LÉGENDES ET TRADUCTIONS
La merveilleuse activité de Marmier ne s'est pas bornée à des œuvres d'imagination, à des poésies, à des récits de voyages. La France lui doit encore de fort nombreuses traductions. Quand il ne composait pas des romans d'imagination, de mœurs ou d'histoire, quand il se reposait entre deux voyages, le savant faisait avec bonheur des excursions dans le domaine littéraire des nations qu'il avait visitées ; il étudiait les chefs-d'œuvre de leur littérature, leurs poètes, leurs écrivains, ou bien il se plaisait à reproduire dans notre langue les ouvrages des conteurs qui l'avaient amusé, des historiens qui l'avaient instruit, des poètes qui l'avaient charmé, il se faisait traducteur ; il traduisait le russe, l'allemand, l'anglais, le norvégien, que sais-je? C'était encore une manière de converser avec ses amis de la veille, avec ses hôtes de demain.
Ce genre de travail était d'autant plus utile que généralement, à l'époque où voyageait Marmier,
on ne connaissait guère la littérature des autres nations. Il y avait bien au Collège de France et dans quelques facultés de province une chaire de littérature étrangère, mais en dehors d'auditeurs clairsemés, peu de gens s'occupaient des richesses littéraires des autres pays ; non seulement on ne savait rien de l'Orient, le berceau de la poésie comme on l'appelle par habitude, de l'Inde, semée de tant de peuples divers, ayant chacun sa religion, sa poésie, ses traditions; mais l'Allemagne, l'Angleterre elles-mêmes, n'avaient été explorées que superficiellement. Les régions septentrionales de l'Europe nous apparaissaient dans un lointain bruineux comme à demi sauvages. Bien que l'histoire d'une nation ne soit complète qu'à la condition de nous renseigner sur sa littérature, sa poésie, ses traditions populaires, l'existence des chefs-d'œuvre des langues étrangères était à peine soupçonnée. Nul ne songeait que sous les glaces éternelles, sous les neiges amoncelées du pôle, fleurissait de temps immémorial une poésie qui empruntait au ciel ses couleurs tendres et vaporeuses, aux vagues et aux tempêtes leurs sublimes harmonies.
Marmier est un des premiers qui aient eu l'heu-
reuse pensée d'élever à la littérature étrangère un monument digne d'elle. A une époque où les voyages lointains étaient une rareté, où les moyens de communication étaient insuffisants, difficiles toujours, quelquefois périlleux, il eut cet honneur de parcourir l'Europe entière et d'approfondir l'art et la littérature de tous les pays. Il avait sur les voyageurs qui l'avaient précédé une supériorité incontestable ; il avait vécu, séjourné dans ces régions, il en avait appris la langue et avait tout vu, tout observé lui-même sur place; il avait eu accès partout, dans les classes les plus hautes, il avait pu recueillir les plus précieux documents. En donnant au public le résultat de ses études, il lui ouvrit des horizons nouveaux. Ce fut lui qui révéla l'Islande, dont on ne s'était fait qu'une idée fantastique, à travers un roman de Victor Hugo, le Danemark, la Suède, la Norvège, la Finlande. Grâce à lui, ces pays nous devinrent aussi familiers qu'une province française, et il nous fut possible d'apprécier leurs écrivains, leurs poètes, leurs philosophes, leurs historiens. Gomment ne pas être reconnaissant pour ce noble esprit, pour cette intelligence d'élite, qui, sans se soucier de la popularité, sans se préoccuper de la vogue et de
la fortune, a consacré sa longue vie à enrichir le fonds littéraire de la patrie d'inappréciables trésors ?
Ses travaux sont de diverses natures. Tantôt il se contente de traduire des auteurs plus ou moins connus, tantôt il nous donne ses impressions délicates et précises.
Une de ses œuvres les plus savantes est l'histoire de la littérature en Islande, en Danemark et en Suède. Marmier nous montre les littératures du Nord à leur source même et dans leur inspiration la plus naïve; il les étudie à leur berceau, il les suit dans toute la variété de leur développement, depuis leur origine jusqu'à nos jours; il prend soin de rechercher les antiques souvenirs de ces contrées, d'examiner le caractère particulier de l'esprit humain dans ces régions, il met en lumière la mythologie Scandinave, les poèmes, les chants, les prophéties, les préceptes, les pensées morales de ces peuples du Nord, il en cite de profondes : « Que l'homme réfléchisse, mais qu'il ne réfléchisse pas trop! La joie n'entre pas souvent au cœur de celui qui sait trop de choses. » Le Faust de Gœthe n'est-il pas tout entier dans cette phrase ?
Son livre est bien l'histoire complète de la littérature du Nord, histoire nette et précise dans ses phases obscurément laborieuses, plus vive, plus animée à mesure qu'elle avance, pleine de révélations intéressantes sur les hommes et sur les livres contemporains; il faut lire les pages relatives à OËhlensch' ^Eger et à l'évêque Teyner. Ce n'est pas une froide et sèche analyse que l'on trouve dans le livre de Marmier, ce n'est pas le squelette de la poésie du Nord que le voyageur nous a rapporté ; cette poésie est vivante avec son parfum et son coloris ; soit qu'il traduise les chants des bardes septentrionaux, soit qu'il peigne la physionomie, le caractère des personnages avec lesquels il a eu l'occasion de se rencontrer, Marmier sait maintenir aux hommes et aux choses le souffle de vie sans lequel ils n'offriraient au lecteur ni charme ni intérêt.
Les littératures russe et allemande attirent aussi son esprit investigateur et studieux.
Il apprécie et il admire la langue russe, si forte et si belle : « La langue russe, écrit-il, se distingue par sa liberté de construction, ses nuances délicates et sa richesse. Elle joint à ses tendres diminutifs les expressions les plus fermes, les
plus énergiques. Ses mots impératifs ont un mâle et austère accent, et ses paroles d'amour s'exhalent comme le souffle caressant de deux lèvres pures. » Retraçant l'histoire littéraire de la Russie, il la divise en quatre époques caractéristiques.
La première embrasse un espace de plus de neuf siècles, depuis les faits positivement connus de l'empire russe jusqu'au règne de Pierre le Grand.
La seconde s'étend du règne de cet empereur jusqu'à celui d'Elisabeth (1741).
La troisième nous conduit à Karamsin, le réformateur de la langue.
La quatrième est l'époque actuelle.
Il rend hommage à Lomonosoff, qui le premier, par ses poésies lyriques, et surtout par ses leçons d'art et de critique, ouvrit la voie littéraire aux écrivains de sa nation ; il parle avec enthousiasme de Karamsin, qui porta la lumière dans le chaos des annales russes les plus reculées, qui éveilla parmi les érudits l'esprit de recherches et d'investigations et qui donna à la langue russe ses formes abstraites et poétiques, sa couleur, ses nuances, son génie. Les pièces de théâtre paraissent à Marinier inférieures à celles de la plupart
des autres nations. Les romans sont souvent peu dramatiques et faiblement tissus. En revanche la Russie compte des poètes lyriques d'un vrai talent, notamment Kamakoff, qui a composé divers chants pleins de verve, d'originalité, et animés par un noble et grand sentiment de patriotisme.
C'est en 1843 que Marmier publie ses premières études sur la Russie; il comprend que la littérature russe doit prendre à bref délai une direction nouvelle, et qu'après avoir passé par l'étude des modèles étrangers, parles travaux d'imitation, ses écrivains doteront leur patrie d'œuvres vraiment nationales. L'époque ne lui paraît pas éloignée où la Russie, si longtemps disciple obscur des autres peuples, énumérera à son tour avec orgueil ses poètes, ses artistes, ses romanciers, ses historiens, et étonnera ses premiers maîtres par l'éclat et l'originalité de ses productions.
Marmier était prophète, ses prévisions se sont réalisées. Cette littérature nouvelle dont il prédit l'avènement était sur le point de luire d'un vil' éclat; elle allait avoir ses plus brillants représentants, Pouchkine et Lamontoff, l'un et l'autre morts en duel à la fleur de l'âge. Pouchkine est le poète artistique, LumontotT le poète philosophi-
que. Le premier ressemble à Gœthe, le second à Schiller. Des romanciers d'un vrai talent devaient étendre leur réputation dans le monde entier.
Marmier se préoccupe aussi du mouvement littéraire qui, en 1843, se produisait en Pologne; dans leur malheureuse situation, les Polonais n'avaient d'autre consolation que d'étudier les lettres, de se dévouer au développement de leur langue, bannie de plus en plus des écoles publiques. Ici encore, Marmier ne peut dissimuler ses sentiments de sympathie et écrit ces lignes : « Quel homme de cœur ne serait touché de voir les nobles enfants de la Pologne chercher sous le joug qui les opprime, sous le regard inquiet de la censure, l'œuvre sérieuse qui attire leur intelligence, la poésie qui les console? Varsovie a été dépouillée de tout ce qui faisait sa joie et sa splendeur; ses dynasties de rois sont éteintes, ses familles de gentilshommes sont dispersées à la surface du globe ; ses richesses parent d'autres villes. C'est une veuve sans défense, une mère éplorée qui, dans le deuil de sa solitude, penche son front appesanti sur les chroniques du passé et se berce avec un chant plaintif. Le vrai mou-
vement de la Pologne est dans l'émigration polonaise. » Dans des pages nombreuses, il rend hommage à cette catholique nation, luttant pour conserver sa foi et ses croyances.
Qu'on nous permette ici une observation.
Lorsque notre république s'efforce de détruire en France la foi catholique, elle commet un crime contre la patrie, car si elle pouvait réussir, elle nous enlèverait le plus grand ressort de l'unité d'un peuple, la plus certaine protection de sa nationalité, l'unique instrument, pourrions-nous dire, qui sauvegarde son existence.
A quoi les Canadiens, à quoi les Polonais doivent-ils d'avoir encore un nom dans le monde, sinon à la religion catholique ? Qui a défendu les peuples des Balkans et les Grecs contre la puissance turque ? Leur foi. Qui maintenant soustrait à notre influence les Arabes de l'Algérie, sinon le mahométisme? Que les sectaires parviennent à tuer en France le catholicisme, la France envahie par ses voisins disparaîtra du monde.
Marinier ne néglige pas la littérature allemande. Quand il était jeune, il apprenait à balbutier les vers de ses poètes, il la parcourait en tous sens ; il y retournait, entraîné par le souve-
nir de ses premières années ; il devait en goûter les chefs-d'œuvre littéraires.
Ce qu'il admire, c'est l'école souabe : cette école des Minnesingen qui, pendant un siècle, répandit dans ce pays ses naïves et tendres chansons, comme les troubadours dans les cours d'amour de la Provence. Le nombre de ses poètes est considérable. Il était de la Souabe, le malheureux poète Schubard, qui est devenu célèbre par ses infortunes non moins que par ses poésies, par sa légende du Juif errant et par sa chronique allemande. Il était de la Souabe, le galant auteur (ïObéron, l'illustre Wieland qui fut l'un des coryphées de la cour de Weimar. C'est aussi dans ce pays que vinrent au monde Menzel, l'historien; Herweg, le Tyrtée d'un temps de commotion sociale; J. Kerner, Moser, Pfizer, G. Schwab, les Minnesingen modernes et en première ligne Uhland, l'un des plus nobles esprits, l'un des poètes les plus populaires de la Germanie.
Le plus glorieux enfant de la Souabe est Schiller.
Marmier a eu le bonheur de connaître la plupart de ces écrivains; ils lui ont rappelé par leur ardeur ou par l'essor de leur pensée ce passage d'un des chefs-d'œuvre de Chateaubriand : « Leur
vie est à la fois naïve et sublime, ils célèbrent les dieux avec une bouche d'or et sont les plus simples des hommes; ils causent comme des immortels ou comme de petits enfants. » Et il ajoute : « Que de fois, clans mes rêveries solitaires, j'ai revu comme si j'y étais encore les lieux où j'allais les chercher, la modeste demeure qui s'ouvrait si vite à mon premier coup de sonnette, la main affectueuse qui serrait ma main, le bon regard qui s'unissait sympathiquement à mon regard. »
Mais, c'est surtout par ses traductions que Marinier a initié les lecteurs français à la littérature des autres nations. Rien de cette littérature ne lui demeure étranger ; il lit et reproduit dans un beau langage les ouvrages les plus connus comme les écrits les plus ignorés : le théâtre de Schiller, celui de Gœthe, les contes fantastiques d'Hoffmann, des romans, des contes, des légendes.
Les poètes étrangers sont ses amis, il vit avec eux, dans sa solitude, loin de la patrie ; il s'entretient avec eux plus intimement, lorsqu'ils sont devenus les compagnons de son exil volontaire, sa famille la plus proche, sa patrie la plus présente ; il les cite, il les traduit avec bonheur. On
n'imagine pas quelle somme de labeur a dû coûter une œuvre aussi considérable.
Pendant longtemps l'Allemagne était restée, au point de vue littéraire, au-dessous des autres nations. Lessing la fit sortir de sa torpeur et lui indiqua la marche à suivre ; vers la fin du dernier siècle, la critique savante porta ses fruits. L'Allemagne, en peu de temps, fit un grand pas, et l'art se montra dans toute sa pureté et sa sublime élévation. Gœthe fut le monarque de cette littérature nationale qui avait tardé longtemps à naître et rayonnait tout à coup du plus vif éclat. A côté de lui Schiller, le grand poète, écrivit dans la ferveur de son exaltation ces drames où la nature de l'homme s'idéalise, où la grâce des formes antiques se marie harmonieusement au romantisme des temps modernes. Le génie de Gœthe et celui de Schiller, ces deux frères en poésie, séduisirent Marmier.
Son livre sur Gœthe est la première étude complète qui ait été imprimée en France. Il développe ce que Mme de Staël avait effleuré; Marmier examine de nombreuses questions, notamment celle relative à la légende de Faust ; il devance de dix années les recherches et les travaux des Allemands eux-mêmes.
Après avoir reproduit les drames de Gœthe et de Schiller, Marmier veut pénétrer dans la littérature secondaire. Elle a sa couleur particulière, et reflète plus vivement dans ses mouvantes images les mœurs réelles, le caractère distinct d'une contrée; il s'éprend d'une vive sympathie pour le talent d'Hoffmann, pour cette imagination tour à tour si vive et si tendre, pour ces contes qui allient tant de fines et délicates peintures, tant d'esprit d'observation et de saillies humoristiques à une touchante sensibilité. Gomment résister à l'entraînement général? En Allemagne, au moment où Marmier y arrive, la mémoire d'Hoffmann était encore vivante et se retrouvait partout ; on ne parlait que du fantaisiste écrivain. A Leipzig, on montrait la maison où il habitait, pauvre et soucieux, la cave où il se sentait, comme il le dit lui-même, glisser sans le vouloir ; à Dresde, on vantait ses talents comme régisseur et directeur du théâtre ; à Berlin, on admirait les deux jeunes filles, deux sœurs aux yeux noirs, qui avaient servi de type à quelques-unes des plus belles, des plus gracieuses créations du poète; on se rendait en pèlerinage sur son tombeau.
Marmier avait été précédé dans son travail de
traduction par un écrivain spirituel, M. Lœve- Weimar; il visa surtout à la concision et à l'exactitude. Il ne pouvait avoir l'idée de reproduire toutes les œuvres de celui qui fut à la fois poète, artiste et musicien, il choisit celles qui offraient les qualités les plus réelles, les peintures les plus caractéristiques ; son livre obtint un éclatant succès.
Au théâtre de Gœthe, de Schiller, aux œuvres d'Hoffmann, il ajoute toute une collection de nouvelles puisées à diverses sources : Nouvelles danoises, empruntées à un écrivain qui avait vécu en France, s'était retiré à Copenhague et alliait à une naïveté naturelle un vrai et franc accent comique ; les Perce-neige , recueil de courtes histoires plus ou moins romanesques, traduites de Pouchkine, de Mme Kahn, de Wetterbergh. En 1865, il publie Sous les sapins, tout un volume de récits empruntés aux froides régions que notre imagination revêt d'un linceul plus sombre encore que l'hiver boréal, récits curieux qui démontreraient, si besoin en était, que Dieu, en sa bonté infinie, a mis le bien partout et qu'il y a autant de poésie chez le Norvégien que dans nos climats
bénis du ciel.
La littérature slave, les contes russes, lui paraissent dignes d'être popularisés. Ces contes, tout le monde aime à les lire pour leur parfum sauvage et étranger, et par une équitable réciprocité de tant de romans français qu'on lit en Russie ; il fait un choix judicieux dans les œuvres de Polévoï le journaliste, du comte Sollohoub, l'homme du monde, de Pouchkine, le poète célèbre, et il en compose deux volumes : Au bord de la Neva et les Drames intimes, qui se lisent avec intérêt ; œuvres pleines d'originalité, de verve et d'entrain, plus fermes chez Polevoï, plus fines chez Sollohoub, plus poétiquement coloriées chez Pouchkine.
Les Nouvelles du Nord se distinguent par toutes les qualités maîtresses du célèbre écrivain ; c'est un ensemble de récits très dramatiques, très mouvementés, qui ont été traduits du russe, du suédois, du danois, de l'allemand et de l'anglais. Mais le traducteur y a mis le meilleur de son esprit et de son style, sans leur rien enlever du charme étrange dont ils sont enveloppés. 11 traduit aussi des légendes.
Cet amour de la légende se justifie.
Rien de plus poétique que la légende ; ce n'est pas, à proprement parler, une histoire, ce n'est
pas non plus une fable, c'est une tradition populaire entourée de nuages et d'obscurités, faisant accepter les plus merveilleux et parfois les plus sombres événements : souvent la légende a son origine dans un fait qui a saisi l'imagination d'un peuple; le temps en a fait disparaître les détails exacts et en a substitué d'autres enfantés par l'imagination, et la légende est née. Les peuples, et surtout les peuples jeunes, aiment le merveilleux et trouvent dans la légende une leçon, un enseignement comme dans tout apologue. Ce sont les leçons du passé, histoire et fable tout ensemble, qui se transmettent de génération en génération. A ce titre, les légendes méritent l'attention des esprits distingués, elles sont l'histoire des mœurs, du caractère d'un peuple. On comprend qu'elles soient appréciées du voyageur, qu'elles captivent son intérêt.
Ces légendes populaires, Marmier les aime d'instinct; c'est un moissonneur de gerbes rares. Il glane de ci, de là, quelques uns de ces simples récits que l'on répète encore au foyer. Il les recueille, non point pour fournir un nouveau texte à quelque nouvelle discussion d'histoire ou de philologie, mais par amour pour ces vieux souvenirs du
passé. Il le dit lui-même ; « Dès mes premières années d'écolier, et il y a longtemps, j'ai conservé une vive prédilection pour tout ce qui tient à la poésie, à la tradition. » Sa moisson a été copieuse, abondante, et l'on s'étonne des richesses qu'il a pu rassembler dans son écrin de voyageur. Il récolte non seulement des légendes, mais des ballades, des chansons patriotiques, des chansons mélancoliques et sentimentales; rien ne lui échappe, il étend partout ses investigations, jusqu'en Mongolie, jusqu'au Japon, jusque chez les Peaux- Rouges de l'Amérique du Nord, auxquels il prend leurs apologues aux brillantes images, aux pensées vives et concises ; dans cette recherche incessante il a un double but : instruire ses lecteurs, et en outre montrer sous la variété des formes le fond commun d'idées qui appartient à l'humanité ; ce n'est pas le simple voyageur qui écrit, c'est le penseur, le philosophe qui parle.
En Allemagne, il est secondé par deux savants, les deux frères Grimm, avec lesquels il a passé d'heureuses journées à l'Université de Gœttingue; il a été accueilli par eux avec une touchante bonté, alors que dans sa jeunesse il allait, obscur voyageur, interroger leur science.
Nous regrettons de ne pouvoir analyser toutes ses publications, nous n'énumérerons que les plus importantes.
Tout jeune, il donne au public des poésies irlandaises, en 1842 un recueil des chants populaires du Nord, plus tard : U Arbre de Noël, contes et légendes. Mais c'est surtout à l'approche de la vieillesse qu'il publie le résultat de ses laborieuses et utiles recherches. Le présent l'afflige, l'avenir l'effraie; il trouve dans la mémoire d'un autre temps une consolation, un encouragement, un espoir. Puis l'oisiveté lui pèse, il est condamné au repos, et il ne peut rester inactif. Une de ses principales publications a pour titre : Contes populaires de différents pays, contes germaniques et Scandinaves, où la fantaisie se joue librement sans autre limite que celle où s'arrête son caprice.
Deux années plus tard, il nous raconte les légendes des plantes telles qu'elles vivent encore en Franche-Comté, celle de l'herbe des voleurs qui ouvre toutes les portes, celle des arbres historiques, celle des oiseaux. Il nous racontera les légendes de l'Océan, terribles, ou touchantes, ou gracieuses; il les commente en chrétien, en penseur, en poète. Son livre fait sensation et attire
l'attention des ornithologistes français et étrangers. Il était difficile de faire tenir aux plantes et aux oiseaux un plus charmant langage ; il était difficile de raconter avec plus d'esprit l'histoire de certaines fleurs, notamment la grandeur et la décadence de la tulipe.
Lorsqu'en 1883, des sociétés d'ornithologie sollicitent du Sénat une loi protectrice des oiseaux, elles s'adressent à Marmier, qui venait, le 10 octobre de cette même année 1883, de publier dans la Revue britannique un plaidoyer en faveur des oiseaux ; le président de la Société ornithologique de Vienne lui écrit. Marmier se fait auprès du Sénat l'interprète de leur demande, il s'adresse à ses amis du Sénat pour que le gouvernement interdise la chasse des petits oiseaux, il insiste auprès du rapporteur de la loi, M. de la Sicotière, qui lui répond cette lettre fort spirituelle : « Chers petits oiseaux,
« Vous êtes bien heureux d'avoir un pareil secrétaire : il est le plus aimable comme le plus savant des hommes, et sa muse, — car il est poète en prose, et s'il vous disait le contraire, ne le croyez pas, — sa muse est légère comme vos ailes : Musa aies!
« On fera pour lui, pour votre autre grand ami de là-bas que j'honore, pour vous tous, mes chers petits, la démarche que vous demandez avec tant de grâce. Les circonstances sont même un peu plus favorables" qu'elles ne l'étaient; néanmoins les temps sont bien durs. Tant de gens ont faim sous la République qu'on fait nourriture de tout, même des petits oiseaux! Vous avez beau dire avec cet autre de vos amis qui s'appelait La Fontaine : .... Que manger en qui n'a que le son?
« On vous répondra peut-être :
Vraiment nous voici bien! lorsque je suis à jeun, Tu me viens parler de musique.
«Mais surtout gardez-vous de répliquer comme le pauvre Rossignol :
J'en parle bien aux rois....
« Ce serait bien compromettant, et si vous alliez ajouter : j'en parle bien aux dieux ! tout serait perdu.
« Conseil d'ami :
« Profitez de ces derniers soleils pour égayer la fenêtre de votre cher secrétaire, et portez-lui mes affectueux et reconnaissants hommages avec les vôtres. »
Timide encore, Marinier adoucit dans ses publications la rudesse naïve des légendes étrangères; il les arrange, les embellit un peu, redoutant leur brutalité pittoresque ; ses disciples, ses successeurs les conserveront intactes et s'attacheront à leur conserver toute leur saveur, par la raison que cette saveur est particulièrement instructive, et que leur forme naïve en augmente l'attrait.