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HOTEL DE TANANARIVE, CHAMBRE

la coiffure, macache ! Tu ne te figures sans cloute pas que je serais assez gnolle, assez chochotte, assez poireau pour aller me faire friser comme un toutou ? Ah ! non, alors ! C'est bon pour les pintades de la rue Saint-Denis, ce truc-là ! Moi : trois épingles, un petit peigne et un coup de brosse, ça y est .'... A propos, as-tu songé aux prospectus ?

— Quels prospectus ?

— Tu sais bien, les circulaires, quoi !

— Je ne sais pas ce que tu veux dire. Explique-toi !

— Eh bien, oui, les machines... les choses... les systèmes... Comment ça s'appelle-t-il donc, ces fourbis-là ? les lettres, les billets de faire part ?...

— Ah ! bon, les billets ! Oui, oui ! J'y suis allé hier, j'ai porté le texte au graveur. C'est le graveur du prince de Galles, tu sais : ça va être d'un rupin extravagant, nos prospectus... comme tu dis. D'un côté, le blason des de la Warre, surmonté d'un tomahawk, d'une plume de faucon et d'un calumet. De l'autre, l'albe écu des Buthenblant, avec sa flèche et sa fière devise : « Eji blanc j'y boute ma sagette. »

— Bravo ! bravo ! cria Odyle à travers les glouglous de l'eau dentifrice. Ce sera tout à fait chouette 1 Le faubourg en deviendra fol !

Puis, ayant rejeté le liquide rosé dont elle se gargarisait, elle poursuivit :

— Nous devons être à la mairie pour onze heures et demie ; à midi, à l'église. Par conséquent, à une heure, nous serons libres !... Pa-

202 GEORGE AUBIOL

raît qu'on casse la croûte au Continental et qu'ensuite on va au bois de Boulogne... Ça va être amusant de passer sous les cascades comme des épiciers. Moi, mon rêve, ce serait d'aller au Jardin d'acclimentation et de grimper sur les chameaux en robe blanche...

— Tu iras sur les chameaux et sur les éléphants, sur les autruches, les méharis, les zèbres, onagres, buffles et zébus : je te le promets.

— Veine ! Ce qu'on va s'amuser cette aprèsmidi !

— Oui, fit Maubeck, cette après-midi nous nous appartiendrons : tu seras mon chou, mon bijou, mon caillou — mon chien, mon bien — mon chat, mon rat, mon fla — tu seras ma femme en un mot, chère petite Odyle, chère, chère petite fiancée...

Il s'accouda sur le traversin, alluma une cigarette et reprit :

— Comme on s'est bien aimé depuis hier, hein ?... Tout de même, c'est bien mieux de ne se marier qu'après la nuit des noces... Qu'en penses-tu ?

— Bien sûr ! fît-elle, bien sûr que c'est mieux ! Comme ça, on se connaît, on n'a pas l'air de deux gaufres, et, au moins, on ne rougit pas lorque arrive le terrible moment de la comparution devant monsieur le maire...

— Dans quatre heures, poursuivit Maubeck, dans quatre heures, tu auras cessé d'appartenir au noble clan des Buthenblant : tu seras une de la Ware. Dans quatre heures, tu seras ma squaw,

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ma petite squaw chérie, le soleil de ma prairie, la joie de mon ^Yig•^vam — et, si quelqu'un teregarde de trop près, j'aurai le droit de le scalper î

— Oui, répondit Odyle, c'est pourtant vrai. Dans quatre heures, je serai ta squaw, clans troi& heures même, ta squaw bien-aimée, ta petite Etoile-du-Matin pour la vie... Dis donc...

— Quoi ?

— Quand il fera beau, on ira se promener au Bois sur nos mustangs, hein ? Ça sera très drôle.

— Tout ce que ma squaw voudra, on le fera, répondit le publiciste.

Un court silence succéda à ces paroles. Tandis que Maubeck achevait son cigarrillo, Odyle se peignait.

Et, soudain, Maubeck appela :

— Chérie !

— Quoi ? fit-elle.

— Plus que deux heures et demie. Deux petites heures et demie. Au bout de ce temps, tu ne seras plus ma fiancée.

— Oïd, fit-elle : l'aiguille tourne.

— L'aiguille tourne et le soleil monte, répondit Maubeck.

Et, comme elle passait près de lui, il la saisit par son jupon, qui craqua, et l'attira entre ses bras.

— Plus que deux heures vingt-cinq, murmurat-il. Dans deux heures vingt-cinq, tu auras cessé d'être une Buthenblant. Profite du temps qui te reste. Sois encore une fois, et rien qu'une petite fois, ma fiancée !

— Tu n'y penses pas ! gémit-elle. Mais nous ne serons jamais prêts !...

— Si, si ! répliqua-t-il, nous serons prêts tout de même. Je veux encore ton petit corps pâle avant que tu ne deviennes une peau-rouge...

Derechef, elle voulut parler ; mais force lui fut de résorber ses paroles, car il avait glissé sur l'huis entr' ouvert de ses lèvres la targette ardente du baiser.

GEORGES COURTELIXC

ou LE VIDAME DE BUTHENBLANT RACONTE SA TRAGIQUE HISTOIRE

On se rappelle qu'au même instant où le capitaine s'apprêtait à pénétrer dans le cabaret de la rue Germain-Pilon le vidame de Buthenblant avait bondi comme un chacal, en s'écriant :

— Ventre du Christ ! ! !

Je reprends le récit au point où j'avais dû le laisser, faute de place.

Surpris (on l'eût été à moins), le capitaine ouvrait la bouche pour solliciter des éclaircissements, quand le vidame, l'entraînant de force au dehors :

— Vite, s'exclama-t-il. Vite donc !... Arrivez, ou nous sommes perdus !

Le capitaine fit volte-face, puis, sur les talons du vieillard, qui répétait sans se lasser : a Mais arrivez donc, malheureux... Je vous dis qu'il y va de nos deux existences ! » il s'élança par le^ ténèbres empuanties du passage Piemontesi. Au

même instant, répercuté par les échos, un coup de revolver retentit, puis un second, puis un troisième.

— Que vous disais-je ? murmura le vidame. Une seconde plus tôt, c'était fait de nous !

— C'est vrai ! déclara le capitaine. Yidame, je vous dois la vie.

A présent, ils dévalaient par la pente raide et mal pavée du passage de l'Êlysée-des-Beaux-Arts, débouchaient de là sur la place Pigalle, où le jardin d'hiver de l'Abbaye de Thélème flambait derrière ses vitraux avec des airs de grosse théière. Au détour de la rue Frochot, une silhouette qui se dressa devant eux à l'improviste les fit sursauter d'épouvante ; mais, aussitôt, ils se calmèrent, ayant reconnu, à la clarté d'un bec de gaz planté au bord du trottoir, le visage de Paul Delmet, le sympathique auteur des Stances à Manon, lequel regagnait ses pénates tout en composant dans sa tête une mélodie sur ces vers délicieux du poète Jacques Madeleine :

Quand, après l'exquise journée Qui n'aura pas de lendemain, L'heure du départ fut sonnée, Je ne t'ai pas tendu la main.

La nuit tombait, la nuit profonde ;

Les contours flottaient indécis.

Mes yeux, de larmes obscurcis, Ne voyaient plus la tête blonde.

Le capitaine lui jeta un rapide coup de chapeau.

— Plouplou va bien ? questionna-t-il.

Ou LE VIDAME DE BUTHEXBLANT RACONTE... 207

îl n'attendit point la réponse, et, tandis que Delmet, que l'étonnement immobilisait sur place, songeait, en ajustant sur la courbe de son nez son lorgnon, qui tirait des plans pour aller voir si le pavé était toujours à la même place : (( Ah ! ça, mais c'est le capitaine !... Qu'est-ce qu'il a à courir comme ça ? » lui, cavalait aux côtés du vidame, dans la direction de la rue Breda. Le compositeur, suffoqué, vit se perdre dans l'éloignement les dos baignés de lune des deux hommes.

Ceux-ci, au reste, semblaient ne plus devoir s'arrêter. Leurs pas précipités sonnaient dans le silence. De la place Saint-Georges, qu'ils franchirent d'un bond, ils s'élancèrent dans la rue Notre-Dame-de-Lorette, qu'ils parcoururent pareils à deux balles de Lebel, traversèrent ainsi que deux flèches le carrefour des Écrasés, gagnèrent la rue Drouot, puis la rue Richelieu. Le capitaine suait à grosses gouttes ; le vidame claquait des dents, en proie à une indicible terreur. Devant eux s'allongeait le trottoir, interminable. De temps en temps, une rue, franchie d'une enjambée, leur laissait dans l'œil la vision, entr'aperçue comme en un cauchemar, d'une enfilade de réverbères prolongés jusqu'à l'infini. La place du Théâtre-Français, qu'ils gobèrent d'une bouchée, dormait d'un sommeil sans rêves ; à travers un voile de brouillard, ils distinguèrent la Comédie, aux hautes fenêtres rectangulaires écarquillant sur le vide du dehors la fixité inquiétante particulière aux yeux d'aveugle. Ce fut ensuite le Carrousel, qui les noya d'un bain d'éblouissante clarté ; le pont Royal, hérissé de becs de gaz sur

chacun de ses deux parapets ; le quai d'Orsay, enfin, bordé, dans l'éloignement, d'une masse opaque trouée çà et là d'ajours blêmes sur lesquels des paquets de feuillages découpaient de mouvants fantômes : les ruines de la Cour des Comptes.

A droite, la Seine coulait sans bruit, sous le moiré argenté d'un reflet de lune.

A l'angle de la rue Beîlechasse, le capitaine eut la fâcheuse idée de vouloir lancer un coup de pied dans un vieux chapeau haut de forme qui traînait sur la chaussée dans l'attente du crochet final. Malheureusement, un pavé était caché dessous. L'infortuné se retourna les doigts de pied du côté que ce n'était pas vrai et s'abattit sur la figure, en jurant tous les noms de Dieu de la création. Mais, comme le vidame s'effarait, criait : « Arrivez donc, mille diables !... Les assassins sont sur nos traces... », il se redressa du mieux qu'il put, montrant une face craquelée, où perlait le sang en frêles gouttelettes. Sur le plastron de sa chemise, révélé dans l'écartement de son gilet, du crottin recueilli au vol mettait de délicates pendeloques.

Un instant immobililisés, ils repartirent de plus belle, les oreilles toujours hantées du bruit des coups de feu de tout à l'heure. De la rue Bellechasse, qui ne fut rien à leur galop extravagant, ils tombèrent dans la rue Yaneau, atteignirent les envers paisibles du Bon Marché, connurent tour à tour le calme provincial de la rue Notre- Dame-des-Champs, le vide élargi de la rue de Rennes, les abords inquiétants de la gare Mont-

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pâmasse, dont le cadran éclairé marquait trois heures du matin.

A la fin, ils échouèrent en un immense chantier, où des cubes de granit carraient leurs masses immobiles, étayées de scies gigantesques.

— Halte !... murmura le vidame.

Ils s'arrêtèrent. Un bain de silence les enveloppait, troublé seulement, là-bas, tout là-bas, des meuglements navrants d'une vache emprisonnée dans un w^agon de bestiaux. De lointaines locomotives se jetaient des appels continus.

— Asseyons-nous, dit le vidame, dont le visage s'était lentement rasséréné. Ils ne nous trouveront pas ici.

11 dit et, ayant tiré des poches de sa redingote un mouchoir rouge, brodé au coin d'une petite couronne de vidame, il l 'étendit à même le sol el posa ses fesses dessus.

Le capitaine en fit autant de son côté.

Il y eut un instant de silence.

— Vous avez désiré, exposa le vidame, connaître l'histoire de ma vie. Je vais vous la conter brièvement. Je vous préviens que c'est tragique.

— Tant mieux ! répondit le capitaine, qui avait entendu « très chic » et qui se frottait d'avance les mains à l'idée de bien rigoler.

(( — Celle, poursuivit le vidame, que Dieu plaça sur mon chemin par une belle matinée de printemps de l'année 1837, et qui devait devenir ma compagne, était, certes, l'égale des déesses par la grâce et par la beauté. Reine par le charme, elle l'était aussi par l'esprit, et sa vue me frappa de ce coup de foudre qui est l'indice des grandes et

incurables passions. Au cours d'une entrevue que je sollicitai d'elle et qu'elle daigna noi'accorder, je lui fis l'aveu sans ambages de la flamme qui me dévorait ; elle m'avoua — jour d'ivresse ! — y répondre !... Six semaines plus tard, je conduisais à l'autel, rouge de pudeur sous ses longs voiles blancs, la plus suave, la plus adorable, la plus exquise des fiancées !...

» A une nuit de noces dont la douceur a laissé comme un goùl de miel aux lèvres de mon souvenir... ))

— Ah ! bravo !... Très bien !... Très joli !... interrompit le capitaine, transporté d'admiration.

Le vidame, modeste, continua :

a — ...succédèrent onze ans de vie. calme, d'une joie pure et sans mélange. Et. chaque soir, agenouillé, en chemise, en les poils d'ours de la descente de lit, je remerciais le Seigneur Dieu de m'avoir comblé de ses grâces ; j'élevais vers sa toute-puissance mon cœur débordant de gratitude !

)) Hélas î... que ne me puis-je épargner l'affreuse douleur d'aller plus loin ?...

)^ Une nuit que j'étais revenu à l'improviste d'un petit voyage en province, mon étonnement fut extrême d'apercevoir un rais de lumière sous la porte de la chambre à coucher conjugale. Il était minuit et demi. Quel pouvait être ce mystère ?. .. D'une main qu'enfiévrait l'inquiétude, je fis jouer le bouton de la porte... Un cri !... (( Ciel ! mon mari !... » Soufflée à la hâte, la lampe posée sur la table de nuit s'éteignit comme un éclair. Je fus envahi de ténèbres, nové dans

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une obscurité de tombeau, au sein de laquelle brinqueballait un méli-mélo de chaises culbutées, renversées les unes sur les autres, cependant que la voix éperdue d'un quidam hurlait : « Nom de » Dieu de nom de Dieu ! où ai-je fourré mes )) bottines ? )> I/abominable vérité venait de m'apparaître tout entière !... a Misérable ! hur- » lai-je, misérable !... Tu ne périras que de ma » main !» A la même minute : « Te tairas-tu ? » s'exclama la voix anonyme. « Tu ne périras... » répétais-je. Je n'en pus dire davantage. Une gifle venait de s'abattre sur ma joue, une gifle phénoménale, dont la violence m'étourdit... Je tombai sur le sol et perdis connaissance...

)) Quand je revins à moi, j'étais seul. L'aube pointait, en pâleurs rosées, par les ajours des persiennes closes... »

Un mien ami, qui vient me voir, et auquel je lis ce feuilleton, m'apprend que le capitaine a péri, ces jours-ci, victime d'une explosion de gaz. Mes nombreuses occupations ne me permettent pas de lire X..., si bien que je n'étais pas au courant de cette fin prématurée. Arguant de l'ignorance où j'étais d'un accident que rien ne donnait à prévoir, je présente mes excuses aux lecteurs du Gil Blas pour la liberté que j'ai prise de rendre la vie à un mort et les prie de m'accorder toute leur indulgence.

Le mariage de Maubeck de la Ware avec mademoiselle Odyle de Buthenblant fut un événement ultra sélect. Témoins de la mariée : Georges Courteline et lord Raleigh ; témoins du marié : Georges Auriol et Coquelin Cadet. Remarqué dans l'assistance MM..., etc., etc. ; enfin, il n'y avait que des ducs à c'te noce-là.

Durant la cérémonie, X... s'était senti très ému : il enviait le jeune couple, radieux parmi Ta gloire des orgues et l'apothéose des cierges. Il vint serrer la main de Maubeck, causa un instant avec le vieux de la Ware, qui le retint par sa croix du Nicham et lui dit :

— Ça ne vous tente pas ?

— Ma blessure est trop récente.

— Quelle blessure ?... Ah ! vous parlez de votre squaw. Elle est dans les terrains de chasse, auprès du Grand-Esprit. Vous ne resterez pas veuf à votre âge, que diable î... Il y a plus d'un

mois que vous avez perdu Marthe : ne désirezvous pas commencer à l'oublier ?

— Je pourrai la remplacer... Je ne pourrai pas l'oublier !

Il alla saluer la jeune mariée. Près de celle-ci Odette, sa sœur, était plus jolie que feu M. Jamais. Elle eut pour X... tout seul un sourire subtil ; elle lui serra la main avec une douce fermeté, et X... se souvint qu'un mois auparavant, lors des obsèques de Marthe, dans l'affectueux shake-hand de condoléance, elle lui avait semblé glisser une déclaration de candidature.

Il rentra, en remuant des songeries à la rose.

Or, la nuit suivante, X..., s'éveillant en sursaut, aperçut, assise sur le pied de son lit, une forme de lumière bleuâtre, et il reconnut Marthe. Il ne s'effraya point : en cette fin de siècle, l'Autre Monde voisine trop souvent avec celui-ci pour que les apparitions nous étonnent encore. Il dit :

— C'est bien aimable à toi d'être venue me voir.

— Je n'ai qu'un petit moment à te donner.

— Tu es casée, là-haut ?

— Oui, pas mal, au grand T. J'ai mon jour de sortie par semaine, pas trop de travail et une bonne nourriture. Mais parlons de choses pressées. Mon pauvre chien, tu es soucieux : tu commences à t'ennuyer d'être seul.

— Ma douleur... débuta X...

— Oh ! je sais bien, on dit ça ; mais il faut être sérieux. Ça me flatte que tu me gardes ta foi ; pourtant je me mets à ta place : ta santé avant tout. Et puis, je te connais, tu finiras par

faire des sottises... Et, si tu veux suivre mon conseil, tu prendras la petite Buthenblant, celle qui reste. Je suis sûre qu'elle ne te déteste pas.

— Tiens ! Mais c'est une idée... On peut essayer...

— Et, d'ailleurs, je t'avoue que j'aimerais être remplacée par une petite fille comme celle-là, bien convenable, bien douce, qui prendra soin de toi et ne bouleversera pas notre intérieur. Allons, bonsoir...

— Tu t'en vas déjà ?

— Oui : on me demande aux tables tournantes. L'ombre de Marthe se pencha sur le front de

X..., le rafraîchit d'un immatériel baiser et disparut par la fenêtre entr'ouverte.

Le lendemain matin, X..., en s'éveillant, fit son examen de conscience. Évidemment, feue Marthe avait raison, il était déjà blasé sur le plaisir d'être veuf. Donc, le collage le guettait : il fallait aviser. Odette passa dans le champ de ses réflexions, et, dès lors, son parti fut pris.

— Après déjeuner, il revêtit sa redingote la plus longue, noua sa cravate la plus épaisse, chaussa ses souliers les plus brillants et choisit ses gants les plus clairs ; il s'en fut à l'hôtel des Buthenblant. Odette le reçut :

— Mon père s'excuse ; il est à votre disposition dans quelques minutes : le temps de réparer le désordre de sa sieste. Je vous tiendrai compagnie ; cela ne vous ennuie pas ?

— Du tout, au contraire : je viens pour ça. J'ai une chose à vous demander.

— Je parie qu'il s'agit d'une vente de charité !

— Non. Regardez-moi en face ! Maintenant, de profil ! Sincèrement, comment me trouvez-vous ?

— Vous n'êtes pas vilain, surtout depuis que vous avez coupé vos favoris. Le deuil vous va à merveille.

— Donc, vous m'accepteriez pour mari ?

— Ah ! c'est ça qui vous amène ?

— Je croyais... il m'avait semblé que je ne vous déplaisais pas ?

— Certes... Mais il n'était pas nécessaire de m'épouser... nous pouvions nous mettre ensemble sans ça... Après tout, vous avez raison... C'est une des faces de la question... Je commence à être en âge de me marier... mon bébé a besoin d'un père... et, puisque ma sœur est casée...

— Vous consentiriez peut-être ?

— Oh ! ne nous emballons pas. Examinons les faits. Ne croyez pas que je sois une jeune fille pervertie, cupide et sans cœur. Mais j'ai de l'expérience et je sais la valeur des choses ; à notre époque, les chaumières sont hors de prix, si les cœurs sont pour rien. Vous êtes veuf, et, de mon côté, j'ai un enfant. Ça se vaut comme position ; tous deux, nous sommes éprouvés dans les divers sens du m.ot. Vous n'êtes pas laid (presque la ])eaulé pour un homme), et, moi je suis mieux que jolie. Kifkif, J'ai, du clief de mia mère, six cent mille francs placés à 5 0/0 en des industries solides ; mon père me servira en outre vingt mille francs de pension par an. Or, si je vous vends mon corbillon, qu'y met-on ?

— Un million, reprit X... J'en ai rapporté la moitié de mon voyage d'Amérique ; l'autre moi-

tié me vient de ma femme, dont j'héritai. Tout en Fonds Anglais consolidés.

— Dans ce cas, nous pouvons nous dire, sans arrière-pensée, que nous nous aimons. Et, désormais, qu'il ne soit plus question d'argent entre nous !

Loyalement, ils échangèrent les arrhes des baisers sur les lèvres. Puis X... se rendit dans le cabinet de travail où. le vidame avait l'habitude de dormir l'après-midi.

— Monsieur de Buthenblant, prononça-t-il, je n'irai pas par quatre chemins !

Et, aussitôt, il se perdit dans le fourré des circonlocutions et des préparations. Le vidame s'efforça de l'y suivre et, enfin, l'en tira brutalement:

— Aboutissez.

— Je viens... (au fait, vous avez raison)... je viens vous demander la main de votre fille Odette.

— Mon cher monsieur, fit le vidame, qui s'était rembruni, ma fille fera le mariage qui lui plaira, et Dieu me garde de contrarier ses inclinations en lui imposant ou même en lui proposant un fiancé.

— Je vous ai épargné ce souci ; je lui ai demandé à elle-même si elle m'agréait.

— Comment ? Vous avez osé... sans mon aveu...

— Dame ! puisque vous refusez de proposer...

— C'est un peu violent 1 hurla le vidame, en se levant.

— Je ne suis point un parti splendide ; néanmoins, je ne suis point un mauvais... parti.

— Vous n'êtes pas assez riche !

— A nous deux, nous aurons cent mille francs de rente.

— La misère à Paris ! D'abord, Odette ne vous convient pas ; elle a un enfant...

— C'est autant de moins à faire, répondit pacifiquement X...

— Elle est très colère et coquette.

— Je suis très doux et j'aime que l'on s'habille bien.

— Elle n'est pas la femme qu'il vous faut, et vous n'êtes pas son homme.

— Dites que je ne suis pas votre homme !

— Puis vous êtes trop vieux !

— Moi ? J'ai l'âme d'un enfant.

— Alors, vous êtes trop jeune !

A ces mots, X... se leva à son tour :

— Vidame, prenez garde !

— Je ne veux pas d'un homme que sa femme a trompé à bouche-que-veux-tu !.,.

— Vidame ! !

— D'un homme qui arrive on ne sait d'où...

— Vidame ! ! !

— Un vagabond qui n'a même pas de nom ! X... bondit et, prenant ses distances, envoya

à toute volée sur la joue vénérable du père d'Odette un solide, retentissant et magistral soufflet qui coucha le vieil homme par terre. Les vitres en vibrèrent.

X..., soudain revenu à lui, contemplait son ouvrage avec horreur. Mais le vidame se releva prestement ; une joie intense lui illuminait la face :

— Dites î oh î dites ! il y a vingt ans, n'avezvous pas connu, avenue Kléber, une femme mariée ?

— Il Y a vino^t ans ?... une vieille aventure de jeunesse. Oh ! ça n'a pas d'importance... Attendez donc... Oui... en effet... une femme dont je n'ai jamais su le nom...

— De grâce I Rappelez vos souvenirs. Je suis sur la piste d'une certitude... Est-ce que vous avez connu cette femme longtemps ?

— Non. Un soir, le mari est rentré à l 'improviste, et peu s'en est fallu que je ne fusse pincé. Près d'être arrêté, dans l'obscurité j'allongeai à ce fâcheux une gifle qui lui fît lâcher prise...

— Une gifle énorme, une gifle monstrueuse, dont j'ai vainement demandé la rime pendant vingt ans ! Car le mari, c'était moi, monsieur ! Ah ! vous pouvez vous vanter de m 'avoir fait chercher !

X... comprit qu'il n'avait plus à espérer ; il prit son chapeau et se dirigea vers la porte :

— Monsieur de Buthenblant, quoiqu'il y ait prescription, croyez que je suis désolé d'avoir contribué à votre déshonneur. Veuillez excuser aussi le petit mouvement de vivacité plus récent... j'en suis durement puni. Adieu.

Le vidame l'arrêta :

— Où allez-vous, monsieur ? Ne me devezvous pas une réparation pour les trois offenses : deux gifles et... le reste ?

— Assurément. Je suis à vos ordres.

— Alors, mon cher X..., j'exige la seule réparation logique...

— Laquelle ?

— Épousez ma fille !

X... tomba dans les bras du vidame, et, du fond de leurs cadres, sous l'embu des siècles, les portraits d'ancêtres sourirent approbativement.

Le vidame avait casé ses deux filles. L'une était mariée à Maubeck, l'autre était fiancée à X... Le lourd mystère s'était éclairci qui pesait depuis de longues années sur la vie des Buthenblant. Il semblait donc que le vidame n'eût plus de raisons valables pour vaguer et pour divaguer. Or il vagua et divagua de plus belle.

Il donnait depuis quelque temps des symptômes alarmants. C'est ainsi que nous l'avons vu, après le terrible accident du café du Théâtre, s'en aller dans les environs de la gare Montparnasse avec le plongeur de l'établissement, qu'il prit avec obstination pour le capitaine, et à qui il tint absolument à confier le secret de son existence.

Cependant, X... s'em.ployait à réunir les papiers nécessaires à son mariage. 11 lui manquait son acte de naissance, qu'il avait jadis prêté à une vieille négresse sans espoir de retour ; un certificat de domicile, qu'il ne pouvait obtenir de sa concierge, n'ayant pas les six mois de résidence exigés, et, enfin, son livret militaire, qu'un jour, dénué de ressources, il avait mis en loterie à la Nouvelle-Orléans.

Il n'avait, en somme, en fait de pièces d'identité, qu'une carte d'abonnement de dix douches sulfureuses, délivrée par un modeste établissement de bains.

Il vint à bout de ces difficultés.

Sa ville natale lui fournit un autre extrait de naissance. Il corrompit son concierge pour le certificat de domicile et se procura à la gendarmerie un nouveau livret militaire, moyennant huit jours de prison.

Enfin, la veille du mariage civil, il alla trouver le vidame et lui fit la révélation suivante :

— Père, aujourd'hui, et par faveur spéciale, vous allez savoir mon véritable nom. L'officier de l'état civil, circonvenu par moi, le prononcera à voix basse, au moment des questions d'usage, que personne dans l'assistance ne l'entendra. Ce nom, sur lequel je vous prierai de solidifier, à l'instant même, toute la cire de vos oreilles, ce nom, personne ne l'a jamais connu, si ce n'est mon père, ma nourrice et un médecin de village. Marthe elle-même, ma feue femme, n'a jamais eu de notions exactes sur ma véritable identité. Vous comprendrez que je ne me serais pas dissimulé sous le nom de X... pendant dix années et près de trente feuilletons si je m'appelais simplement Coignet, Coquillard ou Coromandel.

Il dit et se pencha vers l'oreille du vidame. L'effet du mot proféré à voix basse fut si foudroyant que le vieillard, tel un homme dégrisé, en recouvra pour quelques minutes la raison.

— Fichtre ! s'écria-t-il.

Et il s'inclina jusqu'à terre.

Puis il ajouta, employant une locution consacrée par son ami Courteline :

— Ce n'est pas de l'eau de boudin.

X... pensait alors : « J'ai peut-être eu tort de confier mon secret, mon terrible secrel, à ce vieillard sans cervelie. n

Quand le capitaine entra au mess avec Annibal, il aperçut tout d'abord Vercingétorix, qui, appuyé au comptoir, caressait ses longues moustaches de sous-officier rengagé, et la Pucelle d'Orléans, très engraissée, éiageant sur des soucoupes de petits tas de morceaux de sucre.

L'endroit était paisible et ressemblait à un vieux café de province, avec ses tables de marbre, ses boiseries un peu sales et ses lambris dédorés.

Bavard, assis à une banquette, était en train de tancer son ordonnance, un serviteur loyal pourtant. La Trémoille s'assoupissait devant une absinthe. Turenne s'endormait sur un canon.

— Vous êtes bien ici, dit le capitaine poliment.

— Vous n'êtes J)as difficile, répondit le rude Annibal. Ce qu'on se fait des cheveux ! C'est

rien que de le dire. Et ce que l'administration est rapia, ce qu'on vise à l'économie ! Il faut regarder tout ça de près, mon cher. Ils ont meublé nos chambres avec de vieux meubles engloutis dans des tremblements de terre.

Ils s'approchèrent d'une table où un homme mûr, d'une belle taille et d'un profil régulier, tendit la main, d'un geste lassé, à Annibal.

— Jules César, dit Annibal. Le capitaine Napau. Bonaparte n'est pas encore arrivé ?

— Il était là tout à l'heure, dit Jules César. Où est-il maintenant ? Ce n'est pas difficile à dire. Il est dans les environs du kiosque à journaux. Où est Bonaparte ? Est-ce que ça se demande ? Il attend les journaux du matin. Et, quand il aura fini les journaux du matin, il ira attendre ceux du soir. Et, si, par malheur, il y a encore quelque chose sur lui, il en sera puant, comme à son ordinaire. Je le vois qui s'amène de son air négligent : « Avez-vous lu le compte rendu de la pièce des Bouffes-du-Nord, Napoléon à Boulogne ? Ce n'est pas mal. » Ou bien, il nous dit, détaché : « Il vient encore de paraître un livre sur moâ. Je ne sais pas ce qu'ils ont. C'est le huitième depuis six semaines. » Napoléon et les femmes ! Napoléon et les lettres ! Napoléon et les moules à gaufres ! Qu'estce qu'il vient nous embêter avec ça ? On s'en fout.

— C'était un bien grand homme de guerre, hasarda timidement le capitaine.

— Mais oui ! mais oui ! dit Jules César. C'est entendu. Annibal, ici présent, est aussi un

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grand homme de guerre, et il n'en fait pas plus de rouspète pour ça.

— Et Jules César ? dit Annibal. César, ce n'est pas parce que vous êtes là, mais il faut vous rendre ce qui est à vous. Votre conquête de la Gaule, ça n'a l'air de rien. Mais c'était quelque chose de pommé, et pas commode avec ça.

— Et je n'avais pas de canons, pas de fusils, dit César.

« Les Gaulois n'en avaient pas non plus», pensa le capitaine.

— Ce qu'on est injuste chez vous ! dit César. C'est-à-dire que c'en est dégoûtant. Toute la gloire à l'un, v'ian ! et rien aux autres. Ce n'est pas que j'y tienne, par Jupiter ! Si vous .saviez ce que ça m'est équilatéral qu'on prononce mon nom gros comme ça ou petit comme ça, ou même qu'on ne le prononce pas du tout ! Mais ça m'embête, à la fin, de voir exalter des gens sans qu'on sache ni comment ni pourquoi, tandis que d'autres qui le mériteraient tout autant, pour ne pas dire plus, sont oubliés presque complètement. Tenez, ce Vercingétorix, qui est là-bas, eh bien, on a parlé de lui pendant un temps ; puis, maintenant, plus rien. Eh bien, je vous l'affirme, moi qui l'ai connu, celui-là, c'était un lapin !

— Vous l'avez battu, dit le capitaine.

— Je l'ai battu, sans doute, dit César. Mais ça n'empêche pas que c'était un lapin. Il n'y a jamais eu de déshonneur à être battu par moi.

Il se leva.

PiEVENOXS AU CAPITAINE 225

— Vous êtes là pour un moment, n'est-ce pas ? Je vous retrouverai tout à l'heure. Je m'en vais faire un petit tour jusque par là-bas.

Il prit son épée au porte-manteau, se ceignit d'un ceinturon de cuir jaune et sortit en cambrant les reins.

— Quel conquérant admirable que ce César ! dit le capitaine à Annibal.

— Oui, oui, dit Annibal. On aime à dire ça, et ça se répétera peut-être encore. Je veux bien, moi. Je ne vous dirai pas qu'à regarder les choses de près l'impression reste la même. Il a l)attu des barbares avec de bonnes troupes romaines. J'en ai connu d'autres qui ont battu des Romains avec des soldats barbares. C'est r.ne nuance. Enfin, ce qu'on ne peut pas lui refuser, c'est d'être bêcheur, jaloux et, conséquemment, salaud pour les camarades. Ce que j'en dis n'est fichtre pas pour défendre Napoléon. Celui-là, on ne l'éreintera jamais assez.

Le capitaine se disait intérieurement : <( C'est pourtant vrai, je suis avec Annibal, j'ai parlé à Jules César et je vais voir Napoléon. )> Il s'étonnait de n'en avoir pas plus de joie. Il n'osait souffler mot, hasardait, de temps en temps, pour dire quelque chose, une assertion évidente, qui entraînerait, à coup sûr, l'approbation de son noble interlocuteur. Il disait : <( Le temps est un peu couvert », ou bien : (( Vous avez dû être bien content le jour où vous avez gagné la bataille de Cannes. »

Ce qui l'intriguait surtout, c'étaient les délices de Capoue, où Annibal avait commis la

faute de s'endormir avec toute son armée. Mais il n'en put tirer sur ce sujet aucun éclaircissement. A chacune de ses questions, Annibal clignait de l'œil, souriait mystérieusement, la bouche fermée, et lâchait un mince filet de fumée, avec l'air d'un homme qui ne veut rien dire, tout en sachant bien long sur les différentes formes de la rigolade.

Peu à peu, aux allusions qu'il fît à ces vagues plaisirs soldatesques, le capitaine était repris par la hantise de son désir inassouvi. Son orgueil de se trouver avec tous ces grands hommes se blasait. Et, malgré lui, il pensait au grand 7, oii Bigorneau et Gaspard le Boock lui apparaissaient dans des boudoirs somptueux, abandonnés à des joies orientales.

— Je vous demande pardon, dit-il à Annibal. J'ai des amis qui m'attendent près d'ici. Le temps de leur dire deux mots, et je suis à vous.

— Allez, allez, dit Annibal. Nous avons tout notre temps pour causer. Nous avons l'éternité.

Et il monta au premier étage pour faire un billard.

Mais, à la porte, le capitaine se heurta à Jules César, qui ramenait Bonaparte. Les deux conquérants retinrent Napau, qui dut prendre un vermouth avec eux.

— Vous n'allez pas vous sauver comme ça, dit César. On dirait que vous fuyez Annibal. Ce n'est pas un mauvais garçon, ajouta-t-il. Mais fallait-il que nos généraux romains fussent nuls à l'époque pour se laisser flanquer des tripotées par un idiot pareil 1 Je n'ai jamais compris

le succès qu'on a fait à ce pauvre imbécile. Le capitaine réussit enfin à prendre congé. Il arriva sur la place, en vue du septième ciel. Juste à ce moment, Gaspard et Bigorneau en sortaient.

— Ah ! mon cher, s'écria Gaspard, on ne vous dit que ça. C'est rupin, il n'y a pas à dire.

— Je vais en juger par moi-même, dit le capitaine avec allégresse.

Mais, au moment où il allait francliir le seuil, un garçon en tablier l'arrêta :

— Vous ne pouvez pas entrer là, s'écria-t-il.

— Et pourquoi ça donc ? demanda le capitaine.

— Il y a eu du tapage dernièrement, et la maison, sans distinction de grade, est consignée à la troupe.

XXIK

Cependant, guidés par un sentiment d'économie — bien naturel à des millionnaires sur le point de se mettre en ménage — Odette et X... avaient arrêté le projet d'aller dîner seuls, tout seuls, en amoureux qu'ils étaient, dans une maison de quinzième ordre. C'est dire qu'ils étaient aillés briffer aux <( Assassins », une façon d'auberge de mélo, juchée au sommet de la butte Montmartre, à l'angle de la rue des Saules et de la ruelle Saint-Vincent. Ils allaient en franchir le seuil quand l'horloge d'une église lointaine éparpilla dans la brume du soir huit coups espacés, liuit lents coups qu'éternisa l'un après l'autre le <:alme délicieux de cette fm dé beau jour.

Une mélancolie de rêve dans l'œil :

— L'admirable coucher de soleil ! fît X... en :stopant sur place.

Sous ses yeux, à perte de vue, s'étendaient de

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tristes banlieues, hérissées de hautes cheminées, semées çà et là de bourgades dont les maisons, que noyaient des pâleurs vespérales, s'espaçaient par petits lots, pareilles à des troupeaux d'immobiles brebis. Au loin, très loin, des horizons boisés se détachaient inégalement sur un rideau de pourpre aveuglante.

— Très joli ! apprécia Odette. Si nous dînions, hein ? Je crève de faim.

Ils pénétrèrent, longèrent un comptoir d'étain où des brocs aux ventres rebondis, mêlés à des bouteilles de cognac aux longs cols, évoquaient des images de capucins pleins de soupe qui vont danser le rigodon avec des demoiselles de l'Armée du salut. Ils tournèrent à droite, grimpèrent trois degrés, rencontrèrent une porte basse, dont ils firent jouer le loquet, et demeurèrent abasourdis de la clameur formidable qui saluait leur apparition :

— C'te gueule !... C'te gueule !... C'te gueule !...

Toute une smala, debout dressée, les huait : trente convives au moins, pressés comme des anchois autour d'une table trop petite. Là, régnaient Georges Brandimbourg, au crâne cabossé comme une casserole et nu comme un petit saint Jean : Louis Marsolleau, au rire d'éternel bébé ; Chamouillet, aux yeux de souris ; Simonet, au visage de roi assyrien; Edouard le Bijoutier; Norès, le gai chanteur; les Gallo, enfin, et leur frère, une espèce d'hercule aux épaules plus larges qu'une bibliothèque, lequel, excessivement saoul, bien qu'on

n'en fût encore qu'aux haricots rouges, faisait une vie de patachon, emplissait de tonitruances les échos de la salle à manger. Et, tout de suite, à la vue d'Odette, qui avait eu le toupet de s'habiller en mariée, de parer ses blonds cheveux de fleurs d'oranger symboliques, il eut une idée de génie : il cria qu'on allait regarder si elle avait un pantalon !... Alors ce fut du joli ! La motion avait été accueillie par une acclamation d'unanime enthousiasme. Il y eut un branle-bas général. Des chaises, culbutées, s'abattirent ; un litre de vin, renversé d'un coup de coude, tomba comme un héros vaincu et se mit à pisser sur la table un liquide vaguement violâtre, subdivisé en petites couleuvres dégueulasses qu'enfermaient, à tribord et à bâbord, des soulèvements de nappe imbibée, comparables à ces cloches aqueuses levées sur la peau d'un malade auquel un habile médecin a posé des vésicatoires. En même temps, Odette poussait, sans reprendre haleine, des cris de jeune cochon emmené à la foire. L'effort de dix bras réunis, ligués pour une cause eomm.une, l'avait enlevée comme un fétu, la voiturait i)ar les espaces, à la fois verte de terreur et crevant de rire. Brandimbourg, en tambour-major, un pain jocko au bout de la main, agité audessus de son crâne, dégotait ; mais le plus chouette, c'était Gallo. Le gaillard ne s'était pas vanté d'avoir renversé sur ses genoux toute une assiettée de potage, si bien qu'il demeurait navré de montrer un pantalon pâle où des filaments de vermicelle grouillaient comme des asticots Hir une tache élargie de bouillon. Et, plein d'une

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douc€iir entêtée, il répétait : « C'est du \ermicelîe ; ça ne tache pas ! C'est du vermicelle ; ça ne tache pas ! que madame Gallo, meurtrie jus- (]u'au vif en ses instincts de ménagère économe, répétait, de son côté : « Tu vois, Charles, comme tu es cochon ! Tu vois, Charles, comme tu es cochon ! » Elle finit par prendre une carafe et par en inonder les cuisses de son mari, dont les formes apparurent en gracieuses saillies, en reliefs arrondis et discrets, faits pour ravir de contentement les regards des personnes présentes.

Pendant ce temps, on avait charrié Odette vers l'extrémité de la salle, dont un piano meublait le fond. On y assit la jeune mariée, qui redoublait de hurlements, serrait comme à l'écrou ses jambes, enlacées, menacées de mains criminelles, dont on devinait la triomphante marche en avant au remous laborieux du satin de sa jupe. Quand les jambes enfin apparurent, blanches, achevées en l'emprisonnement de deux souliers minuscules, blancs aussi, X..., qui était resté en arrière, le visage contrarié et souriant, eut le claquement de lèvres agacé d'un monsieur qui veut bien avoir bon caractère, à la condition, bien entendu, qu'on ne pousse pas les choses à l'extrême.

— Ah ! bien, non, fit-il. Pas de blagues, hein ?

Mais il n'en put dire davantage.

— Ta gueule ! lui cria le beau-frère de Gallo. Ta gueule on va te sortir !

Casimir, le chien de Brandimbourg, poussait des aboiements furieux. D'une intelligence supérieure que compliquait un sens très fin de la

logique, l'idée que l'on pût se battre pour rire dépassait sa compréhension, si bien que ce noble animal, n'écoutant que son courage, s'était précipité au secours de l'innocence menacée. Dressé sur ses pattes de derrière, il faisait le tour des assaillants, en un pas sautillant de menuet, braillant à faire saigner les oreilles et tamponnant de ses mains — je dis : <( de ses mains » — les fonds de culotte de Xorès, de Marsolleau, de Simonnet et d'Edouard le Bijoutier, tandis que ceux-ci, impatientés, lui ruaient doucement dans la figure.

Soudain :

— Assez 1... Cela suffit î clama X..., abattant un formidable coup de canne parmi la débandade des verres et des assiettes.

— Tu dis ?... fit le beau-frère de Gallo, stupéfié d'une pareille audace.

— Je dis, répliqua X..., que la plaisanterie a plus que suffisamment duré et qu'il est temps d'y mettre un terme !

Ainsi s'exprima X..., avec un tel accent d'autorité que les âmes des assaillants défaillirent d'un trouble étrange. Vers son beau-frère, qui se taisait maintenant, Gallo dirigea son regard noir d'effarement et d'inquiétude. La bouche, restée bée, de Brandimbourg disait l'excès de stupéfaction de l'auteur des Croquis du vice, cependant que Norès, une pâleur livide répandue sur les joues, jetait furtivement à l'oreille d'Edouard le Bijoutier :

— Qui est ce mystérieux inconnu ?

Casimir s'était tu, conquis, lui aussi, à l'éton-

ou X... REVELE SA PEBSONNALITE 233

nement général. Entre les candélabres, veufs de bougies, fixés à l'avant du piano pendaient les jambes, libérées et inertes, de celle en les veines de qui coulait le sang des Buthenblant. Au milieu du profond silence :

— Quelqu'un, dit X..., vient de demander : (( Qui est ce mystérieux inconnu ? » Je vais répondre à la question.

Il fit trois pas en arrière, vint se placer sous le coup de clarté du bec de gaz suspendu au plafond, et, là, élevant jusqu'à sa face sa dextre aux doigts chargés de bagues, il arracha l'un après l'autre les faA^oris d'agent de change qui lui enfermaient les joues : deux crêpés postiches, d'un roux sombre.

— Salut à la majesté tombée ! prononça-t-il avec une solennelle lenteur.

Il y eut un cri, un seul :

— Que vois-je ?...

Sur les épaules du personnage qui a donné son nom à ce livre souriait le masque vivant, au nez arrondi en courbette, aux lèvres bienveillantes tendues à l'appas des sensualités, de l'infortuné roi dont le sang généreux inonda le pavé de la place de la Concorde le 21 janvier 1793 !...

— Louis XVI !... cria i\P^ Gallo, pétrie d'érudition.

X... eut un sourire plein de tristesse, mais d'une infinie bonté.

— Pas tout à fait, dit-il : son arrière-petit-fils seulem.ent.

Puis :

— Vous voyez en moi le dernier des Naun-

dorff, survivant d'une race qu'on croyait éteinte et héritier direct du trône des rois de France !

Respectueusement, les yeux baignés de douces larmes, les assistants se découvrirent.

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