LES PRISONNIIDHB DU CAUCASE
A peine se lïit-il livré aux ennoinis, (ju'il vit paraître de loin le secours (ju'on lui envoyait : il n'était plus teni|)s : les brij,'an<ls 8'éloij;nérent avec rapidité.
Son (Irncliik * était resté en arrière avec le mulet (jui portait l'équipaj;e du major.
Caché dans un ravin, il attendait l'issue du combat, lorsque les Cosa((ues le rencontrèrent et lui apprirent le malheur de son maître.
Le brave domestique résolut aussitôt de partager son sort, et s'achemina du côté par où les Tchetchenges s'étaient retirés, conduisant son mulet avec lui, et se dirigeant sur la trace des chevaux.
Lorsqu'il commençait à la perdre dans l'obscurité, il rencontra un traineur ennemi qui le conduisit au rendez-vous des Tchetchenges.
On peut se faire une idée du sentiment qu'éprouva le prisonnier en voyant son denchik venir volontairement partager son mauvais sort.
Les Tchetchenges se distribuèrent aussitôt le butin qu'on leur amenait : ils ne laissèrent au major qu'une guitare qui se trouvait dans son équipage, et qu'on lui rendit par dérision. Ivan (c'était le nom du denchik), s'en empara et refusa de la jeter, comme son maître le lui conseillait.
« Pourquoi nous décourager ? lui disait-il ; l'intérêt des brigands est de vous conserver, ils ne vous feront aucun mal. »
Après une halte de quelques heures, la horde allait se remettre en marche, lorsqu'un de leurs gens, qui venait de les rejoindre, annonça que les Russes continuaient à s'avancer, et que probablement les troupes des autres redoutes se réuniraient pour les poursuivre.
Les chefs tinrent conseil : il s'agissait de cacher leur retraite, non seulement pour garder leur prisonnier, mais encore pour détourner l'ennemi de leurs villages, et éviter ainsi ses représailles.
La horde se dispersa par divers chemins.
Dix hommes à pied furent destinés à conduire les prisonniers, tandis qu'une centaine de chevaux restèrent réunis, et marchèrent
(i) Domestique soldat.
dans une direction différente de celle que devait tenir Kascambo.
On enleva à celui-ci ses bottes ferrées, qui auraient pu laisser une empreinte reconnaissable sur le terrain, et on l'obligea, ainsi qu'Ivan, à marcher pieds nus une partie de la matinée.
Arrivée près d'un torrent, la petite escorte le remonta, le long du bord, sur le gazon, l'espace d'une demi-verste, et descendit dans l'endroit où les bords étaient les plus escarpés, au milieu des broussailles épineuses, évitant soigneusement de laisser la trace de son passage. Le major était si fatigué, que, pour l'amener jusqu'au ruisseau, il fallut le soutenir avec des ceintures.
Ses pieds étaient ensanglantés ; on se décida à lui rendre sa chaussure pour qu'il pût achever la traite qui restait à faire.
Lorsqu'ils parvinrent au premier village, Kascambo, plus malade encore de chagrin que de fatigue, parut à ses gardiens si faible et si défait, qu'ils eurent des craintes pour sa vie, et le traitèrent plus humainement.
On lui donna quelque repos et un cheval pour la marche ; mais, afin de détourner les Russes des recherches qu'ils pourraient faire, et de mettre le prisonnier hors d'état d'apprendre à ses amis le lieu de sa retraite, on le transporta de village en village, et d'une vallée à l'autre, en prenant la précaution de lui bander les yeux à plusieurs reprises.
Il passa ainsi une rivière considérable, qu'il jugea être la Sonja. On le ménagea beaucoup pendant ces courses, en lui accordant une nourriture suffisante et le repos nécessaire.
Mais lorsqu'il eut atteint le village éloigné dans lequel il devait être définitivement gardé, les Tchetchenges changèrent tout à coup de conduite à son égard, et lui firent souffrir toutes sortes de mauvais traitements.
On lui mit des fers aux pieds et aux mains, et une chaîne au cou, au bout de laquelle était attaché un billot de chêne.
Le denchik était traité moins durement; ses fers étaient plus légers et lui permettaient de rendre quelques services à son maître.