‹ Xavier de MaistreChapitre 9 sur 24 · LES PIIISONNIRRS DU CAUCASE · texte numérisé non relu

LES PIIISONNIRRS DU CAUCASE

Dans cette situation, et à chacjue nouvelle avanie (pi'il recevait, un homme qui |)arlait russe venait le voir et lui conseillait d'écrire à ses amis pour obtenir sa rançon, qu'on avait fixée à dix mille roubles.

Le malheureux prisonnier était hors d'état de payer une somme si forte, et ne conservait <rautre espoir (jue la protection du gouvernement, (pii avait racheté, quehjues années auparavant, un colonel tombé, comme lui, entre les mains des brigands.

L'interprète promettait de lui fournir du papier et de faire parvenir sa lettre; mais après avoir obtenu son consentement, il ne reparut plus de quelques jours, et ce temps fut employé à faire endurer au major un surcroît de maux.

On le priva de nourriture, on lui enleva la natte sur laquelle il couchait et un coussin de selle de cosaque qui lui servait d'oreiller ; et lorsque enfin l'entremetteur revint, il lui annonça, par manière de confidence, que si l'on refusait la somme demandée, et qu'on en retardât le paiement, les Tchetchenges étaient décidés à se défaire de lui, pour s'épargner la dépense et les inquiétudes qu'il leur causait.

Le but de leur conduite cruelle était de l'engager à écrire d'une manière plus pressante.

On lui remit enfin du papier avec un roseau taillé suivant l'usage tartare ; on lui ôta les fers qui liaient ses mains et son cou, afin qu'il pût écrire librement ; et lorsque la lettre fut écrite, on la traduisit aux chefs, qui se chargèrent de la faire parvenir au commandement de la ligne.

Depuis lors, il fut traité moins durement et ne fut plus chargé que d'une seule chaîne, qui lui liait le pied et la main droite.

Son hôte, ou plutôt son geôlier, était un vieillard de soixante ans, d'une taille gigantesque et d'un aspect féroce que son caractère ne démentait pas.

Deux de ses fils avaient été tués dans une rencontre avec les Russes, circonstance qui l'avait fait choisir, entre tous les habitants du village, pour être le gardien du prisonnier.

La famille de cet homme, appelé Ibrahim, était composée de la

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veuve d'un de ses fils, âgée de trente-cinq ans, et d'un jeune enfant de sept à huit ans, appelé Mamet.

Sa mère était aussi méchante et plus capricieuse encore que le vieux gardien.

Kascambo eut beaucoup à souffrir ; mais les caresses et la familiarité du jeune Mamet lui furent dans la suite une distraction, et même un réel soutien dans ses malheurs.

Cet enfant le prit en si grande affection, que les menaces et les mauvais traitements de son grand-père ne pouvaient l'empêcher de venir jouer avec le prisonnier dès qu'il en trouvait l'occasion.

Il avait donné à ce dernier le nom de Koniak, qui, dans la langue du pays, signifie un hôte et un ami.

Il partageait secrètement avec lui les fruits qu'il pouvait se procurer, et pendant l'abstinence forcée qu'on avait fait souffrir au major le jeune Mamet, touché de compassion, profitait adroitement de l'absence momentanée de ses parents pour lui apporter du pain ou des pommes de terre cuites sous la cendre.

Quelques mois s'étaient écoulés depuis l'envoi de la lettre, sans événement remarquable.

Pendant cet intervalle, Ivan était parvenu à se rendre nécessaire. Il savait tout l'art qui peut entrer dans la cuisine d'un officier de détachement. Il préparait les concombres salés, et avait accoutumé ses hôtes aux petites douceurs qu'il introduisait dans leur ménage.

Pour obtenir plus de confiance, il s'était mis avec eux sur le pied d'un bouffon, imaginant chaque jour quelque nouvelle plaisanterie pour les amuser : Ibrahim aimait surtout à lui voir danser la cosaque.

Lorsque quelque habitant du village venait les visiter, on ôtait à Ivan ses fers, et on le faisait danser ; ce qu'il exécutait toujours de bonne grâce, en ajoutant à chaque fois quelque gambade ridicule de plus.

Il s'était procuré par cette conduite constante la liberté de parcourir le village le long duquel il était ordinairement suivi d'une troupe d'enfants attirée par ses bouffonneries ; et comme il comprenait la

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