CHAPITRE PREMIER
Les uns voudraient un ministre à rabat; Mais le reste contre eux s'élève.
Croyant sans doule d'un soldat La main plus propre au double glaive De l'Écriture et du combat.
BiîTLER, Hudil/ras.
i y a dans la ville de Woodslock' une belle église paroissiale, — on me l'a dit du moins, car je ne l'ai jamais vue : à peine, lorsque j'y allai, si j'eus le temps de visiter le magnifique château de Blenlieim, ses salles décorées par la peinture, et les riches tapisseries de ses appartements. — J'avais promis d'être de retour pour prendre place à un dîner d(! corporation avec mon docle ami le prévôt de — ; et c'était une de ces occasions où celui-là se manquerait à lui-même qui laisserait la ciu'io-
I. Woodslock est dans rOxfordsIiirc, à huit milles environ du chef-lieu du comté. Son château royal ou palais fut donné , sous la reine Anne , au duc de M; rlb irougli, et remplacé par le chAlcau actuel de Bloidieim, eu nieinoiie de la victoire rcmporlce par le duc en <7()4i.
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site roniporlcr sur la ponctualité. Je me fis t'ain; une description exaclo de cette église, dans le dessein de m'en servir dans cet ouvrage; nuiis comme j'ai (iiielquo raison de douter que cclni qui me donnait ces renseignements en ait jamais lui-mrme vu l'intérieur, j(î me contenterai de dire (jue c'est maintenant un bel édifice , dont on a reconstruit la majeure partie il y a quarante à cinquante ans; mais on y voit encore (juclques arcades de l'ancienne chantrerie, fondée, dit-on, par le loi Jean , et c'est avec cette partie plus ancienne du bâtiment que mon histoire a quelque rapport.
Un matin de la fin de septembre , ou des premiers jours d'octobre IG52 ', jour fixé pour rendre au ciel des actions de grâces solennelles de la victoire décisive remportée à Worcester, un auditoire assez nombreux était assemblé dans la vieille chantrerie ou chapelle du roi Jean. L'état de l'église et le caractère des assistants attestaient également les fureurs de la guerre civile et l'esprit du temps. Le saint lieu offrait plus d'une marque de dévastation. Les croisées, autrefois formées de vitraux peints, avaient été brisées à coups de piques et de mousquets, comme ayant servi et appartenu à l'idolâtrie. La sculpture de la chaire était endommagée, et deux belles balustrades en bois de chêne avaient été détruites pour la même raison concluante. Le maître-autel avait été enlevé, avec les débris de la grille dorée qui l'entourait jadis. Oii voyait encore épars dans l'églistî les fragmen's des statues mutilées et arraché(>s à divers monuments : c'étaient des guerriers ou des saints
De leur iiiclio arrachés indigne récompense
De leurs sages conseils, de leur noble vaillance.
Le vent froid de l'autonme sifflait à travers le vide des bas-côtés de ce lieu sacré , où des restes de pieux , des traverses de bois grossièrement taillées , et une quantité de foin épars et de paille foulée aux pieds, semblaient indiquer que le temple du Seigneur, dans une crise récente encore, avait servi de caserne à un corps de cavalerie.
L'auditoire avait, conmie l'édifice, beaucoup perdu de sa splendeur. Aucun des fidèles d'un temps plus paisible ne se montrait alors comme jadis dans les bancs scul[jtés , une main sur le front pour se recueillir et prier dans le lieu où ses pères avaient prié, et suivant les mêmes formes du culte. Les yeux du fermier et du paysan cherchaient en vain la taille athlétifiue du vieux sir Henry Lee de Ditchley, qui autrefois,
t. 1Gr.2. Le roman porte dans son litre l:i date de 1651 : c'est sans doute parce <\\\c l'antein' remonte par la pensée jusqu'à la liataille de NVorccster.
couvert d'un manteau brodé , la barbe et les moustaches frisées avec soin, traversait lentement les ailes de l'église , suivi de son chien chéri, dont la fidélité avait autrefois sauvé la vie à son maître, et qui l'accompagnait régulièrement à l'église. II est vrai que Bevis prouvait la justesse du proverbe qui dit : — C'est un bon chien que celui qui va à l'éghse j — car si ce n'est qu'il était accidentellement tenté de joindre sa voix à celle du chœur, il se conduisait avec autant de décorum qu'aucun des membres de la congrégation, et sortait aussi édifié peutêtre que quel(jues-uns d'entre eux. Les jeunes filles de Woodstock cherchaient aussi inutilement les manteaux brodés , les éperons retentissants, les bottes à taillades et les grands panaches des jeunes cavaliers de cette maison et d'autres familles nobles, qui traversaient naguère les rues et le cimetière avec cet air d'aisance et d'insouciance annonçant peut-être un peu trop de confiance en soi-même, mais non sans grâce quand ii est accompagné de bonne humeur et de courtoisie. Où étaient elles-mêmes les bonnes vieilles dames avec leurs coitt'es blanches et leurs robes de velours noir, et leurs filles ,
Astres charmants qui tixaierit tous les yeux ?
OÙ étaient-elles maintenant celles qui , lorsqu'elles entraient dans l'église, dérobaient habituellement au ciel une moitié des pensées des hommes? — Mais, hélas! toi surtout, Alice Lee, toi si douce, si sensible et si aimable par tes prévenances, — ainsi s'exprime un annaliste contemporain dont nous avons déchiffré le manuscrit; — pourquoi suis-je destiné à écrire l'histoire de ta fortune déchue? Pourquoi ne pas remonter plutôt à l'époque où descendant de ton palefroi, tu étais accueillie comme un ange qui serait arrivé du ciel , tu recevais autant de bénédictions que si tu avais été le messager céleste des plus heureuses nouvelles? — Tu n'étais pas une créature inventée par l'imagination frivole d'un romancier ; un être bizarrement décoré de perfections contradictoires; je te chérissais à cause de tes vertus ; et quant à tes défauts , je crois qu'ils te rendaient encore plus aimable à mes yeux !
Avec la maison de Lee, d' autres familles de sang noble et honorable, les Freemantles, les Winklecombes, les Drycotts, etc., avaient disparu de la chapelle du i oi Jean ; car l'air d'Oxford était peu favorable aux progrès du puritanisme, qui s'était plus généralement étendu dans les comtés voisins. Il se trouvait pourtant dans la congrégation une ou deux personnes qui , par leurs vêtements et leurs manières ,
semblaient des gentilshommes campagnards de considération. On y voyait aussi qiiciqiios-uns des notables de la ville de Woodstock, la plupart couteliers ou gantiers, à qui leur habileté à travailler l'acier et la peau avait procuré une honnête aisance : ces dignitaires portaient de longs manteaux noirs, à collets plissés, et, au lieu de llamberge et de couteau, leur Bible et leur agenda étaient suspendus à leur ceinture '.
Cette partie respectable, mais la moins nombreuse de l'auditoire, se composait de bons bourgeois qui avaient, pour adopter la profession de foi presbytérienne, renoncé à la liturgie et à la hiérarchie de l'église anglicane, et qui recevaient les instructions du révérend Nehemiah Holdenough , prédicateur célèbre par la longueur de ses discours et par la force de ses poumons. Près de ces graves personnages étaient assises leurs épouses , femmes de bonne mine , en manchettes et en gorgerette, semblables aux portraits qui sont désignés dans les catalogues de tableaux sous le titre de — femme d'un bourguemesire, — et leurs jolies filles qui, comme le médecin de Chaucer -, ne faisaient pas leur étude exclusive de la Bible, mais qui, au contraire, quand un regard pouvait échapper à la vigilance de leurs honorabif^s mères, laissaient égarer leur attention, et causaient des distractions aux autres.
Avec ces personnes élevées en dignité, il y avait dans l'église une réunion nombreuse d'assistants des classes inférieures, quelques-uns attirés par la curiosité, mais la plupart ouvriers sans éducation, égarés dans le dédale des discussions théologiques du temps, et membres d'autant de sectes différentes qu'il y a de couleurs dans l'arc-en-ciel. L'extrême présomption de ces savants Thébains ^ égalait leur extrême ignorance : leur conduite dans l'église n'était ni respectueuse ni édifiante 5 la plupart d'entre eux affectaient un mépris cynique pour tout ce qui n'est regardé comme sacré que par la sanction des hommes. L'église n'était pour eux qu'une maison surmontée d'un clocher ; le ministre, un homme comme les autres; ses instructions, une nourriture grossière \ indigne du palais spirituel des saints; et la prière, une invocation au ciel, à laquelle chacun s'unissait ou ne s'unissait pas, suivant que son sens critique le trouvait convenable.
Les plus âgés, assis ou debout sur leurs bancs avec leurs grands
1. CeltL' coutume (les puritains est souvent luenlioiinée daus de vieilles pièces de tlieàlre, entre autres dans la Veuve de Watlinn-Slreet.
■2. Itans les contes de (lanteiliiu y.
3. Expressiou de SlialiS|ieaie employée diins un sens indéleiniiné ou iroiiiiiue. Dans un de sesaceès de l'olio, le rui Lear prend iÀlmoiitl poin- nu philosophe de iliobes, et veut interroger ee xuvtiitl Thébaiii siu' de liauies (lueslious métaphysiques [khuj Leur, ail. m ).
'«. Il y a ilaiis l'oii;;liial .^oiiser, et /n'/c.'/i' mins sitreiir.On irmivera dans une noie à la lin du cliapilrc uiu! rniieuse apolotïie de celle imliceiile cimparaisou des prières comuuines.
chapeaux à forme pyramidale enfoncés sur leurs visages renfrognés , attendaient, en silence, le ministre presbytérien comme des mâtins attendent le taureau qui va être attaché au pieu; les plus jeunes ajoutaient à leur hérésie des manières plus hardies, et se donnaient plus de licence : ils tournaient la tête de tous côtés pour regarder les femmes, bâillaient, toussaient, causaient à demi-voix, mangeaient des pommes et cassaient des noix , comme s'ils eussent été dans la galerie d'une salle de spectacle, avant le lever du rideau.
Il se trouvait aussi dans la congrégation quelques soldats, les uns portant le corselet et le casque d'acier, les autres en justaucorps de buffle, et quelques-uns en uniforme rouge. Ces guerriers avaient la bandoulière sur l'épaule, leur giberne pleine de munitions, et ils étaient appuyés sur leurs piques ou sur leurs mousquets. Ils avaient aussi leurs doctrines particulières sur les points les plus difficiles de la religion, et ils mêlaient les extravagances de l'enthousiasme au courage et à la résolution la plus déterminée dans le combat. Les bourgeois de Woodstock regardaient ces militaires avec une sorte de crainte respectueuse; car, quoique ceux-ci s'abstinssent généralement de tout acte de pillage et de cruauté, ils avaient pouvoir absolu de s'en permettre, et les citoyens paisibles n'avaient d'autre alternative que de se soumettre à tout ce que pouvait suggérer l'imagination mal dirigée et en délire de leurs guides armés,
Après quelque temps d'attente, M. Holdenough commença à traverser les ailes de la chapelle, non de ce pas lent et avec cet air vénérable que prenait autrefois l'ancien Recteur pour maintenir la dignité du surplis, mais d'une marche rapide,. en homme qui arrive trop lard à un rendez- vous, et qui se hâte pour réparer le temps perdu. C'était un homme grand, maigre, au teint brûlé, et la vivacité de ses yeux annonçait un caractère tant soit peu irascible. Son habit était brun, et non pas noir; et par-dessus ses autres vêtements il portait, en l'honneur de Calvin, le manteau de Genève, de couleur bleue, qui flottait sur ses épaules tandis qu'il courait à sa chaire. Ses cheveux gris étaient coupés ras, et ils étaient couverts d'une calotte de soie noire, tellement collée sur sa tête, qu'un mauvais plaisant aurait pu comparer ses deux oreilles en l'air à deux anses propres à enlever toute sa personne. Le digne prédicateur portait des lunettes ; sa longue barbe grise se terminait en pointe, et il avait en main une petite Bible de poche garnie de fermoirs d'argent. En arrivant à la chaire, il s'arrêta un instant pour reprendre haleine, et se mit ensuite à gravir les marches deux par deux.
Mais il fut arrêté par une main vigoureuse qui saisit sou manteau. C'était celle d'un homme qui s'était détaché du groupe des soldats. Il était de moyenne taille, mais robuste, il avait l'œil vif et une physionomie qui, quoique commune, avait une expression remarquable. Son costume, sans être régulièrement militaire, annonçait son état de soldat. 11 avait un grand pantalon de cuir, portait d'un côté un poignard, et de l'autre une rapière d'une longueur effrayante, ou un estoc, comme on l'appelait alors. Son ceinturon de maroquin était garni de pistolets.
Le ministre, interrompu ainsi à l'instant où il allait commencer ses fonctions, se retourna vers celui qui l'arrêtait, et lui demanda d'un ton qui n'était rien moins que doux , le motif de cette interruption.
— L'ami, répondit le soldat, ton devoir est-il de prêcher ces bonnes gens?
— Sans doute, dit le ministre, c'est mon dessein et mon devoir. Malheur à moi si je ne prêche pas l'Évangile ! Laisse-moi, l'ami, et ne m'arrête pas dans mes travaux.
— Mais j'ai le projet de prêcher moi-même, répliqua l'homme à l'air guerrier : tu feras donc bien de me céder la place ; et si tu veux suivre mon avis, reste pour partager avec ces pauvres oisillons les miettes de saine doctrine que je vais leur jeter.
— Retire-toi, homme de Satan ! s'écria Holdenough rouge de colère, respecte mon ordre, mon habit.
— Je ne vois rien, répondit le militaire, ni dans la coupe , ni dans l'étoffe de ton habit, qui exige de moi plus de respect que tu n'en as eu toi-même pour le rochet de l'évêque. Ses vêtements étaient noir et blanc, les tiens sont brun et bleu. Vous êtes tous des chiens couchants, paresseux, n'aimant qu'à dormir 5 des bergers qui font jeûner leur troupeau, mais qui ne le surveillent pas, chacun d'eux ne songeant qu'à son profit.
Les scènes indécentes de ce genre étaient si communes à cette époque, que personne ne songea à intervenir dans cette querelle. L'auditoire regardait en silence ; la classe supérieure était scandalisée, et dans la classe inférieure, les uns riaient, les autres soutenaient le soldat ou le ministre, suivant leur opinion. Cependant la contestation devint plus vive, et M. Holdenough demanda du secours à grands cris.
— Monsienr le maire de Woodstock, s'écria-t-il , serez-vous du nombre de ces magistrats corrompus et en vain armés du glaive? citoyens, ne viendrez-vous pas au secours de votre pasteur? dignes
aldermen ', me verrez-vous étrangler sur les marches de la chaire par cet homme vêtu de buffle, par cet enfant de Bélial? mais j'en triompherai, je briserai les liens dont il me charge.
Tout en parlant ainsi, Holdenough s'efforçait de gravir les marches, en s'aidant de la rampe de l'escalier. Son persécuteur tenait toujours son manteau d'une main ferme, et le tirait avec une telle force, que le prédicateur était presque étranglé. Mais, en prononçant ces derniers mots d'une voix à demi étouffée, le ministre eut l'adresse de dénouer le cordon qui attachait le manteau autour de son cou; de sorte que, le manteau cédant inopinément, le soldat tomba à la renverse sur les marches, et Holdenough, en liberté, monta dans sa chaire , où il entonna un psaume de triomphe pour célébrer la chute de son antagoniste. Mais le tumulte qui régnait dans l'église vint mêler de l'amertume à la douceur de sa victoire , et quoiqu'il continuât, avec son clerc fidèle, à chanter un hymne d'allégresse , leurs voix ne se faisaient entendre que par intervalles, comme le cri du courlieu pendant un ouragan.
Voici quelle était la cause de ce tumulte : le maire était un zélé presbytérien, et, dès l'origine, il avait vu avec beaucoup d'indignation la conduite du soldat, quoiqu'il hésitât à se déclarer contre un homme armé, tant qu'il était ferme sur ses jambes et en état de résister. Mais dès que le champion de l'indépendance fut étendu sur le dos, tenant encore en main le manteau genevois du prédicateur, le magistrat s'élança vers la chaire, en s'écriant qu'une telle audace étai* intolérable, et il ordonna à ses constables de saisir le champion abattu , en ajoutant avec toute la magnanimité du courroux : — Je ferai arrêter jusqu'au dernier de ces Habits-Rouges; je l'enverrai en prison, fùt-il Noll- Cromwell lui-même.
L'indignation du digne maire l'avait emporté sur sa raison quand il fit cette rodomontade déplacée, car trois soldats qui étaient restés jusqu'alors immobiles comme des statues firent sur-le-champ un pas en avant, ce qui les plaça entre les officiers municipaux et leur compagnon qui se relevait. Ils exécutèrent simultanément le mouvement de poser les armes, comme on le pratiquait alors, et les crosses de leurs mousquets, en retentissant sur les pierres qui pavaient l'église, tombèrent à peu de lignes des pieds goutteux du magistrat. Le fonctionnaire énergique, dont les efforts en faveur de l'ordre se trouvaient ainsi paralysés, jeta un regard sur ceux qui devaient le soutenir; et
i. Meiiibics du conseil de la ville. — 2. Noll, abréviation faniilic-ie d'Olivi(>i-.
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c'en fut assez pour lui prouver que la force n'était pas de son côlé. Tous avaient fait un pas rétrograde en entendant ce bruit de mauvais augure produit par le choc du fer contre la pierre. Il fut donc obligé de s'abaisser à une explication.
— Qiit- voulez-vous, mes maîtres'.' dit-il; convient-il à des soldats Ijonnètes et craignant Dieu, qui ont fait j)0in' le pays des exploits tels qu'on n'en avait jamais vu ; leur convient-il de causer du scandale et du tumulte dans l'église, et de devenir les fauteurs et souteneurs d'un profane qui, un jour de solennelles actions de grâces, voudrait empêcher le ministre de monter dans sa chaire?
— Nous n'avons rien à démêler avec ton église, comme tu l'appelles, répondit un militaire qui, d'après une petite plume dont le devant de son morion était orné, paraissait être le caporal du détachement ; nous ne voyons pas pourquoi des hommes que le ciel a doués d'inspiration ne seraient pas entendus dans ces citadelles de superstition aussi bien que les porteurs d'habits noirs d'autrefois, et ceux qui prennent le manteau de Genève aujourd'hui. C'est pourquoi nous arracherons votre Jack Presbyter ' de sa guérite en bois ; notre camarade ie relèvera de garde, y montera en sa place, et n'épargnera pas ses poumons.
— Eh bien ! Messieurs, dit le maire, si tel est votre dessein, nous ne sommes pas en état de vous résister, gens paisibles que nous sommes, comme vous le voyez. Mais permettez-moi d'abord de parler à ce digne ministre, Nehemiah Holdenough, atin de le déterminer à céder sa place pour aujourd'hui sans plus de scandale.
Le pacifique magistrat interrompit alors les accords chevrotants d'Holdenough et de son clerc, en les priant tous deux de se retirer, pour empêcher, leur dit-il, qu'on n'en vînt aux coups.
— Aux coups ! répéta le prédicateur presbytérien ; il n'y a nul danger qu'on en vienne aux coups avec des gens qui n'osent s'élever contre cette profanation ouverte de l'église et ces principes d'hérésie audacieusement avoués.
— Allons, allons, monsieur Holdenough, n'occasionnez pas de tumulte et ne criez pas aux bâtons ^. Je vous le dis encore une fois, nous ne sommes pas des hommes de guerre ; nous n'aimons pas à verser le sang.
1. Jack Presbyter, votre ministre presbytérien. Jflf/,- est ici un terme de mépris, un nom trivinl qui, joint au mol mrtint de l'rcsbytcr, produit un mélange d'empliase et de familiarité méprisante.
2. Allusion à une coutume des apprentis de Londres, fons le règne de Jacques et d'Klisalieth. Quand l'un d'eux se prenait de querelle avec des passants, et qu'il n'était pas le plus fort, il criait: — Aux liAlonsI — et tous ses camarades sortaient de leurs boutitiues, armés de s?ourdins, pour aller i\ son secours. (Voir les Aventures de Nii/ii , cliap. I.)
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— Non, répondit le prédicateur avec mépris; pas plus qu'on ne pourrait en tirer avec la pointe d'une aiguille. 0 tailleurs * de Woodslock; — car qu'est-ce qu'un gantier, sinon un tailleur qui travaille en peau? — je vous abandonne par mépris pour la lâcheté de vos cœurs et la faiblesse de vos bras; je chercherai ailleurs un troupeau qui ne fuira pas loin de son pasteur en entendant braire le premier âne sauvage sortant du grand désert.
A ces mots , le prédicateur mécontent descendit de sa chaire ; et, secouant la poussière de ses souliers , il sortit de l'église avec autant de précipitation qu'il y était entré, quoique pour une raison contraire. Les citoyens virent sa retraite avec chagrin , et non sans un sentiment de componction qui semblait leur faire reconnaître riu'ils n'avaient pas joué le rôle le plus courageux du monde. Le maire et plusieurs autres quittèrent l'église pour suivre le ministre et tâcher de l'apaiser.
L'orateur indépendant, naguère étendu par terre, et maintenant triomphant , s'installa dans la chaire sans plus de cérémonie ; tirant une bible de sa poche, il prit son texte dans le quarante-cinquième psaume. — 0 Ïout-Puissant, ceins ton glaive sur ta cuisse avec ta gloire et ta majesté, et prospère dans ta puissance. — Sur ce sujet, il commença une de ces déclamations exagérées, si communes à cette époque où l'on était accoutumé à dénaturer et à torturer le sens de l'Écriture pour l'adapter aux événements récents {') -. Le verset qui, dans son sens littéral, s'appliquait au roi David, et dans son sens mystique avait rapport à la venue du Messie , devenait , dans l'opinion de l'orateur militaire, applicable à Olivier Cromwell, général victorieux d'une république au berceau qui ne devait pas arriver à sa majorité.
— Geins ion glaive, s'écria le prédicateur avec un ton d'emphase, et ce glaive n'est-il pas une aussi bonne lame qu'aucune de celles qui ont jamais été suspendues à un ceinturon, ou qui ont battu contre une selle de fer? — Oui, vous dressez les oreilles, couteliers de Woodstock, comme si vous doutiez de ce que c'est qu'un bon glaive. — Est-ce vous qui l'avez forgé? J'en doute. — L'acier a-t-il été trempé dans l'eau tirée de la fontaine de Rosemonde ^, ou la lame a-t-elle été bénite par le vieux bélître de prêtre de Godstow? — Vous voudriez sans doute nous faire croire que vous l'avez forgée , trempée , atTilée , polie, tandis qu'elle n'est jamais entrée dans une forge de Woodstock.
1. Le nom de tailleur a élé longtemps un terme d'opprobre en Angleterre. C'est ici une allusion toute directe pour les gantiers et fabricants de Woodstock. Woodslock est encore une ville renommée pour ses gants et ses manufartures d'acier.
2. Les noies indiquées par uue lettre sont placées à la fin du volume.
3. .Mlusion toule locale, Woodslock ayant élé l'asile de la belle Itoseniondc.
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Vous étiez trop occupés à l'airo des <(uih'ai!x poiii' los prêtres fainéants et présomptueux d'Oxford , dont les \<hix élaiciil lollement enfoncés dans la graisse qu'ils ne ])uront voir la <lestniction (|ue lorsqu'elle les eut saisis à la gor}.>e. — Mais je puis vous dire, moi, où ce glaive a été forgé, trempé, affilé, poli. Tandis que vous faisic^z, comme je viens de le dire, des couteaux pour des prêtres imposteurs, et des poignards pour des Cavaliers blasphémateurs et dissolus, alin qu'ils vinssent couper la gorge au peuple d'Angleterre, il fut forgé à Long-Marston- Moor ', où les coups pleuvaient plus vite que le marteau ne tomba jamais sur votre enclume. — 11 fut trempé à Naseby - dans le meilleur sang des Cavaliers. — Il fut affilé en Irlande contre les murs de Drogheda, et rémoulu en Ecosse à Dunbar. — Enfin il fut tout réceumient poli à Worcester; il brille avec autant d'éclat que le soleil au milieu du firmament, et il n'y a point en Angleterre de lumière qui puisse en approcher.
Ici les soldats qui formaient une partie de l'auditoire firent entendre un murmure d'approbation. Ce murmure, analogue aux — écoutez! écoutez! — de la chambre des communes d'Angleterre, devait naturellement ajouter à l'enthousiasme de l'orateur, en lui apprenant que ses auditeurs le partageaient.
— Et maintenant, continua le belliqueux apôtre avec une énergie croissante, que dit le texte? — Prospère dans ta puissance. — Ne t'arrête pas dans ta course. — N'ordonne point de halte. — Ne quitte pas la selle. — Poursuis les fuyards dispersés. — Sonne de la trompette, et que ce soit , non pas une vaine fanfare , mais le boute-selle , le départ, la charge. — Poursuis le Jeune Homme ■'. — Qu'y a-t-il de commun entre lui et nous? — Tue, prends, détruis, partage les dépouilles. — Tu es béni, Obvier, à cause de ton honneur. — Ta cause est juste, et il est évident que tu es appelé à la soutenir. Jamais la défaite n'a approché de ton bâton de commandement; jamais désastre n'a suivi ta bannière. Marche donc, fleur des soldats anglais; marche, chef élu des champions de Dieu ; ceins tes reins de résolution , et vole sans l'arrêter vers le but auquel tu es appelé par le ciel.
Un autre murmure d'approbation , que répétèrent les échos de la vieille église, permit au soldat prédicateur de reprendre haleine un instant; mais ensuite les habitants de Woodstock l'entendirent, non
1. Plaine dii comié d'York, fameuse iiai' une bataille si fatale à la cause de Charles en <644. ■2. Vllhi-e i!u cuiiiiedi' Noitlianiiilon (lii se doiiiia , en ic^o , une autiv bataille tUTisive eu faveur des 'rèles-lloiiiles. Cioniwell elle roi y coiiibatlireiit en personne. 3. Les républicains nonnnaicnt ainsi Charles U.
sans inquiétude, diriger d'un autre côté le torrent de son éloquence.
— Mais pourquoi vous parler ainsi , à vous , habitants de Woodstock, qui ne réclavnez pas une portion d'héritage avec notre David; qui ne prenez aucun intérêt au fils du Jessé de l'Angleterre? vous qui combattiez de toutes vos forces , — et elles n'étaient pas bien formidables , — vous qui combattiez pour l'Homme ^ sous ce papiste altéré de sang, sir Jacob Aston, ne complotez-vous pas maintenant, ou n'étes-vous pas prêts à comploter , pour rétablir le Jeune Homme , connue vous rap))elez, le tils impur du tyrasi qui n'est plus? — Pourquoi votre chef tournerait-il sa bride de noire côté? dites-vous dans vos cœurs ; nous ne voulons pas de lui ; et , si nous pouvons en venir à bout, nous préférons nous vautrer dans le bourbier de la monarchie avec la truie qui vient d'être lavée. — Eh bien! habitants de Woodstock, je vous le demande, répondez-moi. Avez-vous encore faim des — potées de chair des moines de Godstow? Vous me direz non. Mais pourquoi? parce que les pots sont fendus et brisés, et que le feu qui chauffait leur four est éteint. — Je vous le demande encore : continuez-vous à boire l'eau de la fontaine des fornications de la belle Rosemonde? Vous direz non. Mais pourquoi?....
Ici l'orateur, avant de pouvoir répondre à sa manière à la question qu'il faisait, fut interrompu par la réplique suivante , prononcée d'un ton ferme par un membre de la congrégation :
— Parce que vous et vos pareils ne nous avez pas laissé une goutte d'eau-de-vie pour mêler avec cette eau.
Tous les regards se tournèrent vers l'audacieux interrupteur , qui était debout, appuyé contre un des piliers massifs d'architecture saxonne , avec lesquels il avait lui-même quelque ressemblance , car c'était un homme de petite taille , mais vigoureux, ayant les épaules carrées, une espèce de Little-John ^ , tenant en main un gros gourdin, et dont l'habit, usé et fané , avait été jadis de drap vert de Lincoln, et conservait quelques restes d'ancienne broderie. Il avait un air d'insouciance , d'audace et de bonne humeur ; et , malgré la crainte que leur inspiraient les militaires, quelques citoyens ne purent s'empêcher de s'écrier : — Bien répondu , Jocelin Joliffe !
— Jocelin JoUy , l'appelez-vous? continua le prédicateur sans paraître ni confus ni mécontent de cette interruption; j'en ferai Jocelin de la prison s'il s'avise encore de m'interi'ompre. C'est sans doute quelqu'un de vos gardes forestiers , qui ne peuvent oublier qu'ils ont
i. Cliarles 1er.