir et de revenir ensuite arranger le feu. En approchant de la cheminée, après s'être habillés, ils trouvèrent dans les coins une portion de leurs effets, les bottes et les bas; mais ils n'eurent pas plus tôt touché aux cendres que des brandons enflammés volèrent si près de leurs oreilles, qu'ils s'enfuirent dans l'autre chambre pour se réfugier sous leurs couvertures; quelque chose marcha sur leurs traces tout en trépignant avec l'expression de la colère; puis les assiettes, les plats et autres objets semblables furent lancés de tous côtés ; deux heures après , le désordre cessa : cependant on continua de marcher pesamment au-dessus de leurs têtes.
24 octobre. Us couchèrent tous dehors.
25 octobre. Ce soir-là arriva !\I. Richard Crook, l'avocat, frère du capitaine Crook, et vice-intendant du domaine, au nom du capitaine Parsons et du major Butler, qui avaient expulsé I\I. Hyans, officier de Sa ."Majesté. Pour la réception de ce nouvel hôte, les commissaires firent allumer un grand feu, ou remplir la cheminée des branches du clicne royal, et il fut logé dans l'antichambre avec son frère ; le doniestique qui l'accompagnait
coucha dans la même pièce. Vers minuit voici grand tapage : quelque chose s'élance à travers la chambre, et, allant droit à la cheminée, éparpille le feu à droite et à gauche ; il semblait qu'un pied vigoureux s'agitât dans le foyer ; un objet d'un poids énorme (qu'ils prirent, quel qu'il fut, pour le reste du bois et des racines du Chêne du Roi), roula près de leur lit, et ébranla toute la maison. Le capitaine Cockaine et son camarade se levèrent et prirent leurs épées pour aller trouver les Crook. Le bruit cessa aussitôt , de sorte qu'ils vinrent à la porte et appelèrent. Les deux frères, quoique bien éveillés, furent si stupéfaits, en s'entendant appeler, qu'ils ne répondirent pas jusqu'à ce que le capitaine eût recouvré assez de courage pour élever la voix et venir près d'eux. D'abord effrayés, ils se raffermirent peu à peu, et ayant fini par se comprendre mutuellement, ils se réunirent pour rassurer le légiste. Tant qu'ils furent ensemble, tout resta calme, ce qui leur fit croire que le reste de la nuit serait paisible, et après avoir causé quelque temps, ils se quittèrent pour tacher de dormir. En revenant à son lit, qu'il avait laissé découvert, le capitaine Cockaine le trouva, à sa grande surprise, soigneusement recouvert; soulevant alors la couverture pour s'y insinuer, il s'aperçut que le drap de dessous était jonché d'assiettes de bois. Les trois douzaines qu'ils possédaient étaient rangées par ordre entre les draps, et lorsque lui et son camarade voulurent s'en débarrasser, il se fit autour d'eux un tel vacarme, qu'ils consentirent de bon cœur à coucher avec quelques-unes de ces assiettes. Le bruit se prolongea encore une demi-heure. Ce divertissement fut si peu du goût de l'avocat, qui ne se sentait pas assez habile pour résoudre ce point du code diabolique, qu'il résolut de partir le jour suivant; mais, n'ayant pas terminé la besogne pour laquelle il était venu, son intérêt et les instances de ses collègues le décidèrent à assister à une autre audience, si bien qu'il passa encore une nuit au manoir.
26 octobre. Ce soir-là, chaque chambre fut mieux chauffée et plus éclairée que de coutume. Cependant, vers la douzième heure, quelque chose éteignit le feu et les chandelles, marcha en faisant un bruit qui ne peut se comparer à rien. Parfois cet être s'approchait des lits, ouvrait et fermait les rideaux tour à tour, puis recommençait sa promenade qu'il interrompait pour retourner aux colonnes du lit, qu'il secouait avec tant de force que ceux qui y étaient couchés se ])rêtaient un mutuel appui ; les domestiques furent traités de même ; les boiseries rongées , grattées , tous les meubles renversés. Tandis que cela se passait, les habitants de la chambre à coucher entendirent une pluie si singulière tomber du plafond, qu'ils la comparaient, pour le son , à des pièces de monnaie. Le capitaine Cockaine, qui couchait près de la cheminée, ne s'effrayant pas à si peu de frais , se leva , et , étant parvenu à se procurer de la lumière, il vit que le plancher était couvert de morceaux de verre, dont quelques-uns provenaient de bouteilles cassées; mais il n'eut pas le loisir de les considérer longtemps, on souffla sa chandelle, la pluie de verre recommença , et il courut se mettre à l'abri sous sa couverture. Des roulements semblables à ceux du tonnerre retentirent alors
20 APPENDlCliS.
avec plus de force que jamais; néanmoins, à une certaine heure, tout rentra dans le calme. Le lendemain, la servante cliargée de faire les ciiambres balaya dans un coin les morceaux de verre; beaucoup de personnes vinrent les voir. I\l. iUcliard CrooU ne voulut pas rester un instant de plus, et, en traversant la ville de Woodstock, on l'entendit dire qu'il ne voudrait pas, pour cinq cents livres sterling, passer une autre nuit sous ce toit.
27 octobre. Les commissaires ne pouvaient s'en aller, n'ayant pas encore fini leur tâche ; et étant tous hommes d'épée, ils semblaient ne devoir redouter personne, fût-ce même le diable; aussi, après avoir pris soin de charger leurs pistolets et de placer leurs épées près d'eux, ils tâchaient de prendre quelque repos, lorsque tout à coup les fenêtres s'ouvrirent et se fermèrent avec un tel fracas, que tous se réveillèrent ; quelques-uns se soulevant pour voir ce qui arrivait, des pierres volèrent dans la chambre, comme si plusieurs mains les eussent lancées; les unes frappèrent les murs, d'autres les chevets des lits , fort près de l'oreiller ; elles laissèrent des traces qu'on vit alors et qu'on voit encore suivant toute apparence : cette pluie de pierres, entremêlée de tonnerre, cessa au bout de deux heures, et ou les laissa tranquilles jusqu'au matin. Lorsqu'ils furent levés, et que la fille vint allumer le feu, ils visitèrent tous les coins de l'appartement et trouvèrent qu'on leur avait apporté quatre-vingts pierres : voulant les déposer au même endroit où le verre était déjà, ils s'aperçurent qu'on l'avait enlevé dans la nuit. Beaucoup de gens vinrent le lendemain voir ces pierres, et tous observèrent qu'elles n'étaient pas d'une nature analogue à celles qu'on trouve dans cette contrée ni aux alentours; le bruit qui les avait accompagnées était semblable aux éclats de la foudre ou à des coups de canon tirés contre la chambre; il fut entendu par tous ceux qui logeaient dans les cours extérieures et excita leur surprise : les habitants de la ville de Woodstock crurent qu'il tonnait.
28 octobre. Cette nuit des bruits étranges et différents des précédents éveillèrent d'abord le capitaine Hart, logé dans la chambre à coucher; entendant Roe et Brown pousser des gémissements , il appela Cockaine et Crook afin qu'ils vinssent à leur secours, car Hart se sentait dans l'impossibilité de bouger ; Cockaine aurait volontiers répondu à l'appel , mais il ne pouvait ni parler ni ouvrir les yeux ; il lui semblait que quelque chose arrêtait sa respiration et l'empêchait de soulever sa paupière. Très-étonné, il se débattit, et allongea des coups de pied au capitaine Crook pour le réveiller; celui-ci, à demi endormi, se fâcha du procédé; l'impatience devint réciproque, et ils finirent par se donner rendez-vous sur le pré. Cockaine se rappela alors que le capitaine Uart avait besoiil d'aide, et il courut dans l'antichambre, où de tristes plaintes continuaient à se faire entendre; se dirigeant vers la cheminée, il trouva une chandelle et du feu pour l'allumer; mais avant qu'il eût fait deux pas, sa lumière était soufllce, et lui jetc sur une chaise près du lit, tandis que le capitaine Careless criait de la voix du monde la i)lus pitoyable ; — « \ enez ici , oh ! venez, frère Cockaine ! la chose m'a quitté. » C'est à peine si Cockaine eut la force de l'aider à se lever sur
son séant, et il aelievait de rendre le même service au capitaine Hart et aux deux autres, lorsqu'il entendit le capitaine Crook crier comme si on l'eût assommé. Cockaine saisit l'épée qui était près du lit, et courut à lui pour le sauver; mais il fut au contraire sur le point de le tuer ; car, se trouvant dégagé à l'instant où son camarade entrait, Crook sauta hors du lit, et Cockaine, le prenant pour l'esprii, fondit sur lui; mais l'autre s'écriant : — Seigneur, sauvez-moi ! Cockaine laissa retomber l'arme, et Crook, se jetant entre ses bras, lui demanda pardon en le remerciant mille fois d'être venu le délivrer. Tous alors se levèrent et vinrent causer paisiblement ; ils prièrent aussi parfois, car on ne cessait pas d'entendre sur le toit de la maison un vacarme semblable au trot de mille clievaux ; toutes les jjierres apportées la nuit précédente, et que l'on avait déposées dans l'antichambre, furent enlevées cette nuit-là de la même manière qu'elles étaient entrées ; à l'heure ordinaire, tout rentra dans le calmé.
29 octobre. Les affaires touchant à leur terme, ils s'encouragèrent mutuellement, et résolurent de persévérer jusqu'au bout ; eu conséquence ils firent ample provision de feu et de lumières, et pour plus de sûreté engagèrent le pourvoyeur de l'ordinaire à venir coucher près d'eux avec sa chienne; ce qu'il lit, et cette nuit rien ne troubla leur repos.
30 octobre. Tout avait été si calme la veille, qu'ils se couchèrent pleins de confiance et sans le moindre souci. Vers minuit, la porte s'eliranla comme si elle eût été frappée par un marteau de forgeron , et avec une telle force qu'on eût dit qu'elle allait se briser ; il entra alors quelque chose d'assez semblable à un ours mais qui paraissait beaucoup plus gros. Cet objet parcourut l'appartement, passant d'une pièce à l'autre ; le plancher semblait prêt à enfoncer sous son poids. Quand il pénétra dans la chambre à coucher, il lança contre le chevet du lit on ne sait quel vase de verre qui se brisa en mille morceaux; ces débris furent ramassés, jetés à travers la chambre, et lorsqu'ils n'atteignaient pas les têtes des assistants, on entendait frapper sur les tables , comme si plusieurs maréchaux ferrants eussent fait résonner l'enclume sous leurs lourds marteaux ; parfois on eût dit qu'on voulait pratiquer des ouvertures dans les murailles, puis l'on trépignait de façon à faire croire que le toit allait s'enfoncer. Après un espace d'environ deux heures, autant qu'on put le conjecturer, le bruit cessa ; mais l'esprit, en se retirant, ferma les portes avec une violence inusitée jusqu'alors. On observa le lendemain matin que le verre trouvé à terre était d'une qualité fort différente du verre apporté durant les trois autres nuits et beaucoup plus épais : plusieurs personnes en emportèrent des fragments. Les commissaires tinrent conseil pour décider s'il fallait partir; mais les affaires n'étaient pas fmies, et quelques-uns d'entre eux eurent la simplicité d'attribuer à la présence de la chienne le repos dont ils avaient joui l'avant-dernière nuit; ainsi ils résolurent d'avoir recours à elle et de tenter encore l'aventure.
31 octobre. Le pourvoyeur, sa chienne et un autre homme amené par lui augmentèrent cette nuit le nombre des habitants du manoir; après avoir
n APPENDICES.
préparé le feu et alluine des flambeaux, tous se mirent au lit, et ne tardèrent pas à s'endormir. Sur le minuit, des coups frappés de tous côtés les réveillèrent ; les portes semblaient prêtes à s'ouvrir, la cliienne poussa un cri plaintif, et sur-le-chan)p courut se réfugier près de ceux qui occupaient le petit lit; l'esprit s'approcha de la table, et la frappa avec une telle violence qu'elle se fendit ; puis s'cmparant de la bassinoire, il la cogna contre le mur si rudement que le couvercle et le fond en furent aplatis. Tous alors s'enfoncèrent dans leurs lits, la couverture par-dessus les oreilles. Le capitaine Careless reçut un coup très-bien appliqué sur la tête avec l'os de l'épaule d'un cheval. (Lorsqu'ils regardèrent, tout avait disparu. ) Brovvne eut la jambe, la tête et l'échiné meurtries, et chacun d'eux reçut plusieurs coups d'os et de pierres par-dessus les couvertures ; car ces objets étaient alors lancés par une main courroucée qui semblait se plaire à faire le mal ; les pierres volaient d'une fenêtre avec la même rapidité et le même bruit que si la bouche d'un canon les eût vomies , et toutes les croisées étaient brisées. Durant un instant de répit pendant lequel des pas se faisaient seuls entendre , les capitaines Hart et Cockaine dirent à haute voix : — Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, qui êtes-vous? que voulez-vous? Et pourquoi nous troublez-vous ainsi ? Wul ne répondit (suivant la version des capitaines ; celle de quelques-uns des gens fut différente), et le bruit cessa. Sur ces entrefaites, les capitaines Hart et Cockaine, qui habitaient la chambre à coucher, se levèrent, rallumèrent le feu et les chandelles , en mirent une grosse dans un chandelier qu'ils placèrent à la porte de manière qu'on put voir à la fois dans les deux pièces. Ils ne furent pas plus tôt remontés dans leur lit que le vacarme recommença avec plus de fureur que jamais , si bien que , pour employer les propres expressions du capitaine , l'être mystérieux semblait avoir ramené avec lui sept démons pires que lui-même ; ils virent tout à coup le flambeau , posé près de la porte, lancé au plafond par la ruade des pieds de derrière d'un cheval, qui appuya son sabot sur la mèche encore fumante, et alla ensuite trépigner au milieu du foyer des cheminées. Ceci fait, lavoîîte sembla s'ouvrir pour laisser tomber sur les individus qui étaient dans le lit à roulettes une immense quantité d'eau, qui surpassait en puanteur toutes les eaux croupies de la terre ; ensuite quelque chose se glissa sous les grands lits; la croupe d'un cheval les lança jusqu'au toit avec les commissaires, si bien que le ciel des lits se renversa sur eux, et le bois des couchettes se brisa; il se fit alors une pause, et tous, comme influencés par une même volonté, se levèrent, descendirent rapidement l'escalier, et coururent dans la salle du conseil où deux ouvriers brassaient ; mais ils s'étaient endormis; ce ne fut pas sans beaucoup de peine qu'on les réveilla, ayant auparavant été tourmentés par ces bruits étranges qui d'ordinaire passaient dans l'esprit des gens du dehors pour du tonnerre, et parfois pour le nuirmure du vent. Les capitaines et leurs compagnons prirent là du feu et des chandelles; chacun portant sa part, ils retournèrent dans la salle d'audience,
où quelques-uns s'occupèrent à faire le feu , tandis que d'autres priaient ; après s'être habillés en partie, le reste de la nuit se passa à prier et à chanter des psaumes; on n'entendit plus rien dans cette pièce, mais aux alentours et à quelque dista;ice les sons prirent un caractère plus effrayant encore.
On devrait avoir déjà dit que, lorsque le capitaine Hart se leva pour la première fois cette nuit (son lit était près de la cheminée) il trouva leur livre d'évaluations au milieu des cendres; il l'en tira et le remit sur la table où on Pavait laissé le soir avec les autres papiers : le matin ce livre fut trouvé brûlé environ de la largeur de la main , et il avait brûlé la table sur laquelle il était placé; à ce propos le clerc Browne dit qu'il n'aurait pas voulu pour cent et cent livres sterling qu'il eût été brûlé encore de la même largeur en plus.
Il arriva que cette nuit-là six voleurs de lapins vinrent dans la garenne, près le puits de Rosemonde, avec leurs lacets et leurs furets; mais ils furent si terriflés de tout ce qu'ils entendirent autour du manoir, que, perdant la tête, ils s'enfuirent, laissant les panneaux tendus et les furets dans le clapier.
Les commissaires, convaincus enfin du danger qu'ils couraient, réfléchirent séiieusenient aux moyens de l'éviter, et se décidèrent à en conférer avec M. Hoffman, ministre de Wolton (homme qui n'était pas peu considéré pour sa vertu, son savoir, et que quelques-uns plaçaient au premier rang), et à réclamer à la fois ses conseils, sa présence et ses prières. M. Hoffman, jugeant l'affaire trop importante pour prendre «ne résolution soudaine et à lui seul, demanda le temps d'y penser, ce qui lui fut accordé sur-le-champ; il alla trouver MM. Jenkinson et Wheat, les deux juges de paix les plus voisins, pour connaître leur opinion sur cette matière : tous deux (ce qu'euxmêmes ont dit) l'encouragèrent à céder aux instances des commissaires.
n est certain néanmoins que , lorsqu'ils vinrent le chercher, M. Hoffman répondit qu'il ne voudrait pas pour cinq cents livres sterling coucher là une seule nuit. Sollicité de prier pour eux il leva les mains en disant qu'il ne voulait intervenir en aucune façon.
M. Hoffman leur refusant son appui , les commissaires ne crurent pas prudent d'habiter plus longtemps un lieu où ils ne pouvaient espérer aucun repos, et ils lirent transporter tous leurs effets dans les chambres situées au-dessus de la grande porte; ils y passèrent une nuit; quant au calme dont ils jouirent, nous n'avons à ce sujet que des notions incertaines, car ils partirent le lendemain de bonne heure ; mais s'il est permis d'écrire ce qu'on a su par le rapport d'autrui, nous dirons qu'ils furent encore très-effrayés par d'épouvantables apparitions. Observant néanmoins que ces aventures se répandaient dans le public, que des notes se rédigeaient, et que le tout était d'une nature peu favorable à leur cause, ils résolurent de tenir dorénavant la chose secrète ; cependant il est bien connu que la femme du concierge éprouva une telle angoisse, et qu'il se fit un tel tapage dans sa chambre, tandis que son mari était à l'étage supérieur avec les commissaires, que
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deux filles qui étaient dans uue pièce voisine n'osèrent pas aller à son secours, et saisies d'effroi coururent appeler leur maître; en arrivant ils trouvèrent la femme presque mourante; et le lendemain elle dit qu'elle avait vu et souffert ce que pour le monde entier elle ne voudrait pas voir et souffrir de nouveau.
De AVoodstock les commissaires se rendirent à Eveline, et quelques-uns revinrent à Woodstock le dimanche, huit jours après l'avoir quitté, pour mettre la dernière main au registre des estimations que trop de hâte ne leur avait pas permis d'achever; ils ne logèrent dans aucune des chambres qu'ils avaient déjà habitées, ce qui ne les empêcha pas, comme ils l'avouèrent euxmêmes, d'être visités par le dial)le, qu'ils nommaient leur hôte nocturne. Le capitaine Crook n'arriva que le jeudi. La femme du gardien peut dire, si elle l'ose, de quelle manièi-e il passa la nuit; mais ce qu'elle chuchota à l'oreille de ses voisines ne doit pas entrer dans notre narration, nou plus que bien d'autres détails donnés à différentes personnes par les commissaires euxmèn)es et par ios gens de service : la plupart sont encore en vie et peuvent, quand ils le voudront, ajouter à ce récit. Ils n'ont ï-ûremeut pas une meilleure manière de se venger de celui qui les a tourmentés, que, suivant le proverbe, de dire la vérité et de faire honte au diable.
Il ne nous reste plus rien à dire , sinou que le vendredi matin tous ces officiers partirent; que, depuis lors, divers individus de qualité différente ont logé souvent , et quelquefois longtemps , dans ces mêmes pièces, formant l'appartement de Sa 3Iajesté ; que pas un n'a éprouvé le moindre trouble, ni entendu le plus léger bruit dont la cause ne fût ordinaire et connue, excepté les commissaires et leur suite, qui venaient avec l'intention d'aliéner le domaine et d'abattre le manoir, projet qui fut bien près d'être mis à exécution.
QUI n'est l'oeuvre d'aucun des commissaires ci-dessu.s mentionnés'.
La noble résidence de Woodstock est une des anciennes seigneuries appartenant à la couronne. Plusieurs fiefs relèvent de ce domaine ; mais la coutume de la contrée ne lui accordant que le simple titre de manoir, nous nous conformerons à l'usage afin d'être mieux compris.
Le château a été un grand édifice; on le comptait parUii les résidences royales, parce qu'on y conservait un ameublement complet. Cette vaste maison fut bâtie par le roi Henry I " ; Henry VII y ajouta la loge du concierge et les bâtiments des cours extérieures, et le roi .Tacques des écuries.
1. (IcKe (i('Sfri|Uioii de Woodsloik l'ait siii'c :iii |Kimi''''''l pit'i'i'deu!.
Environ à une portée d'arc de la grille du sud-ouest, on voit quelques restes des fondations du pavillon construit par Henry II pour la sûreté de lady Piosemonde, fdle de Walter lord Clifford. Quelques poètes l'ont comparé au labyrinthe de 3)édale ; mais la forme des ruines et la place qu'elles occupent prouvent que c'était un édifice d'un seul morceau, peut-être fortifié suivant la mode du temps, et sans doute pourvu de nombreuses cachettes et de pasijages secrets propres à soustraire aux regards ou à favoriser l'éloignement des personnes qui désiraient échapper aux recherches les plus exactes. Vers le centre est une source, qu'on nomme à présent le puits do Rosemonde ; il est peu profond, l'on voit qu'il a été cimenté et entouré de murs. Il est probable qu'il servait aux habitants de la maison lorsqu'ils ne pouvaient sortir sans danger.
La ville de Woodstock , la neuve et la vieille, est située à un quart de mille du manoir royal. Le nouveau Woodstock, suivant la tradition, tire son origine de quelques bâtiments que Henry H permit aux gens de la suite de lady Rosemonde d'élever sur les bruyères du manoir de Bladon, où se trouve la paroisse; ce n'est qu'un hameau, quoiqu'il soit devenu aussi populeux qu'une ville de marché, par suite de la résidence temporaire de la cour dans son voisinage, avantage dont les dernières années ont pu lui faire apprécier l'utilité : une charte, datée de la première année du règne de Henry VI , a accordé à cette ville le droit de corporation avec la faculté d'envoyer deux députés au parlement ou de s'en dispenser selon son bon plaisir.
L'ancien Woodstock est placé sur la rive occidentale d'un ruisseau nommé Glyme qui traverse aussi le parc ; la ville ne contient pas plus de quatre ou cinq maisons ; mais il est sûr quelle a été jadis infiniment plus considérable, car on trouve les assises de AVoodstock mentionnées par quelques anciens historiens au sujet d'une loi faite dans un Micelgemote (nom des parlements avant l'arrivée des Normands), sous le règne du roi Ethelred.
Ainsi une habitation royale devait exister dans ces environs, si elle n'était pas à l'endroit même où Henry V fit élever lédifice actuel; car, aux jours dont nciîs parlons, les grands conseils de la nation se tenaient d'ordinaire dans les palais des rois. Quelques pièces de terre ont appartenu aux Templiers : il y a des actes qui les désignent : Terras qiias rex excambiavit cuni Templariis.
Mais l'antique et vasie manoir n'offre plus maintenant qu'une réunion de décombres, sept ou huit chambres habitées par celui qui loue les métairies du roi (de ceux qui n'ont pas le droit d'en disposer), de hautes murailles dépourvues de toiture, ruines qui, tout en attestant la malice humaine, conservent encore des vestiges de leur origine, et montrent, en dépit de la hainc^ des hommes et des injures du temps, que si des sujets peuvent ébranLr ce que des mains royales ont construit, le détruire entièrement n'est pas en leur pouvoir.
La portion du parc nommée High-Park a été depuis peu subdivisée par sir
Artliur Ilasclrif; en pAtures pour ses poulains et en terres labourées. Voici ce qu'en dit KolTus Warwicensis, in IM. S. lien. d. p. 122 : — Fecit iste rex parcum de JFoodstock, cumpalatio hifra prœdicfiim parcum, quiparcus erat prlnuis parc us Ânrjlix, et conthiet in clrcuitu septem inilliaria ; constructus erot anno 14 htijiis régis, aut parum post. Dans le parc étaient les bois du domaine royal. On ne peut dire qu'ils y soient encore. La haute futaie a été vendue, et les taillis tellement coupés et dévastés par ce butor de lord INIunson et d'autres animaux affamés, que le dommage est à peine réparable. Plus loin est Stonelield et d'autres manoirs qui relèvent de Woodstock, avec des bois qui ont été aliénés par les derniers rois, sous la réserve que pleine liberté serait laissée aux daims de Sa Majesté et aux autres habitants des forets, qui peuvent s'y réfugier comme dans un asile assuré.
E n'est pas mon intention d'apprendre à mes lecteurs comment les manuscrits de ce célèbre antiquaire , le révérend .T. -A. Ro- CHECLiFFE, D. D. *, tombèrent entre mes mains. Ces sortes de choses arrivent de mille manières, et il suffira de dire qu'ils W^^J^^^:^ échappèrent à un sort indigne, et que ce fut par des voies honnêtes que j'en devins possesseur. Quant à l'authenticité des anecdotes que j'ai tirées des écrits de ce savant homme, et que j'ai arrangées avec cette facilité sans pareille qui me caractérise, le nom du docteur Rochecliffe sera une garantie suffisante pour tout homme de qui ce nom sera connu.
Toute personne qui a lu connaît parfaitement son histoire ; et pour les autres, nous pouvons les envoyer à l'honnête Anthony Wood^, qui le regardait comme une colonne de l'église , et qui en fait un éloge magnifique dans VJthenx Oxonienses , quoique le docteur eût été élevé à Cambridge , — le second œil de l'Angleterre ^.
On sait que le docteur Rochecliffe obtint de bonne heure de l'avancement dans l'église , en récompense de la part active qu'il prit à la controverse contre les puritains ; et que son ouvrage intitulé Maliens Hœresis fut regardé comme un coup décisif par tout le monde, excepté par ceux qui en furent atteints. Ce fut cet ouvrage qui le fit nommer, dès l'âge de trente ans , recteur * de AVoodstock, et qui plus tard lui assura une place dans le catalogue du célèbre Century White"; — mais ce qui fut bien pis que d'avoir été compris par ce fanatique dans la liste des prêtres scandaleux et méchants, pourvus de bénéfices par les prélats, ses opinions lui tirent perdre son rectorat de Woodstock lorsque les presbytériens eurent le dessus. Pendant la plus grande partie de la guerre civile , il fut aumônier du régiment de sir Henry Lee, levé pour le service du roi Charlts, et l'on dit qu'il paya de sa personne dans plus d'une affaire. Ce qui est certain, c'est qu'à plusieurs reprises le docteur Rochecliffe courut de grands dangers, comme on le verra dans plus d'un passage de cette histoire, où il parle de ses exploits, comme César, à la troisième personne. Je soupçonne néanmoins quelque commentateur presbytérien de s'être permis d'interpoler deux ou trois passages;
4. D. D. (litinilij doclor, docteur en théologie. — 2. Aiiliqiiaire d'Oxford. 3. Allusion à la rivalité des Universités d'OxIord et de Cambiidge.
h. Recteur, curébènéfider.
5. CeWliite, surnommé Ccnlunj While, était un puritain obscur qui se lit connaître par cette espèce de dénonciation contre cent prêtres scandalcnx et mal'innunls.
d'autant plus que le manuscrit resta longtemps entre les inaiiis dos Everard, célèbre famille presbytérienne'.
Pendant l'usurpalioii , le docteur IloclieeliCfe prit constamment part à toutes les tentatives qui furent faites pour le rétablissement de la monarcliie; et telles étaient son audace, sa présence d'esprit, et la profondeur de ses vues, qu'il était rejiardé connue l'un des plus intrépides partisans du roi dans ces temps d'agitation. Il n'y avait qu'un léger inconvénient, c'est que les complots dans lesquels il entrait étaient presque constamment découverts. On alla même jusqu'à soupçonner que Cromwell lui suggérait quelquefois les intrigues qu'il tramait, et que par ce moyen le rusé Protecteur mettait à l'épreuve la fidélité des amis dont il n'était point sur, et parvenait à découvrir les complots de ses ennemis déclarés , qu'il trouvait plus facile de déconcerter et de prévenir que de punir rigoureusement.
A la restauration, le docteur Rocbecliffe reprit possession de son rectorat de Woodstock ; il fut promu à de nouvelles dignités dans l'église , et il abandonna la polémique et les intrigues politiques pour la pbilosopbie. Il fut un des membres constituants de la Société Royale ^, et ce fut par son entremise que Cbarles demanda à ce corps savant la solution de son curieux problème: — Pourquoi, si un vase est rempli d'eau jusqu'aux bords, et qu'on plonge dedans un gros poisson vivant, l'eau néannioins ne débordet-elle point? — La solution que le docteur Rocbecliffe proposa de ce pbénomene fut la plus ingénieuse et la plus savante des quatre qui furent présentées ; et il est liors de doute que le docteur eût remporté la victoire sans l'obstination d'un gentilhomme campaguard, homme simple et borné, qui insista pour qu'avant tout l'expérience fut faite publiquement. Il fallut bien se vendre à son avis , et l'événement prouva qu'il y eût eu quelque témérité à admettre le fait exclusivement sur une autorité aussi imposante ; car, malgré les précautions infinies avec lesquelles on insinua le poisson dans son élément naturel, il flt voler de l'eau dans toute la salle; et la réputation des quatre membres ingénieux qui s'étaient évertués sur ce problème souffrit beaucoup de cette expérience , ainsi qu'un beau tapis de Turquie.
Le docteur Rocbecliffe mourut, à ce qu'il paraîtrait, vers l'an 1685, laissant après lui beaucoup de manuscrits de différentes sortes, et surtout des recueils d'anecdotes secrètes inllniment précieux. C'est de ces recueils qu'ont été extraits les Mémoires suivants, sur lesquels nous ne dirons plus que quelques mots par forme d'éclaircissement.
L'existence du Labyrinthe de Rosemonde , dont il est fait mention dans ce volume, est attestée par Drayton, qui écrivait sous le règne d'Elisabeth :
« Les ruines du Labyrinthe de Rosemonde subsistent encore , ainsi que la fontaine qui est pavée au fond en pierres de taille, et la Tour d'oiî partait le Lal)yrintbe; c'étaient des arcades voûtées, ayant des murs de pierre et de
1. 11 osl h peine nécessaire de dire (jue les mamiscrils du dorleiii' UocliecliRe, aussi liien i|He le docteur Ini-mOine, soûl apociyplies. — •!. Kondtie par Cliarles II.
briques, qui se croisaient dins tous les sens, et au milieu desquels il était fort difficile de se reconnaître, afin que, si la retraite de Rosemonde venait à être découverte par la reine, elle pût échapper aisément au premier péril, et aller prendre l'air au besoin, par des issues secrètes, aune assez grande distance autour de Woodstock , dans le comté d'Oxford '. »
Il est plus probable que les passages secrets et les retraites inaccessibles qui se trouvaient dans l'ancien Labyrinthe de Rosemonde , autour duquel plusieurs rois s'étaient successivement occupés à faire planter un parc pour la chasse, servirent à préparer un tour singulier de fantasmagorie qui fut joué aux commissaires du long parlement, envoyés, après la mort de Charles P", pour détruire et ravager AVoodstock.
Le docteur Plot, dans son Histoire naturelle du comté d'Oxford , a inséré une curieuse relation des tribulations éprouvées par ces honorables commissaires. Mais comme je n'ai pas le livre sous la main , je ne puis faire allusion qu'à l'ouvrage du célèbre Granville sur les Sorcières, dans lequel il cite des passages de cette relation comme un exemple irrécusable d'intervention surnaturelle. Les lits des commissaires et ceux de leurs domestiques furent hissés en l'air au point d'être presque retournés sens dessus dessous , et de cette hauteur ils retombèrent si subitement à terre que ceux qui y reposaient manquèrent d'avoir les os brisés. Des bruits horribles et extraordinaires troublèrent ces sacrilèges qui avaient osé s'introduire dans un domaine royal. Une fois le diable leur apporta une bassinoire , une autre fois il les assaillit à coups de pierres et d'os de cheval ; des bassins remplis d'eau furent vidés sur eux pendant qu'ils dormaient; enfin les tours du même genre se muUiplièrent au point qu'ils se décidèrent à partir avant d'avoir consommé la spoliation méditée. Le bon sens du docteur Plot soupçonna que toutes ces prouesses n'étaient que le résultat de quelque complot secret, ce que Granville ne manque pas de chercher à réfuter de tout son pouvoir , car on ne peut raisonnablement espérer que celui qui a trouvé une explication aussi commode que celle d'une intervention surnaturelle, et qui a le bonheur d'y croire, consente à abandonner une clef ([ui peut servir de passe-partout pour toutes les serrures, quelque compliquées qu'elles soient.
Néanmoins il fut reconnu par la suite que le docteur Plot avait parfaitement raison, et que le seul démon qui opérât toutes ces merveilles était un royaliste déguisé, un nommé Trusty Joë, ou quelque nom semblable, qui avait été précédemment au service du gouverneur du parc, mais qui était passé à celui des commissaires, pour avoir plus de facilité à dresser ses batteries. Je crois avoir vu quelque part un récit exact et véridique de toute l'affaire, ainsi (|ue des uujyens que le malin personnage employa pour opérer ses prodiges ; mais était-ce dans un livre , ou bien dans quelque pamphlet ? c'est ce que je ne saurais dire. .le me rappelle seulement une circonstance assez remarquable : les conmiissaires étant convenus secrètement de ne pas comprendre dans le compte public qu'ils devaient rendre , quelques articles
4. É|)iUx's liéiïiîqiios rie I)i-nyioii, nolo a, sur lY'|iilre : Tio.scmoiulc au roi Henry.
qui leur convenaient , avaient fait entre eux une sorte de contrat pour établir le partage des objets ainsi soustraits, et ce contrat ils l'avaient caclié , pour plus de sûreté, au fond d'un grand vase. Mais voilà qu'un jour, au moment où de révérends ministres étaient assemblés avec les habitants les plus respectables des environs de Woodstock pour conjurer le démon supposé, Trusty .loë avait su préparer une pièce d'artilice avec tant d'adresse, qu'elle partit au milieu de l'exorcisme, lit sauter le vase, et, à la confusion des commissaires, lança le contrat secret au milieu de l'assemblée stupéfaite, qui apprit de cette manière leurs projets de concussion.
Mais il est assez inutile (lue je fasse des efforts de mémoire pour rassembler des souvenirs vagues et imparfaits sur les scènes bizarres qui se passèrent à Woodstock , puisque les manuscrits du docteur Rochecliffe donnent des détails beaucoup plus circonstanciés que ne pourrait en fournir aucune des relatio s antérieures. J'aurais pu sans peine traiter bien plus à foud cette partie de mon sujet, car les matériaux ne me manquaient pas; — mais, pour tout dire au lecteur, quelques critiques de mes amis ont pensé qu'ils rendraient l'histoire traînante, et je me suis décidé, d'après leur avis, à être plus concis que je n'en avais l'intention.
Le lecteur impatient m'accuse peut-être en ce moment de lui cacher le soleil avec une chandelle. Cependant , quand le soleil brillerait de tout l'éclat qu'il répandra sans doute , et quand la malencontreuse chandelle jetterait une fumée dix fois encore plus épaisse , il faut qu'il consente à rester une minute de plus dans cette atmosphère , pour que je repousse le soupçon de braconner sur les terres d'autrui. C'est un de nos proverbes en Ecosse, que les faucons ne doivent point crever les yeux à des faucons , ni se jeter sur la proie les uns des autres ; si donc j'avais ])u prévoir que, pour la date et les caractères, cette histoire aurait vraisemblablement du rapport avec celle que vient de publier un contemporain distingué' , j'aurais , sans balancer, laissé pour l'instant reposer le manuscrit du docteur Rochecliffe. Mais, avant que cette circonstance me fût connue, ce petit ouvrage était déjà plus d'à moitié imprimé, et pour éviter toute imitation, même involontaire, il ne me restait d'autre alternative , que de différer la lecture de l'ouvrage en question. Lorsque des productions du même genre ont été faites d'après le même désir d'offrir un tableau historique, et que les mêmes personnages y figurent, il est difficile qu'elles ne présentent pas quelques ressemblances accidentelles. S'il s'en trouve dans cette occasion, c'est moi sans doute qui en souffrirai; mais je puis du moins protester de la pureté de mes intentions, puisque si je m'applaudis d'avoir terminé Woodstock, c'est surtout parce qu'il va in'être permis de lire Buambi.ltvk MousE , plaisir que jusqu'à ce moment je m'étais scrupuleusement interdit.