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CHAPITRE XXXII

Habillez-voiis, habillez-vous, motlez vos niasqurs. Shakspeare , Henri JV.

A compagnie que nous avons laissée dans l'appartement de Victor Lee allait se séparer pour la nuit, et venait de se lover pour se souhaiter réciproquement le bonsoir , quand on entendit frapper à la porte du vesribul(\ Albert, remplissant les fonctions de vedette , sortit pour alier voir qui

pouvait frapper à une pareille heure, et invita ses compagnons à attendre

sans bruit son retour.

— Qui est là? — Que voulez -vous? demanda-t-il en arrivant à la porte.

— C'est seulement moi , répondit une voix grêle.

— Et quel est votre nom , mon petit ami ?

— S|)itfire, Monsieur.

— Spitlire?

— Oui , Monsieur , Spitfire. Tout le monde m'appelle ainsi , et même le colonel Kverard, et cependant mon véritable nom est Spittal.

— Le colonel Everard ! — Venez-vous de sa part?

— Non , Monsieur; je viens de la part de maître Roger Wildrake de Squattlesea-Mere, comté de Lincoln , et j'apporte à miss Lee quel(|ue chost; (pie je dois lui remettre en mains pro[)res, si vous voulez bien m'onvrir la porte et me laisser entrer, Monsieur; car je ne puis rien faire avec une planche de trois pouces entre nous.

— C'est quelque frasiitie de cet ivrogne enragé, dit Albert à voix basse à sa sœur, qui l'avait suivi sur la pointe des pieds.

— Ne tirons pas si vite cette conclusion, mon frère, dit Alice. La moindre bagatelle peut avoir de l'importance en ce moment. — Et qu'est-ce que m'envoie maître Wildrake, jeune homme?

— Pas grand'chose; mais il désirait tant vous l'envoyer, qu'il m'a fait descendre par la fenêtre , comme si j'eusse été un chat , pour que les soldats ne m'arrêtassent pas.

— L'entendez-vous? dit Alice à son frère; pour l'amour du ciel! ouvrez-lui la porte.

Albert, dont les soupçons étaient alors suffisamment éveillés, se hâta d'ouvrir la porte , et fit entrer le jeune homme , dont l'extérieur , semblable à celui d'un lapin vidé dans une écurie, ou d'un singe dans une foire , aurait pu fournir quelque amusement en toute autre circonstance. Le jeune messager entra dans le vestibule, et, après maintes salutations grotesques, il remit la plume de bécas-e (e) à miss Lee, avec beaucoup de cérémonies , en lui disant que c'était le prix de la gageure qu'elle avait gagnée.

— Dis-moi, mon petit homme, dit Albert, ton maître était-il gris ou dans son bon sens quand il t'a chargé d'apporter une plume à ma sœur à une pareille heure de la nuit ?

— Sauf votre respect , Monsieur , il était ce qu'il appelle dans son bon sens, et ce que, en parlant de tout autre, j'appellerais un peu gris.

— Le maudit fat ! s'écria Albert. — Tiens , prends ce teston , et dis à ton maître de mieux choisir le temps et les personnes pour ses plaisanteries.

— Un moment ! dit Alice; n'allons pas si vite : ceci mérite quelque attention.

— Une plume ! dit Albert; que voulez-vous faire de cette plume? Le docteur Rocheclitïe lui-même, qui tire la quintessence de tout , comme une pie tirerait le jaune d'un œuf, ne ()oinTait rien tirer de cela.

— Voyons donc ce que nous pourrons en tirer sans lui , répliqua Alice. Et s'adressanl au jeune messager elle ajouta : — 11 y a donc des étrangers chez votre maître ?

— Chez le colonel Everard , Madame , ce qui est la même chose.

— Et fjuellc espèce d'étrangers? Des amis sans doute?

— Oui, .Madame, une sorte d'amis (|ui savent se faire bien recevoir quand l'iiùle ne leur fait pas bon accueil. — Des soldats. Madame.

— Sans doute ceux qui sont depuis quelque temps à Woodstock , dit Albert.

— Non, MonsitMir, ce sont (1<! nouveaux venus, avec de beaux justaucorps de IxiRle et d(^s phupios d'acier sur la poitrine. Et Iimucoiiiuiandanl ! ni Votre Honneur, ni Madame n'ont jamais vu un lionnne semblable. SpitHre n'en a jamais vu, du moins.

— Est-il i^rand , ou petit? deujauda Albert sérieusement alarmé.

— Ni l'un ni l'autre, Monsieur, mais c'est un homme vigoureux, ayant les épaules larges , le nez gros et rouge, une figure à laquelle on ne serait guère tenté de dire non. Il a plusieurs otficiers avec lui. — Je ne l'ai vu qu'un instant, mais je ne l'oublierai de ma vie.

— Vous avez raison, dit le colonel à sa sœur en la tirant à part, tout à fait raison : l'archidiable est arrivé.

— Et la plume annonce la nécessité de la fuite, dit Alice, à qui ses craintes facilitaient l'interprétation de cet emblème ; et la bécasse est un oiseau de passage.

— Vous l'avez deviné, s'écria son frère ; mais le temps nous presse cruellement. — Donnez à ce garçon quelque chose de plus, — une bagatelle, afin de ne pas exciter de soupçons, et renvoyez-le. — II faut que je voie à l'instant Rocheclifte et Jocelyn.

Il les chercha partout, et, ne les trouvant nulle part, il retourna promptement dans Tappartement de Victor Lee, où le page supposé, jouant toujours le rule de Louis Kerncguy, cherchait à amuser le vieux chevalier, {[ui, tout en riant de ses saillies, avait grande envie de voir ce qui se passait dans le vestibule.

— Qu'y a-t-il donc, Albert? demanda le vieillard. Qui est venu à la Loge à une heure si indue? Pourquoi a t-on ouvert la porte? Je n'entends pas que mes arrangements domestiques et les règlements que j'ai établis pour la tenue de cette maison soient enfreints parce que je suis vieux et pauvre. — Pourquoi ne me répondez-vous pas? — Qu'avez-vous à causer tout bas avec maître Kerneguy, sans que ni rini ni l'autre vous fassiez attention à mes paroles? — Ma fille Alice, auriezvous assez de jugement et de civilité pour me dire qui a été reçu ici à une pareille heure contre la teneur générale de mes ordres?

— Personne, mon père, répondit Alice; c'est un enfant qui a apporté un message, — un message (|ui parait alarmant.

— La seule crainte, mon père, ajouta Albert on s'avançaut vers lui, c'est qu'au lieu de rester avec vous juscpi'à demain, connue nous nous le proposions, nous ne soyons obligés tle vous faire nos adieux à l'instant même.

— Non , mon frère, dit Alice; il faut ([ue vous restiez et que vous aidiez à défendre le château. — Si vous disparaissez tous deux, la pour-

suite commencera sui-le-champ , et réussira prol)ahlement ; mais si vous restez, Albert, la recherche dans tous les endroits secrets de cette maison prendra quelque temps. —Et vous pouvez aussi changer d'habits avec maître Kerneguy.

— Bien dit, ma noble sœur, s'écria Albert; — excellente idée. — Oui, Louis, je reste ici comme Louis Kerneguy, et vous allez partir comme maître Albert Lee.

— Je ne trouve pas que cela soit juste, dit Charles.

— Ni moi, dit le vieux chevalier.— On va, on vient, on fait des projets, on les change, tout cela dans ma propre maison et sans me consulter! — Qui est ce maître Kerneguy, et qu'est-il pour moi, que mon fils reste ici et coure le risque de tout ce qui pourra lui arriver, tandis que et; jeune page écossais s'échappera sous les vêtements d'Albert? — Je ne souffrirai pas qu'un tel projet s'exécute, quand ce serait un fil de la toile d'araignée la plus déliée qui ait jamais été tissée dans le cerveau du docteur Rochecliffe. — Je ne vous veux pas de mal, Louis; vous êtes un aimable garçon; mais en tout ceci j'ai été traité un peu trop légèrement.

— Je pense tout à fait comme vous, sir Henry, répondit Charles ; vous avez été payé de votre hospitalité par un manque de confiance, tandis qu'il aurait été impossible de mieux la placer. Mais le moment est venu où je dois vous dire, en un mot, que je suis cet infortuné Charles Stuart dont le destin fut de causer la ruine de ses meilleurs amis, et dont le séjour actuel dans votre famille menace d'y attirer la désolation et la destruction.

— Maître Louis Kerneguy, s'écria le vieux chevalier avec colère, je vous apprendrai à savoir distinguer à qui vous pouvez adresser des plaisanteries si déplacées. Il ne me faudrait pas une bien forte provocation pour me faire désirer de tirer une palette de sang à un mal appris comme vous.

— Modérez-vous, mon père, pour l'amom' du ciell dit Albert; c'est bien véritablement le roi (jui est devant vous; et sa personne est dans un tel danger ijue chaque instant que; nous perdons peut amener nne catastrophe fatale.

— Juste ciel! s'écria sir Henry en joignant les mains et en se levant pour se jeter aux pieds du roi; mes désirs les plus arilents sont-ils donc accomplis, et le sont-ils de manière à me faire regretter qu'ils l'aient jamais été!

Il essaya de lléchir le genou devant le roi, lui baisa la main, pendant que de tTosses larmes coulaient de ses yeux, et lui dit : — Pardon, Mi-

lord ! — Voli'o Majosté, je veux dire, — pennellez-iiioi de rn'asseoir un instant en votre |)réseiice, jusqu'à ce que mon sang coule plus libi-e-

nient dans mes veines, et alors

Charles releva son vieux et fidèle sujet, et même en ce moment d'inquiétude, de crainte et de danger, il voulut le reconduire lui-même à son faulenil, siu* lequel sir Hem-y se laissa tomber dans un état d'épuisement complet, sa tète penchée sur sa longue barbe blanche, qu se mêlait avec ses cheveux argentés. Pendant ce temps, Albert et Alice continuaient de presser le roi de partir à l'instant même.

— "Vous trouverez les chevaux , dit Albert, à la chaumière du garde forestier; le premier relais n'est qu'à dix-huit ou vingt milles, et si les chevaux peuvent vous conduire jusque-là...

— Mais ai)rès tout, dit Alice, ne vaudrait-il pas mieux se fier aux appartements secrets du château, qui sont si nombreux, si bien cachés?

— l'appartement du docteur Rocheclifîe, par exemple, et d'autres encore plus difticiles à trouver ?

— Hélas ! répondit Albert ! tout ce (|ue j'en sais, c'est qu'ils existent. Mon père avait prêté serment de ne les faire connaître qu'à une seule personne, et il avait choisi Rocheclitrc

— Je préfère la liberté des chanijjs à la meilleure cachette de toute l'Angleterre, dit le roi ; si je pouvais trouver le chemin de la chaumière où sont les chevaux, je verrais quels arguments le fouet et l'éperon pourraient employer pour les faire arriver promptement au rendezvous où je dois rencontrer sir John Acland et des montures fraîches.

— Partez avec moi, colonel Lee, et courons ventre à terre. — Les Têtes-Rondes nous ont battus en bataille rangée; mais s'il s'agit d'une course à pied ou à cheval, je crois pouvoir les battre à mon tour.

— Mais en ce cas, dit Albert, nous perdrons tout le temps qu'on poiu'rait gagner en défendant le château. Personne n'y restera (jue mon pauvre père; et, d'après l'état où vous le voyez, il est incapable de rien faire. Nous serons poursuivis à l'instant par des chevaux frais, et les nôtres sont fatigués. — Ah ! où est ce misérable Jocelyn?

— Et le docteur Rocheclitïe, s'écria Alice, où peut-il être, lui qui est toujours si disposé à donner des avis? où peuvent-ils être allés tous deux? — Ah ! si mon père pouvait sortir de cette stupeur!

— Votre père n'est point en stiqu'ur, miss Lee, dit sir Heiu'y en se levant et en s' avançant vers eux, comme s'il eut recouvré toute l'énergie de la maturité de l'àgc^ ; je ne faisais que recueillir mes pensées ; la présence d'esprit maïuiuera-t-elle à un Le<; quand son roi a besoin d'aide ou de conseils?

Il commença alors à parler avec la fermeté d'un général qui ordonne tous les mouvements d'attaque et de défense, plein de calme lui-même, mais avec cette énergie qui force l'obéissance , et l'obéissance empressée, de tout ce qui l'entoure. — Ma fille, dit-il, éveillez dame Jellicol ; — que Phœbé se lève, fût-elle à la mort, et qu'on ferme avec soin toutes les portes et toutes les fenêtres.

— C'est une précaution qu'on a prise régulièrement depuis que Sa Majesté a honoré cette maison de sa présence, répondit Alice; mais je vais faire une nouvelle visite partout.

Elle sortit pour donner les ordres nécessaires, et revint presque au même instant.

Sir Henry continua avec le même ton de vivacité et de résolution : — Où est placé votre | remier lelais, Albert?

— A Uothebury, par Henley, chez Gray, répondit Albert. Sir John Acland et le jeune Knolles doivent y tenir des chevaux tout prêts. Mais comment y arriver avec les nôtres, qui sont épuisés?...

— Fiez-vous à moi pour cela, répondit le chevalier, et il continua avec le même ton d'autorité : — Il faut que Votre Majesté se rende sur-le-champ à la cabane de Jocelyn, où elle trouvera des chevaux et par conséquent des moyens de fuite. En nous servant avec adresse des passages et ap[)artements secrets de ce château , nous pouvons tenir en haleine ces chiens de rebelles deux ou trois bonnes heures. — Je crains bien que Rochecliffe ne soit entre leurs mains ; il aura été trahi par son indépendant. — Plût au ciel que j'eusse mieux jugé le misérable ! j'aurais employé contre lui le fer émoulu , comme ditWill. — Quant à un guide, lorsque vous serez à cheval, vous trouverez la cabane de Martin le verdier ' à un demi-trait de flèche de celle de Jocelyn. Il a une vingtaine d'années de plus que moi, mais il est vert comme un vieux chêne ; rendez-vous chez lui , et qu'il coure avec vous comme s'il y allait de la vie ou de la mort. Il vous conduira à votre relais, car il n'y a pas un renard qui se soit jamais terré dans le bois qui connaisse aussi bien le pays à sept lieues à la ronde.

— Excellent ! mon père, excellent ! s'écria Albert. J'avais oublié le verdier Martin.

— Oui, dit le vieux chevalier, la jeunesse oubhe. — Pourquoi faut-il que les membres fassent défaut quand la tête , qui peut les diriger, arrive peut-être à son point de perfection.

— Mais , dit le roi , des chevaux fatigués ! Ne pourrions-nous nous en procurer d'autres?

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