LETTRES
"Du baron L. de Vîgner au baron de zMareste à Taris.
Londres, 27 juin 1823.
E ne sais plus rien de vous mon cher Mareste , depuis le départ de Lamartine. Il faut donc que je vous demande directement de vos nouvelles. Vous m'aviez parlé d'un projet très important qui semblait présenter des chances très favorables. Est - il réalisé ^ Etes-vous, ou allezvous devenir un heureux mari; ou bien ce songe-là a-t-il été détruit et l'avez-vous remplacé par un autre? Il faut absolument que vous me disiez cela; que vous finissiez ce chapitre commencé à l'hôtel de Rastadt, au coin du feu, ragionando délie cose patrie, et de votre espérance de rallumer le foyer éteint de Montfleury. Vous savez assez quel plaisir j'aurais à voir votre bonne et antique race se replanter dans la terre qui l'a nourrie si longtemps.
Ce n'est pas avec vous, mon cher Mareste, qu'il faut s'amuser à des préambules; je vous ferai donc une requête au nom d'un homme que vous avez connu et aimé. Mon oncle, l'auteur du Lépreux m'a envoyé deux petites nouvelles manuscrites, en les soumettant au jugement de moi chétif, et me donnant liberté entière de les faire imprimer ou de les garder dans mon portefeuille, selon que je les trouverai dignes ou non d'être lancées dans le monde. L'une est l'histoire vraie et tout à fait simple d'un major russe fait prisonnier par les Tchitchens, espèce de barbares habitant dans les montagnes du Caucase; l'autre est V Histoire ^'eridique de Prasco'vie Lopoulojff que M™« Cottin a arrangée et embellie sous le nom âi'Elisabeth ou Les Exilés de Sibérie. Mon oncle a connu cette jeune personne qui est venue du fond de lu Sibérie à Saint-Pétersbourg, demander et obtenir la grâce de son père. Mais elle n'était aidée ni soutenue par aucun amour, que celui de Dieu et de ses parents. Sor histoire véritable est fort touchante. Mais je crois qu'elle a perdu d'avance son intérêt, par le roman de M"" Cottin. Ainsi, je n'en espère pas grand'chose. Les aventures du Major réussiront, ce me semble; ajoutées au Lépreux que tout le monde redemande, cela ferait un bon petit volume, qui pourrait bien se vendre, et le produit en serait consacré à une pauvre famille à'' émigrés savoyards dont le nom ne vous est pas inconnu.
Je suis si loin ici du monde littéraire, que je ne puis savoir ce qui lui plait ou lui déplait. Mais vous, mon cher Mareste, qui êtes au milieu de toutes les aft'ai-
res, de tous les livres, de tous les goûts de l'époque, ne serez-vous pas assez bon et assez complaisant pour prendre ces deux cahiers sous votre protection, les lire, les juger impartialement, et suivant ce qui vous en semblera, me les renvoyer sans mot dire ou les lancer dans le monde. J'ai écrit à mon oncle, qu'un de mes amis, qu'il avait connu jadis, consentirait très probablement à lire, à corriger ces deux manuscrits ou à les condamner à l'oubli, si telle était son opinion. Cependant, je ne vous ai pas nommé, n'osant, malgré votre obligeance qui m'est si bien connue, disposer ainsi de vous, san> vous consulter. Ecrivezmoi donc quelques lignes, pour ma goumerne^ et en attendant, laissez-moi vous assurer que si vous dites o«/, vous me ferez un véritable plaisir, et que vous rendrez service à Xavier de Maistre.
Adieu, vous verrez bientôt, je pense, un autre volume des zM'editations poétiques. Il croit lui-même qu'il sera très beau. Je voudrais qu'il parût le plus tôt possible. J'ai besoin d'un aliment de cette nature pour supporter ici une foule de choses peu supportables. Adieu encore, croyez-moi truly jours nozv and for evtr.