LES PRISONNIEHS DU CAUCASE
langue tarlarc, il cul bientôt appris celle <lii pays, (jui en est un (lialcclc très rapproché. Le major lui-niènie était souvent forcé de chanter avec son denchikdes chansons russes et de jouer de ia guitare pour amuser cette léroce société.
Dans les conuuencements, on lui ôtait les i'ers (jui liaient sa main droite lors([u'on exigeait de lui cette complaisance ; mais la femme s'étant aperçue qu'il jouait (luehiuel'ois malgré ses lers pour se désennuyer, on ne lui accorda plus la même faveur ; et le malheureux musicien se repentit plus d'une lois d'avoir laissé paraître son talent.
De jour en jour, le prisonnier était traité avec plus de rigueur. Comme la réponse à ses lettres n'arrivait point, les Tchetchenges venaient souvent dans sa prison pour l'insulter et le menacer des plus cruels traitements.
On le privait de ses repas, et il eut un jour le chagrin de voir battre sans pitié le petit Mamet pour quelques nèfles que cet enfant lui avait apportées.
Une circonstance bien remarquable dans la situation pénible où se trouvait Kascambo, c'est la confiance qu'avaient en lui ses persécuteurs et l'estime qu'il leur avait inspirée.
Tandis que ces barbares lui faisaient souffrir des avanies continuelles, ils venaient souvent le consulter et le prendre pour arbitre dans leurs affaires et dans les démêlés qu'ils avaient ensemble.
Entre autres contestations dont on le fit juge, la suivante mérite d'être citée par sa singularité.
Un de ces hommes avait confié une assignation russe de cinq roubles à son camarade qui partait pour une vallée voisine, en le chargeant de la remettre à quelqu'un.
Le commissionnaire perdit son cheval, qui mourut en chemin, et se persuada qu'il avait le droit de garder les cinq roubles en indemnité de la perte qu'il avait faite.
Ce raisonnement, digne du Caucase, ne fut point goûté par le propriétaire de l'argent.
Au retour du voyageur, il y eut grand bruit au village.
Ces deux hommes avaient réuni autour d'eux leurs parents et leurs amis, et la rixe aurait pu devenir sanglante si les anciens de la horde, après avoir vainement tenté de les apaiser, ne les eussent engagés à soumettre leur cause à la décision du prisonnier.
Toute la population du village se porta tumultueusement chez lui pour apprendre plus tôt l'issue de ce ridicule procès.
Kascamho lut tiré de sa prison et conduit sur la plate-forme qui servait de toit à la maison.
Désespérant de faire entendre raison à l'accusé, le major le fit approcher, et, pour mettre au moins les rieurs du côté de la justice, il lui fit les interrogations suivantes :
« Si au lieu de te donner cinq roubles à porter à son créancier, ton camarade t'avait seulement chargé de lui porter le bonjour, ton cheval ne serait-il pas mort tout de même ?
— » Peut-être, répondit le débiteur.
— » Et dans ce cas, ajouta le juge, qu'aurais-tu fait du bonjour ? N'aurais-tu pas été forcé de le garder en paiement et de t'en contenter ? J'ordonne, en conséquence, que tu rendes l'assignation et que ton camarade te donne le bonjour. »
Lorsque cette sentence fut traduite aux spectateurs, des éclats de rire annoncèrent au loin la sagesse du nouveau Salomon.
Le condamné lui-même, après avoir disputé quelque temps, fut obligé de céder, et dit en regardant l'assignation :
« Je savais d'avance que je perdrais si ce chien de chrétien s'en mêlait. «
Cette singulière confiance dénote l'idée qu'ont ces peuples de la supériorité européenne et le sentiment inné de justice qui existe parmi les hommes les plus féroces.
Kascambo avait écrit trois lettres depuis sa détention, sans recevoir aucune réponse : une année s'était écoulée.
Le malheureux prisonnier, manquant de linge et de toutes les douceurs de la vie, voyait sa santé dépérir et s'abandonnait au désespoir. Ivan lui-même avait été malade pendant quelque temps.
LES l'RlHOMNIERS DU CAUCASE. 135
Le sévère Ibrahim, à la j,Man(le surprise »lu major, avait ce()endant délivré ce jeune homme de ses fers [)cndant son indisposition, et le laissait encore en liberté. Mais, bientôt après, craignant (juebjue complot pour l'évasion de ses |)risonniers, il ne leur permit |)lus d'avoir d'entretien suivi, et le brave denchik était menacé, (luebiuel'ois même battu, lors(|u'il voulait converser avec son maître.
Dans cette situation, les deux prisonniers imaginèrent un moyen de s'entretenir sans donner de soupçon à leur gardien.
Comme ils étaient dans l'habitude de chanter ensemble des chansons russes, le major prenait sa guitare lorsqu'il avait quelque chose d'important à communiciuer à Ivan en présence d'Ibrahim, et chantait en l'interrogeant ; celui-ci répondait sur le même ton, et son maître l'accompagnait avec sa guitare.
Cet arrangement n'étant point une nouveauté, on ne s'aperçut jamais d'une ruse qu'ils eurent d'ailleurs la précaution de n'employer que rarement.
Plus de trois mois s'étaient écoulés, lorsque Ivan crut s'apercevoir d'une agitation extraordinaire dans le village.
Quelques mulets chargés de poudre étaient arrivés de la plaine. Les hommes nettoyaient leurs armes et préparaient des cartouches.
Il apprit bientôt qu'une grande expédition se préparait.
Toute la nation devait se réunir pour attaquer une peuplade voisine qui s'était mise sous la protection des Russes, et qui leur avait permis de construire une redoute sur son territoire. Il ne s'agissait de rien moins que d'exterminer toute la peuplade, ainsi que le bataillon russe qui protégeait la construction du fort.
Quelques jours après, Ivan, en sortant de la cabane le matin, troura le village désert. Tous les hommes en état de porter les armes étaient sortis pendant la nuit.
Dans la tournée qu'il fit au village pour prendre des informations, il acquit de nouvelles preuves des mauvaises intentions que l'on avait contre lui. Les vieillards évitaient de lui parler. Un petit garçon lui dit ouvertement que son père voulait le tuer.
Lorsqu'il rentra dans la maison, il trouva le vieillard occupé à visiter les fers de Kascambo.
Un nouveau venu était assis dans la chambre : c'était un homme qu'une fièvre intermittente avait empêché de suivre ses camarades, et qu'on avait envoyé chez Ibrahim pour augmenter la garde des prisonniers jusqu'au retour des habitants.
Ivan remarqua cette précaution sans témoigner la moindre surprise.
L'absence des hommes du village présentait une occasion lavorable pour l'exécution de ses projets ; mais la vigilance plus active de leur gardien et surtout la présence du fiévreux en rendaient le succès très incertain.
Cependant sa mort devenait inévitable s'il attendait le retour des habitants ; il prévoyait que leur rage ne l'épargnerait pas.
Il ne lui restait plus d'autre ressource] que celle d'abandonner son maître ou de le livrer incessamment.
Le fidèle serviteur aurait souffert mille morts plutôt que de choisir le premier parti.
Kascambo, qui commençait à perdre tout espoir, était tombé depuis quelque temps dans une espèce de stupeur, et gardait un profond silence.
Ivan, plus tranquille et plus gai que de coutume, se surpassa dans les apprêts du repas, qu'il faisait en chantant des chansons russes, auxquelles il mêlait des paroles d'encouragement pour son maître.
« Le temps est venu, disait-il, en ajoutant à chaque phrase le refrain insignifiant d'une chanson populaire, le temps est venu de finir notre misère ou de périr. Demain, nous serons sur le chemin d'une ville, d'une jolie ville, que je ne veux pas nommer : courage, maître ! ne vous laissez pas décourager. Le Dieu des Russes est grand. »
Kascambo, indifférent à la vie et à la mort, ne connaissant pas les projets de son denchik, se contenta de lui dire :
« Fais ce que tu voudras, et tais-toi. »
Vers le soir le fiévreux, qu'on avait traité généreusement pour le retenir, et qui, outre le bon repas qu'il avait fait, s'était encore amusé
LES I>RIH*NNIER8 DU CAUCABB.
le reste (le Ja journée, l'ut saisi d'un si violent accès de (irvro, (pi'i! abandonna la partie et se retira chez lui.
On le laissa aller sans l)eau('oii|» dr dilïiculté, Ivan ayant complètement rassuré le vieillard |)ar sa {gaieté.
Pour éloip;ner encore toute espèce de méfiance, il se retira de bonne heure au fond de la chambre et se coucha sur un banc contre la muraille, en attendant (pi'lbrahim s'endormît ; mais ce dernier avait résolu de veiller toute la nuit.
Au lieu de se coucher sur une natte auprès du feu, comme il faisait ordinairement, il s'assit sur un billot vis-à-vis de son prisonnier. Son petit-fils dormait dans une chambre voisine.
De l'angle obscur où il s'était placé, Ivan regardait attentivement le spectacle qu'il avait devant lui. A la lueur du feu, une hache brillait dans un enfoncement de la muraille.
Le vieillard, vaincu par le sommeil, laissait tomber parfois sa tête sur sa poitrine. Ivan vit qu'il était temps, et se leva.
Le geôlier soupçonneux s'en aperçut aussitôt.
(c Que fnis-tu là, toi ? lui dit-il durement.
Ivan, au lieu de répondre, se rapprocha du feu en bâillant comme un homme qui sort d'un profond sommeil.
Ibrahim, qui sentait lui-même ses paupières s'appesantir, obligea Kascambo de jouer de la guitare pour le tenir éveillé.
Ce dernier s'y refusait, mais Ivan lui présenta l'instrument en faisant le signe convenu.
« Jouez, maître, dit-il, j'ai à vous parler. »
Kascambo accorda la guitare et se mit à chanter. Alors Ivan au milieu des couplets, lui expliqua son projet d'évasion.
« Jouez, maître, poursuivit le denchik, jouez la cosaque ; je vais danser autour de la chambre pour m'approcher de la hache : jouez hardiment.
— Eh bien, soit, répondit Kascambo, cet enfer sera fini. »
Il détourna la tête et se mit à jouer de tout son pouvoir la danse demandée.
Ivan commença les pas et les attitudes grotesques de la cosaque, qui plaisaient particulièrement au vieillard , en faisant des sauts et des gambades, et en jetant des cris pour détourner son attention.
Lorsque Kascambo sentait que le danseur était près de la hache, son cœur palpitait d'inquiétude : cet instrument de leur délivrance était dans une petite armoire sans porte, pratiquée dans la muraille, mais à une hauteur à laquelle Ivan atteignait à peine.
Pour l'avoir à sa portée, il profita d'un moment favorable, la saisit tout à coup, et la mit aussitôt à terre, dans l'ombre que formait le corps d'Ibrahim.
Lorsque celui-ci jeta les yeux sur lui, il était loin de là, et continuait la danse.
Cette scène dangereuse durait depuis assez longtemps, et Kascambo, las de jouer, commençait à croire que son denchik manquait de courage ou ne jugeait pas l'occasion favorable.
Il jeta les yeux sur lui au moment oii, s'étant saisi de la hache, l'intrépide danseur s'avançait d'un pas ferme pour en frapper le vieux brigand.
L'émotion qu'éprouva le major fut si forte, qu'il cessa de jouer et laissa tomber sa guitare sur ses genoux.
Au même instant, le vieillard s'était baissé et avait fait un pas en avant pour avancer des broussailles dans le feu : des feuilles sèches s'enflammèrent et jetèrent une grande lueur dans la chambre : Ibrahim se retourna pour s'asseoir.
Si dans cette occasion, Ivan avait poursuivi son entreprise, un combat corp3 à corps devenait inévitable ; l'alarme aurait été donnée, ce qu'il fallait surtout éviter ; mais sa présence d'esprit le sauva.
Lorsqu'il s'aperçut du trouble du major, et qu'il vit Ibrahim se lever, il posa la hache derrière le billot même qui servait de siège à ce dernier, et recommença la danse.
« Jouez donc ! dit-il à son maître ; à quoi songez- vous ? »
Le major, reconnaissant l'imprudence qu'il avait faite, se remit doucement à jouer.
LES PHISONNIBUH DU CAUCA8B.
Le vieux jçcôlier n'eut aucun soupçon, et s'assit de nouveau ; mai» il leur ordonna do Unir la uiusitjue et de se coucher.
Ivan alla lraii(|iiillenicnL prendre rétui do la ^uilaro et vint le poser sur le loyer ; mais au lieu de recevoir l'inslrument (|ue son maitre lui présentait, il saisit tout à coup la hache derrière Ibrahim, et lui asséna un si terrible coup sur la tète, (jue le malheureux ne poussa pas même un soupir, et tomba raide mort, le visage dans le l'eu : sa longue barbe grise s'enllamma ; Ivan le retira par les pieds et le couvrit d'une natte.
Elïrayé de ce meurtre auquel il ne s'attendait pas, le major, voyant Ivan s'avancer vers la chambre de l'enfant, se plaça devant lui pour l'arrêter.
« Où vas-tu, malheureux? lui dit-il; aurais-tu la barbarie de sacrilier aussi cet enlant, qui m'a témoigné tant d'amitié ? Si tu me délivrais à ce prix, ni ton attachement ni tes services ne pourraient te sauver à notre arrivée à la ligne.
« — A la ligne, répondit Ivan, vous ferez ce que vous voudrez. »
Kascambo, rassemblant toutes ses lorces, le saisit au collet, comme il voulait forcer le passage :
« Misérable, lui dit-il, si tu oses attenter à sa vie, si tu lui êtes un seul cheveu, je jure ici devant Dieu que je me livre moi-même entre les mains des Tchetchenges, et ta barbarie sera inutile.
» — Entre les mains des Tchetchenges ! répéta le denchik en élevant sa hache sanglante sur la tète de son maitre; ils ne vous reprendront jamais vivant ; je les égorgerai, eux, vous et moi, avant que cela arrive. Cet entant peut nous perdre en donnant l'alarme ; dans l'état oii vous êtes, des femmes suffisent pour vous ramener en prison.
« — Arrête ! arrête ! s'écria Kascambo, des mains duquel Ivan cherchait à se dégager. Arrête ! monstre, tu m'égorgeras moi-même avant de commettre ce crime ! »
Mais embarrassé par ses fers et faible comme il l'était, il ne put retenir le féroce jeune homme qui le repoussait, et tomba rudement par terre, prêt à défaillir de surprise et d'horreur.
Tandis que tout souillé du sang de la première victime, il faisait des efforts pour se relever : « Ivan, s'écriait-il, je t'en conjure, ne le tue pas ! au nom de Dieu, ne verse pas le sang de cette innocente créature ! »
Il courut an secours de l'enfant dès qu'il en eut la force ; mais en arrivant à la porte de la chambre, il heurta dans l'obscurité Ivan qui revenait.
« — Maître, tout est fini; ne perdons pas de temps et ne faites pas de bruit. Ne faites pas de bruit, vous dis-je, répondait-il aux reproches désespérés que lui faisait son maître : ce qui est fait est fait ; maintenant il n'y a plus à reculer. Jusqu'à ce que nous soyons libres, tout homme que je rencontre est mort, ou bien il me tuera ; et si quelqu'un entre ici avant notre départ, je ne regarde pas si c'est un homme, une femme ou un enfant, si c'est un ami ou un ennemi, je retends là avec les autres. »
II alluma une esquille de mélèze et se mit à fouiller dans la giberne et dans les poches du brigand ; la clef des fers ne s'y trouva pas : il la chercha de même vainement dans les habits de la femme, dans un coffre, et partout où il s'imagina qu'elle pouvait être cachée.
Tandis qu'il faisait ces recherches, le major s'abandonnait sans prudence à sa douleur.
Ivan le consolait à sa manière. « Vous feriez mieux, lui disait-il, de pleurer la clef des fers qui est perdue. Qu'avez-vous à regretter de cette race de brigands, qui vous ont tourmenté pendant plus de quinze mois ? Ils voulaient nous faire mourir, eh bien ! leur tour est venu avant le nôtre. Est-ce ma faute à moi? »
Cependant la clef des fers ne se trouvant pas, le double meurtre devenait inutile si l'on ne parvenait pas à les rompre.
Ivan, avec le coin de la hache, parvint à détacher l'anneau de la main, mais celui qui liait la chaîne aux pieds résistait à tous ses efforts. Il craignait de blesser son maître, et n'osait employer toute sa force.
D'autre part, la nuit se passait, le danger devenait pressant : ils se décidèrent à partir.
LES PIU80NNIER8 DU CAUCA8B. i^i
Ivan allacha l'ortomnnt la chaîne à la ceinture du major, do manière qu'elle le '^ùivM le moins possihle et (jn'elh^ ne fît pas de hniit.
Il mit dans un l»issae un <|uarlier de mouton, reste du repas de la veille, y ajouta (pielcpies autres provisions, et s'arma du pistolet et du poif;;nard du mort.
Kaseambo s'empara de son manteau ; ils sortirent en silence, et (aisant le tour de la maison, i)our éviter toute rencontre, ils prirent le chemin de la montagne, au lieu de suivre la direction de Mosdok et la route ordinaire, prévoyant bien qu'on les poursuivrait de ce côté.
Ils longèrent pendant le reste de la nuit les hauteurs de leur droite, et lorsque le jour commençait à paraître, ils entrèrent dans un bois de hêtres qui couronnait toute la montagne, et qui les mit à couvert du danger d'être vus de loin.
C'était dans le mois de février : le terrain, dans ces hauteurs, et surtout dans la forêt, était encore couvert d'une neige durcie qui soutint les pas des voyageurs pendant la nuit et une partie de la matinée ; mais vers midi, lorsqu'elle eut été ramollie par le soleil, ils enfonçaient à chaque instant, ce qui rendait leur marche très lente.
Ils arrivèrent ainsi péniblement sur le côté d'une vallée profonde qu'ils devaient traverser et dans le fond de laquelle la neige avait disparu ; un chemin battu suivait les sinuosités du ruisseau, et annonçait que l'endroit était fréquenté.
Cette considération, jointe à la fatigue dont le major était accablé,
décida les voyageurs à rester dans cet endroit pour attendre la nuit :
Is s'établirent entre quelques rochers isolés qui sortaient de la neige.
Ivan coupa des branches de sapin pour en faire, dans la neige, un lit épais sur lequel le major se coucha.
Tandis qu'il reposait, Ivan cherchait à s'orienter.
La vallée au sommet de laquelle il se trouvait était entourée de hautes montagnes entre lesquelles on n'apercevait aucune issue : il vit qu'il était impossible d'éviter le chemin battu, et qu'il fallait nécessairement suivre le cours du ruisseau pour sortir de ce labyrinthe.
142 XAVIER DE MAISTRB.
Il était environ onze heures du soir, et la neige commençait à se raffermir lorsqu'ils descendirent dans la vallée.
Mais avant de s'acheminer ils mirent le leu à leur établissement, autant pour se réchauffer que pour laire un petit repas, dont ils avaient grand besoin. Une poignée de neige fut leur boisson, et une gorgée d'eau-de-vie acheva le festin.
Ils traversèrent heureusement la vallée sans voir personne, et entrèrent dans le défilé, où le chemin et le ruisseau étaient resserrés entre de hautes montagnes à pic.
Ils marchèrent avec toute la vitesse qui leur était possible, sentant bien le danger qu'ils couraient d'être rencontrés dans cet étroit passage, dont ils ne sortirent que vers les neuf heures du matin.
Ce lut alors seulement que ce sombre défilé s'ouvrit tout à coup, et qu'ils découvrirent au delà des montagnes plus basses qui se croisaient devant eux, l'immense horizon de la Russie, semblable à une mer éloignée. On se formerait difficilement une idée du plaisir qu'éprouva le major à ce spectacle inattendu.
« La Russie ! la Russie ! » était le seul mot qu'il pût prononcer.
Les voyageurs s'assirent pour se reposer et pour jouir d'avance de leur prochaine liberté.
Ce pressentiment de bonheur se mêlait dans l'esprit du major au souvenir de l'horrible catastrophe dont il venait d'être témoin, et que ses fers et ses habits souillés de sang lui retraçaient vivement.
Les yeux fixés sur le terme éloigné de ses travaux, il calculait les difficultés du voyage.
L'aspect de la longue et dangereuse route qui lui restait à faire avec des fers aux pieds et des jambes enflées de fatigue effaça bientôt jusqu'à la trace du plaisir momentané que lui avait causé l'aspect de sa terre natale.
Aux tourments de son imagination se joignait une soif ardente. Ivan descendit vers le ruisseau qui coulait à quelque distance, pour apporter de l'eau à son maître ; il y trouva un pont formé de deux arbres et vit de loin une habitation.