DE PLUS EN PLUS LOUFOQUE .. 1S
génieusement comprises qu'une seule targette, tournant autour d'un clou, fermait deux portes à la fois.
Quant aux poules, elles vinrent d'elles-mêmes, poussées par leur instinct de liberté extravagante. Les poules dédaignent le grain tout prêt et n'ont de plaisir à chercher leur nourriture que là 011 elles ne trouvent rien.
Un coq, naturellement, les suivit.
La basse-cour de l'Aiguille fut vite au complet. De temps en temps, il attira un pigeon, d'un coup de fusil. Les gardes du parc entendaient, mais chacun se disait : (( C'est un gardel »
L'Aiguille fit surtout preuve d'habileté dans l'achat de ses vins. Il surveillait les départs des villégiateurs et s'offrant à reprendre les fonds de tonneaux, qu'il eût été trop coûteux d'emporter à Paris. Il les chargeait sur une brouette, y joignait des restes de charbon, des litres, des vieux balais, des torchons, faisait au besoin plusieurs voyages et disait chaque fois :
— Marchez ! On s'arrangera. Je paierai ce qu'il faut.
Au dernier voyage ,il disait :
— Ne vous inquiétez donc pas. Rien ne presse. Vous reviendrez nous voir cette semaine. C'est si peu loin ! Nous ferons nos petits comptes. Je plumerai un poulet à votre intention. Les pêches de mon pêcher mûrissent. Vous en emplirez vos poches. Hâtez-vous : vous allez manquer le train.
Ainsi on s'arrangeait toujours. Et le mélange des fonds de tonneaux donnait au vin de l'Aiguille un petit goût qui n'était qu'à lui.
Grâce à son commerce prospère, le Mohican oubliait-il Marthe ? Renonçait-il à ses idées funèbres ?
Nullement, comme on va le voir. Patience ! S'il suivait le chemin le plus long vers la mort, il y arriva pourtant.
Une nuit, on frappa à sa porte.
Le Mohican sourit.
— Je parie qu'enfin les voilà, dit-il. Si j'avais un chien, il les éloignerait par ses jappements. J'ai eu bon nez de me priver de chien.
n ouvrit la porte. En effet, c'étaient eux.
— Entrez, leur dit l'Aiguille. Je vous attendais.
Pastourelle et Picpante (il faut donner tout de suite leurs noms pour dépister la police) pénétrèrent dans l'humble demeure.
— Peut-on boire une bouteille ici ? demanda Pastourelle.
— Deux si vous voulez, dit l'Aiguille.
Il les servit, et Picpante, en jetant vingt sous sur la table :
— Réglez-vous.
L'Aiguille rendit la monnaie et eut soin de laisser rouler à terre une pièce d'or.
— Oh ! oh ! fit Picpante, vous en avez beaucoup comme celle-là ?
— J'en ai d'autres, dit simplement l'Aiguille.
Pastourelle et Picpante échangèrent deux regards, non sans résultat. L'x\iguille feignit la candeur et l'inattention.
— Où les serrez-vous d'ordinaire, vos jaunets ? reprit Picpante.
— Au pied de mon lit, dans une vieille chaussette.
— C'est bon à savoir, dit Pastourelle.
Il parla bas à l'oreille de Picpante.
— Demandez-le-lui tout de même, répondit Picpante, pour l'acquit de notre conscience. C'est une formalité !
— Voulez-vous, dit poliment Pastourelle au Mohican, nous donner votre chaussette économique ?
— Donner ? Xon, dit l'Aiguille. Ce n'est pas pour me faire prier, mais l'argent se gagne. Que m'offrez-vous en échange ?
Pastourelle et Picpante tirèrent chacun un couteau de leur poche.
— • Ces couteaux vous plairaient-ils ?
— C'est maigre, dit l'Aiguille. Si, au moins, il y en avait une douzaine.
— Ce sont des couteaux à répétition, dit Pastourelle.
— Voyons voir, dit rx\iguille.
— Voyez, s'écrièrent ensemble Picpante et Pastourelle.
A ces mots, les deux misérables se précipitèrent sur le Mohican, et, l'un par devant, l'autre par derrière, ils lui livrèrent les douze coups de couteau promis.
Le temps de murmurer : « Marthe ! » de se rappeler, en une vision suprême, son pays natal, ses souvenirs d'enfance et de jeunesse, et le dernier des Mohicans expira pour la seconde et irrévocable fois.
Et, comme Pastourelle, généreux, voulait don-
i.S8 JULES RENARD
ner encore un coup de couteau, treize pour la douzaine, Picpante lui retint le bras :
— Assez, dit-il. Le mieux est l'ennemi du bien.
Je ne sais pas si vous êtes comme moi : je n'ai pas encore pu me consoler de la mort de Marthe. Du temps qu'elle était en vie, elle ne me préoccupait pas trop. Mais c'était pour moi une joie inconsciente de sentir à la portée de la main cette grasse fille blonde, pas farouche, toujours prête à causer du pays. Et le capitaine, le brave capitaine, ne vous manque-t-il pas ? C'était, lui aussi, un sympathique, cet amant toujours déçu.
Après tout, pourquoi ne laisserions-nous pas se débattre en ce triste monde, au milieu de leurs affaires, qui ne nous regardent pas, X..., cet incolore héros de roman, l'oncle de la Ware, cet Américain d'opérette, et Maubeck, cet ivrogne aux desseins malsains ? Suivons plutôt Marthe et le capitaine dans leur vie infra-terrestre. Mais, auparavant, s'il vous plaît, faisons trois pas, trois petits pas en arrière.
On se souvient que la fatale erreur d'un clerc
490 TRISTAN BEUNARD
de notaire avait envoyé le capitaine au buffet de la gare de Lyon. Il y passa six heures d'horloge à attendre Marthe, en lisant de bout en hout l'Indicateur des chemins de fer depuis le tarif des abonnements sur la Grande-Ceinture jusqu'à l'échelle des prix des fauteuils-lits et des coupés-lits-toilettes. Puis, soudain, l'idée lui vint ■qu'il retrouverait sans doute Marthe au Café du Théâtre, où elle devait, avait-elle affirmé, se rendre le soir même, en compagnie de X... C'est donc là que le capitaine s'en fut chercher sa maîtresse... et la mort.
Au commandement « de Boum ! » proféré par une explosion de gaz, les âmes de Bigorneau, du capitaine, de Marthe et de Gaspard le Book avaient quitté leurs enveloppes périssables. Puis elles s'étaient senti transporter dans une vaste plaine souterraine et sur les rives d'un fleuve noir.
C'était le fleuvs Achéron lui-même, qu'on traversait pour cinquante centimes (soixante centimes les dimanches et jours fériés). L'entreprise n'était plus au nocher Caron, qui avait passé la main à une société anonyme et faisait maintenant du yachting en amateur sur le Cocyte et sur le Phlégéthon.
Des ombres qui n'avaient pas de quoi payer îe passage erraient sur les bords, ainsi que des pierreuses. Marthe et ses compagnons s'installèrent dans le bateau, qui glissa sur l'eau sombre, où des poissons blancs se figeaient de place en place, comme les larmes d'argent d'un drap funèbre.
Je ne sais plus si c'est avant ou si c'est après avoir traversé le fleuve que Marthe et ses compagnons durent apaiser par des gâteaux la colère d'Anatole Cerbère, qui, de ses trois têtes rogues, gardait l'entrée du royaume plutonien.
Ils pénétrèrent enfin dans une halle immense, où on les fit attendre des heures et des heures.
— Je croyais que, quand on était mort, c'était fini et qu'on ne vous embêtait plus, dit patiemment le capitaine, qui tenait à la main son livret militaire.
— C'est pourtant vrai que nous sommes morts ! dit Marthe, étonnée.
— Nous sommes morts ! dirent aussi Gaspard le Book et Bigorneau.
Ils n'en revenaient pas. On vint leur annoncer qu'ils avaient tout l'après-midi pour le promener et pour visiter les enfers. Mais il fallait être rentré sans faute à l'appel de huit heures : c'est à ce moment que leur logement leur serait désigné.
— On va probablement vous mettre dans l'annexe, dit un gardien à Bigorneau.
— Il y a donc une annexe ? demanda le capitaine.
— C'est forcé, dit le gardien, avec les cent mille personnes qui rappliquent ici tous les jours. Il faut vous dire que ça n'a pas été bien compris comme installation. On a ménagé trop d'espace aux Champs-Elysées et pas assez au Tartare. Ce qui fait que, maintenant, on est obligé de loger aux Champs-Elysées, avec les bons zigs, une bonne partie des feignants du Tartare.
— Il est très bien, ce guide, dit le capitaine à Marthe. Comment vous appelle-t-on, mon ami ?
— Virgile, pour vous servir, dit le gardien. Et il ajouta :
— Ils m'appellent aussi le Cygne de Mantoue, rapport à ces vers latins que j'ai faits et que vous n'êtes pas sans connaître.
— Oui-, oui, dit poliment le capitaine, je me souviens.
— Avec votre permission, dit Virgile, je vais vous conduire dans les endroits intéressants à visiter. On va d'abord aller voir les supplices. C'est tout près d'ici, à main droite.
C'était, en effet, tout près. Après avoir marché trois minutes à peine, ils aperçurent une petite montagne qu'un gaillard de forte taille escaladait péniblement, en poussant devant lui un énorme rocher. Son effort faisait saillir de beaux muscles. Le capitaine et Gaspard le Book l'examinèrent avec attention.
— C'est Sisyphe ? demanda Bigorneau.
Le guide fit un signe affirmatif. Alors Bigorneau cligna de l'œil. Le rocher, poussé par le vigoureux Sisyphe, n'était plus qu'à cinq mètres du sommet de la montagne. Bigorneau dit froidement à Gaspard le Book :
— Cinq louis que la pierre retombe !
— Tenu, répondit le Book.
Au même instant, le terrible rocher, après
avoir oscillé sur sa base, s'échappa des bras de ; Sisyphe et roula jusqu'au bas de la montagne avec un bruit épouvantable.
— Quitte ou double ! dit le tranquille Bigorneau.
Gaspard accepta encore le pari et suivit d'un œil anxieux l'effort de Sisyphe, qui gravissait à nouveau la montagne. Mais, de nouveau, le rocher roula bruyamment vers la terre.
— Bougre de cochon de malagauche ! s'écria Gaspard.
— Quitte ou double I dit allègrement Bigorneau.
Sisyphe, encore une fois, s'attelait à la besogne.
— Aïe donc ! criait Gaspard, qui lui eût volontiers prêté la main. Aïe donc ! Un bon €oup de chien ! Tu y arrives ! Cale sur la droite ! Non : ça s'échappe à gauche ! Vas-y vas-y, garçon î Tu y es !... Nom d'un tonneau ! Coquin de sort !
Le lourd quartier de roc avait encore roulé dans la vallée.
— Quitte ou double I vociféra Gaspard.
Mais, à ce moment, le Cygne de Mantoue le tira doucement par la manche :
— Vous voyez pas qu'on est en train de vous empiler ? C'est arrangé d'avance.
Ils s'éloignèrent, après un dernier regard à Sisyphe.
— Quel dur travail ! dit le capitaine.
— Non, dit Virgile : c'est un coup à attraper. Nos promeneurs visitèrent encore quelques
suppliciés classiques, puis ils exprimèrent le désir d'aller aux Champs-Elysées, pour contempler le séjour des bienheureux.
— Y a-t-il quelques personnages célèbres que ces messieurs et clames tiennent à rencontrer particulièrement ? demanda Virgile.
Ils hésitèrent.
— }.îoi, dit enfin Marthe, je voudrais voir le beau Dunois.
Le capitaine s'écria d'une voix mâle :
— Menez-moi auprès d'Annibal, de Duguesclin et de Joseph Barra, l'héroïque petit tambour 1
Le notaire eut un regard louche sous ses lunettes bleues.
— Montrez-moi... Messaline, dit-il à voix basse.
— Et monsieur ? demanda Virgile à Gaspard le Book.
— Montrez-moi Gustavi, dit Gaspard.
— Gustavi ? dit Virgile.
— Oui, dit Gaspard, un copain à moi, qu'est mort voilà six semaines et qui m'erdoit trois francs d'une partie de manille.
On arriva dans une avenue paisible, où habitaient les gens vertueux. Le matin, l'aurore, avant de monter sur la terre, venait se lever devant eux, exprès pour eux. Ils avaient tous de petites maisonnettes et de petits jardins potagers, comme les condamnés de la Nouvelle- Calédonie.
Puis Marthe et ses compagnons débouchèrent sur une vaste place oii s'édifiaient les paradis des différentes conceptions. Un grand mur, derrière lequel il ne se passait rien, portait cette inscription en lettres énormes : « Nirvana boud-
dhique. » Une porte, au milieu de ce mur, s'ouvrait sur le néant, et deux grands-prêtres : Pod- Baal et Baal-Hedcrin, étaient postés à chaque battant.
Le capitaine eut une idée subite.
— Où est le septième ciel ? demanda-t-il à Virgile.
Et des préoccupations terrestres rentrèrent sournoisement dans son âme.
Virgile tendit le bras vers un bâtim.ent turc où un chiffre 7, de belles dimensions, était peint sur la façade.
— Vous m'assurez que c'est bien ? dit le capitaine avec émotion.
— C'est très bien installé, dit Virgile. Si vous voulez vous en rendre compte, vous n'avez qu'à y entrer avec vos amis. Je vous attendrai avec madame, sur la place.
— Oui, oui, dit le capitaine.
— Demandez Fatma, dit tout bas le Cygne de Mantoue.
Bigorneau et Gaspard avaient déjà pénétré dans le bâtiment turc. Le capitaine s'était arrêté à une boutique voisine pour changer une pièce de dix francs contre deux pièces de cent sous. Comme il allait à son tour pousser la petite porte à claire-voie, Yirgile lui tapa sur l'épaule.
— Voici justement Annibal, que vous demandiez tout à l'heure.
Et il lui présenta un homme basané, de belle carrure.
— Très heureux de faire votre connaissance, dit Annibal. Si vous voulez prendre quelque
196 TRISTAN BERNARD î
chose avec moi, j'ai là deux amis, Bonaparte et César, que je vous présenterai.
Comment refuser ? Le capitaine suivit Annibaî au mess des grands capitaines.
GEORGE AUmOL
nOTEL DE TANANARIVE, CHAMBRE 20
Lorsque Odyle ouvrit les yeux, il était près de neuf heures du matin.
A travers les rideaux mal clos, un rayon de soleil pénétrait dans la chambre et, n'ayant rien d'autre à faire pour l'instant, s'amusait à mettre de petits arcs-en-ciel dans les flacons de la table de toilette.
Au dehors, on entendait l'aigu glapissement d'un rempailleur de chaises et la mélancolique ritournelle d'une marchande de mouron.
Une femme qui semblait soudoyée par les princes du pessimisme pour jeter un peu de mort dans l'âme du pauvre monde, réclamait sur un ton lugubre les « chiffons, chapeaux, habits à vendre ». Sa mélopée rampante qui sombrait dans le brouhaha général, et s'effarait à l'approche des tramways gueulards, revenait de minute en minute ainsi qu'un glas dans la tempête...
Enfin cette sorcière s'éloigna, chassée par les premiers marchands de robinets, et bientôt les flûtes de Pan annoncèrent la venue des chèvres pyrénéennes.
Odyle se frictionna les yeux, secoua sa chevelure, effleura d'une main distraite les purs contours de sa gorge et se mit en devoir de quitter le lit.
Mais où diable était sa chemise ?
Le malicieux vêtement de batiste s'était enroulé autour d'elle ainsi qu'une mince cordelette, la livrant toute au contact plus âpre des draps, et elle dut, pour reconquérir un semblant de voile, le défriper minutieusement.
Cela lui rappela le temps, presque lointain déjà, 011, toute gamine, à la campagne, elle faisait fleurir avant l'heure les joyeux coquelicots.
Non pas qu'elle possédât une âme de poète ni qu'elle fût douée d'une très extravagante imagination, mais parce que, justement, sa chemise était rose, de ce rose pâle généralement adopté par les jeunes papavers.
Sa chemise défripée, elle en rajusta les épaulettes enrubannées et se dressa sur le lit, qu'elle franchit d'un bond.
Elle consulta la pendule, s'étira, bâilla, éveilla la sonorité d'une porcelaine ; mais, lorsqu'il lui fallut mettre ses bas, il arriva ce qui arrive presque toujours en pareil cas : elle ne les trouva point.
Les bas ont un instinct de migration très développé, une perpétuelle soif de voyages.
Non contents d'avoir trotté tout le jour sur