‹ Xavier Marmier, sa vie et ses œuvresChapitre 10 sur 17 · LE ROMANCIER · texte numérisé non relu

LE ROMANCIER

Après avoir couru le monde et sans y renoncer, Marmier s'est mis à multiplier ses excursions dans le domaine moins fatigant et tout aussi varié de la fantaisie et de l'observation ; son esprit d'aventure s'est ouvert de ce côté une nouvelle et heureuse carrière. Le voyageur s'est fait romancier, et romancier d'une fécondité exceptionnelle, d'une rare finesse d'esprit ; il a voulu étudier le cœur humain, qui ménage peut-être plus de surprises et offre plus de pages inexplorées que l'entredeux des pôles.

Dans ces romans nous retrouverons, commedans

toutes ses œuvres, l'homme de cœur, le bon Français, le patriote, mais le voyageur s'y fera la part du lion.

Marinier demandera le sujet de ses livres aux souvenirs de ses voyages, à une fable qui sera le plus souvent d'une simplicité attrayante; il racontera ses impressions en prenant soin d'animer ses premiers plans de figures intéressantes, il les groupera même pour une action définie. Mais tout en croyant écrire un roman, il écrira encore un voyage, parce que le ciel, les eaux, les arbres et les fonds le séduisent, parce qu'il s'attarde à les décrire et oublie un peu ses personnages, gens faciles et débonnaires ; mais le livre n'en sera pas moins plein de charme, parce que ses personnages sont copiés sur nature et sur les idées, les sentiments et le langage des vrais habitants du pays, parce que personne ne voit avec plus d'exactitude et ne raconte avec plus de sincérité, parce que l'érudition du touriste séduit le lecteur et encadre de la plus heureuse façon les honnêtes fictions du conteur.

C'est vers 1868 que Marmier se lance dans les œuvres d'imagination. Son début est un coup de maître. On se rappelle ce simple récit, cette poé-

tique histoire de cœur qui a charmé les lecteurs de notre génération. On suit avec intérêt les progrès de ce chaste amour qui envahit peu à peu lame du lieutenant Marcel et de la tendre et frêle Carine; à première vue ces deux âmes se sentent attirées l'une vers l'autre. Leur amour grandit ; elles se font l'aveu de leurs secrets sentiments, aveu sincère et franc qui éclate dans une promenade sur des rivages glacés et couverts de neige ; mais, hélas ! la pauvre fille ne jouit pas longtemps de son rêve et de son bonheur : la maladie, puis la mort survient. Rien de plus pur que cet amour de deux jeunes cœurs qui sourient à la vie ; rien de plus émouvant, de plus dramatique, de plus vrai que ce douloureux épisode de la navigation dans les mers du Nord; rien de mieux dépeint que ce type de jeune fille, de plus adorable que cette pauvre Carine que l'on ne se prend à aimer que pour la pleurer bientôt. Tout est étudié, analysé, détaillé : le récit des fiançailles entre des murailles de glace, les progrès de la maladie, les souffrances de cette malheureuse enfant luttant contre le froid et la douleur, frissonnant dans sa couchette, mais s'efïorçant de ne pas désoler son père et son fiancé.

Est-il rien de plus triste que la vue de ces deux infortunés assistant à sa longue agonie, à sa docile résignation dans la mort? On ne saurait non plus mieux décrire l'énergie, la vaillance de ces pauvres marins, délaissés sous un climat meurtrier, attendant au milieu des glaces le retour du soleil comme un sauveur béni. Mais quand le soleil revint, quand le navire, délivré de ses chaines de glaces, put retourner à Hammerfert, il était trop tard, Garine se mourait à la veille de son mariage.

Dans cette œuvre habile, la réalité domine la fiction ; chaque personnage est bien vivant, et a une physionomie particulière et bien déterminée. On sent vivre ces hardis marins, on croit entendre leurs discours, on reconnaît leur accent mâle et fier ; puis, si c'était un roman, la donnée serait moins simple, elle se compliquerait d'intrigues, le dénouement serait plus inattendu. Les héros de Marinier sont vrais, leur découragement, leur impuissance, leur sang-froid, leur pieuse résignation est décrite d'après nature. Enfin le lecteur rencontre partout sur sa route des détails de couleur locale, tantôt un trait de mœurs, tantôt une page de botanique, tantôt une citation de ces poètes

du Nord que nous connaissons à peine, et qui sont cependant charmants, surtout quand Marinier les traduit et les cite. Toutes les curiosités, tous les grands noms de la mer, depuis les montagnes de glaces jusqu'à la pêche de la baleine, depuis Vasco de Gama jusqu'à notre Dumont d'Urville, sont passés en revue. Les souvenirs de la patrie sont naturellement salués avec enthousiasme.

Après les Fiancés parurent successivement Gazida, Hélène et Suzanne, l'Avare et son trésor, les Mémoires d'un orphelin, le Roman d'un héritier, Histoire d'un pauvre musicien; un de ses meilleurs livres fut Gazida.

Au siècle dernier la France possédait encore dans l'Amérique du Nord les vastes territoires qui, du golfe Saint-Laurent et de la baie d'Hudson, s'étendent à l'ouest jusqu'à des contrées inconnues. C'était le Canada, terre encore inculte et presque inhabitée, que nos intrépides colons exploraient déjà dans tous les sens, et où la vie civilisée commençait à chasser devant elle la vie sauvage.

En 1763, le traité de Paris, œuvre malheureuse d'un triste règne, nous enleva cette importante colonie, mais la population ne pouvait oublier la

France : ses villes florissantes, ses ports ouverts au commerce du monde, restèrent aux trois quarts français. On continua à y parler notre langue, à répéter sur les rives de l'Ottawa et du Labrador les refrains populaires de la Franche-Comté, à se montrer reconnaissant pour la France qui avait développé les premiers germes de la civilisation dans tout ce pays.

Quant à la France, elle parut se soucier assez peu du Canada, et ces contrées lointaines restèrent pendant de longues années à peine connues.

Marmier eut alors l'idée de décrire, sous la forme légère mais attachante du roman, les régions voisines du pôle, qui touchent aux glaces éternelles, mais qu'un été luxuriant et prodigue couvre chaque année d'une moisson de fleurs et de fruits. Il voulut rappeler à la France oublieuse ce qu'étaient ce pays, ses forêts primitives impénétrables, ses grands lacs, ses fleuves immenses et toute cette nature grandiose qui n'avait subi que d'hier le joug de l'homme.

Ces merveilleuses contrées, Marmier commence par les parcourir, par les contempler avec amour, puis il les décrit en poète ; enfin une histoire

simple et naturelle lui fournit le cadre dont il a besoin pour faire entrer tous ses tableaux.

Il nous introduit d'abord dans une ancienne famille originaire de Franche-Comté, qui a reconstitué sur le sol américain la fortune dont l'avait dépouillée la Révolution, et qui vit au Canada clans ses terres avec les traditions de la vieille noblesse française. Autour d'elle viennent se grouper des personnages de races diverses. Un Français, Henri de Vercel, qui a beaucoup voyagé dans notre vieille Europe, qui, trahi dans un loyal et premier amour, est venu demander aux solitudes du nouveau monde un remède à sa blessure, un missionnaire né à Montréal, un chasseur fin batelier, très instruit et très énergique, qui aime Gazida et qui en est aimé. L'union des deux jeunes gens semble ne pas devoir rencontrer d'obstacle, mais un jour Gazida disparaît, emmenée par un oncle farouche, protestation vivante de la race vaincue contre les nouveaux conquérants. De longues explorations à la recherche de la jeune fdle disparue nous font assister à la vie des tribus indigènes, et nous découvrent les majestueux paysages, les austères beautés de cette toute-puissante nature. L'intérêt

est tour à tour doux et terrible, on sent que partout où passent nos aventuriers, Marmier y a mis le pied avant eux, que leurs dangers ont souvent été les siens, et sans rien perdre de l'attrait du roman, le journal de son héros a toute l'autorité d'un voyage. Le récit est sobre d'événements ; il n'y a ni intrigues compliquées, ni atrocités, ni crimes, ni ignominies; tout cet attirail déplaît à Marmier, qui est avant tout un homme de goût. En revanche, des descriptions occupent la plus grande partie du volume, mais ces descriptions, un sentiment vrai, un grand souffle poétique les fait vivre. On croit voir les scènes que l'auteur décrit, on partage ses émotions et son enthousiasme ; dans de nombreuses pages se rencontrent des pensées fines ou profondes, fruit de l'expérience de la vie : ce n'est plus le voyageur qui copie ses notes, ses impressions fugitives, c'est l'homme qui épanche son cœur.

Jusqu'alors Marmier avait pris soin d'emmener son lecteur dans des régions lointaines et mal connues, dont les reflets contribuaient à donner à la narration une teinte romanesque, mais en 1862 il emprunte à la France son sujet et ses personnages.

Balzac avait écrit sous ce titre : Mémoires de deux jeunes mariés, un roman où deux existences, celle de Paris et celle de province, sont heureusement opposées l'une à l'autre ; Marmier compose un livre, Hélène et Suzanne, pour protester contre la vie de Paris et vanter la vie paisible et douce de la province, les mœurs simples, la naïve fidélité aux vieilles coutumes, aux croyances antiques, l'amour de la famille. Le roman se passe à Paris et dans une humble ville de Franche-Comté; il se recommande par une vérité de caractère, une fraîcheur d'imagination, un parfum de franc terroir comtois que l'on ne saurait méconnaître.

Le contraste entre Paris et la campagne est peint souvent avec vigueur, toujours avec grâce.

Gomme dans la plupart de ses livres, Marmier ne se borne pas à répandre ses idées, ses impressions, ses souvenirs ; il intercale dans son récit des poésies, des chansons populaires. Parmi les meilleures, citons le Chant du gazon, qu'il prétend avoir traduit d'une langue étrangère, mais que nous sommes fort tenté de lui attribuer, et l'histoire d'une jeune fille, à qui l'on dit qu'avec

sa beauté elle doit épouser un comte ou un baron

et qui s'écrie :

Ni comte, ni baron, Je veux épouser Pierre Qu'on a mis en prison.

Si l'on fait mourir Pierre, Je veux aussi mourir, Et dans le cimetière Auprès de lui dormir.

Tous les gens du village Prieront bien pour nous deux, Afin que Dieu soulage Les pauvres amoureux.

C'est aussi dans ce livre que Marmier rappelle le souvenir de son grand-père, « ancien lieutenant au bailliage de Pontarlier, M. Maillot, un homme de cœur qui était le père des pauvres, et qui a été traduit devant le tribunal révolutionnaire par la raison qu'en faisant des charités, il pensait moins aux sans-culottes qu'à son Dieu, et qu'il humiliait le peuple par ses prétendus bienfaits. »

Au nombre de ses meilleures études du cœur, nous devons placer encore r Avare et son trésor, et le Roman d'un héritier. Dans V Avare et son trésor, Marmier nous montre une famille heureuse, dont la sérénité tranquille est à peine ridée,

comme l'eau d'un beau lac, par l'inclination pas-

sagère du meilleur des fils pour une jeune fille un peu trop américaine d'allures, bientôt mieux connue et délaissée. L'auteur met en regard le bien et le mal, les bons et les mauvais instincts, il prouve que l'intelligence, la force, la beauté, ne sont rien sans les qualités solides sur lesquelles seules peut reposer le vrai bonheur en ce monde. Ce sont d'honnêtes, de purs récits d'amour, une véritable idylle. C'est en Alsace que Marmier a placé ce petit paradis de gens de bien, un instant troublé et menacé, mais qui recouvre vite sa quiétude habituelle. Aussi les paysages alsaciens tiennentils dans son récit la place d'honneur; c'est de plus une étude savante des mœurs et des coutumes de l'Alsace, un miroir fidèle où vient se reproduire à chaque page la physionomie si pittoresque de cette belle province. Marmier a rarement été mieux inspiré, et ce livre est un des meilleurs qu'ait produits sa plume de penseur et de poète ; son imagination personnelle a pris plus d'essor. La rencontre de Frédéric et de Gabrielle, le chapitre intitulé : « Gomment les mariages sont écrits dans le ciel, » est à lui seul un poème ravissant; Brille, Krafft, fourniraient matière à un drame tout entier. Le juge Meynadier, l'avocat Faverois, Odile,

Mme de Férut, se promènent journellement dans nos salons, chacun les a coudoyés cent fois. Quant à Gabrielle, à Sophie, silhouettes que Marmier excellait à peindre, est-ce donc la faute à notre humanité si nous les rencontrons moins souvent sur notre route? Non. Mais nous passons à côté d'elles sans les voir, l'Avare et son trésor en offre une preuve bien frappante.

Le Roman d'un héritier est un livre tout imprégné d'honnêteté, de simplicité, d'honneur, un livre aux tendances éminemment morales et, pardessus tout, d'une saisissante vérité. Tout y est vrai, la description de la petite ville de Longwy et surtout les caractères des personnages, de la baronne de Saulnes, de Robert Mazerolle, dont le père s'est enrichi en abusant d'un dépôt confié pendant la Révolution à sa probité chancelante, du dépositaire infidèle régisseur des biens de Mme de Saulnes, courbé sous le poids de ses remords, traînant une vie misérable au milieu d'une opulence qui lui pèse, n'ayant pas la force d'apaiser le cri de sa conscience par l'aveu de sa faute, et devenu, comme tant d'autres dans ces jours sinistres de la tourmente révolutionnaire, « criminel par lâcheté. » C'est à son fils Robert, le

héros du roman, qu'est réservé le bonheur d'effacer, par son énergie, sa droiture, sa courageuse initiative, la faute de son père. Tout esta lire : les anxiétés de Robert Mazerolle, quand il s'aperçoit de l'espèce de répulsion qui s'attache à la mémoire de son père, les réflexions de Marmier sur l'influence de la femme dans la société, et cette scène pétillante d'esprit dans laquelle il fait tenir à M",e de Morry, une amie de Mme de Saulnes, le langage que la France tout entière tenait à la rentrée des Bourbons.

Les Mémoires (T un orphelin, qui parurent en cette même année 1864, se distinguent des autres œuvres du romancier par la verve philosophique, je dirai presque sociale, qui en rehausse le fond et lui donne un vif éclat. Dans un récit d'une charpente simple et ferme, d'une agréable diversité d'incidents, d'une morale douce et élevée, Marmier n'hésite pas à faire la leçon aux ridicules de notre nature, aux folies de nos puissances, aux imperfections, aux sottises du peuple de Paris, qui se croit le plus spirituel du monde : « Un beau matin, écrit Marmier, le peuple se passionne pour une idée qu'un journaliste aura émise dans son métier de journaliste, en fumant son cigare, pour

une réforme, pour un banquet populaire, ou quelque autre manifestation singulière. On lui résiste, il prend les armes, il combat, et le lendemain il est tout surpris et désolé d'avoir fait une révolution. Un beau matin, il se lève altéré, affamé de liberté. La liberté sans bornes, la liberté à tout prix, et quand il a conquis cette précieuse liberté, quand il l'a entendu prôner par ses orateurs, célébrer par le chant de la Marseillaise et par les orgues de Barbarie, il en est soudain si embarrassé et si effrayé qu'il ne songe plus qu'à s'en délivrer. Il la jette aux pieds d'un maître en s'écriant : Nous vous en conjurons, régnez, gouvernez, ordonnez, nous ne demandons qu'à obéir; soyez notre souverain absolu, nous voulons être vos très humbles et très dociles sujets.

« Ainsi va dans ses fantasques évolutions ce bon peuple de Paris, cette bonne race de moutons de Panurge. Ainsi ont été la plupart des peuples dont nos historiens ont relaté les vicissitudes. Au siècle dernier, Montesquieu écrivait ces lignes : « Syracuse, toujours dans la licence ou l'oppression, travaillée par sa liberté ou sa servitude, recevant toujours l'une et l'autre comme une tempête, avait dans son sein un peuple insensé qui n'eut

jamais que cette cruelle alternative, ou de se don- .ner un tyran ou de l'être lui-même. »

La critique touche à l'éloquence. Paris se vengea de Marmier en lui assurant un de ses meilleurs succès, succès mérité. Tout en effet est simple, intéressant, naturel clans ce petit poème que l'auteur a placé dans un paysage du Jura, dans le vallon de Morez et dans l'agreste village de Mouthier. Les trois portraits de l'aïeule, de la jeune fille et de l'oncle pessimiste et misanthrope, qui fait l'ombre du tableau, sont tracés de main de maître. Rien ne surpasse la délicatesse et l'angélique pureté de la blonde Clara, une de ces natures d'élite qui personnifient pour nous la Providence, cœurs pleins d'amour, de dévouement, d'intelligence, de sagesse et de vertu.

A côté de ces livres, nous devons signaler d'autres volumes : les Ames en peine, où nous trouvons tantôt une peinture séduisante de la famille, comme dans les Émigrés, tantôt des drames émouvants, comme dans Un amour après lamort, où l'auteur nous met en présence de deux familles ennemies, les Capulets et les Montéguts de la Norvège. Pourquoi ce livre s'appelle-t-il les Ames en peine? Parce que ce n'est pas un recueil formé au

hasard, parce que partout règne un sentiment de tristesse, une vague empreinte de mélancolie. Par un chemin varié, Marmier nous conduit à son but, et l'on arrive au dernier de ces récits qui forme la conclusion véritable, et qui s'appelle une conversion. Dans une série de lettres adressées à un ami, un homme du monde, désabusé, blasé et misanthrope, raconte comment « un acte de charité Ta ramené au travail, le travail à la raison, la raison à l'amour, et l'amour à Dieu. »

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