‹ Xavier Marmier, sa vie et ses œuvresChapitre 11 sur 17 · ROM A NS HIS TORIQ UES · texte numérisé non relu

ROM A NS HIS TORIQ UES

Toutes ces œuvres et d'autres encore que nous n'avons tait que mentionner sont des œuvres d'imagination, des fictions, des romans de mœurs. Il est d'autres publications où Marmier aborde le domaine de l'histoire et qui constituent des romans historiques. La plus importante est Robert Bruce, avec ce sous-titre : Comment on reconquiert un royaume.

Ici ce n'est pas seulement un bon livre, c'est une bonne action que nous rencontrons dans la vie de Marmier.

« Je voudrais pouvoir dire comment nous reconquerrons les deux chères provinces que nous avons perdues, Alsace, Lorraine, ces deux belles fleurs de noire sol, ces deux angles de notre bouclier, ces deux compléments de notre carte géographique. »

Telles sont les premières lignes de la préface de ce roman de chevalerie. Elles nous montrent sous l'empire de quelles préoccupations et dans quel sentiment ce livre a été conçu.

La France avait éprouvé de cruelles vicissitudes: dépouillée de deux de ses provinces les plus chères, des deux perles de son diadème, elle râlait sous le pied de l'étranger, elle doutait d'elle-même, de son avenir, elle était épuisée, ruinée par les désastres de la guerre. Marmier cherche dans l'histoire un héroïque souvenir pouvant relever les cœurs en montrant les miracles de la volonté et du patriotisme ; il publie Robert Bruce pour enseigner à ses compatriotes qu'il n'est point de patrie irrévocablement mutilée ou perdue pour les races vaillantes, et que les brutales surprises de la ruse et de la force n'ont point, grâce à Dieu, le dernier mot dans l'histoire des nations.

Robert Bruce a ainsi une place à part dans

l'œuvre de Marmier : puisse ce livre avoir pour nous le succès des chants de Tyrtée, ce tailleur boiteux envoyé par Athènes à Lacédémone, et dont les accents enflammèrent d'un tel courage les cœurs des Spartiates qu'ils vainquirent leurs ennemis.

Le roi d'Angleterre, Edouard Ier, venait de conquérir l'Ecosse et la tenait asservie; mais l'Ecosse aspirait à la liberté. Guillaume Wallace, fils d'un chevalier écossais, se met à la tête de l'insurrection, lutte un instant contre toutes les forces de l'Angleterre, puis trahi et livré à ses ennemis, expie dans les tortures et sur l'échafaud sa généreuse tentative. Écrasée, l'Ecosse parait soumise, mais en 1304, un descendant d'une des plus grandes familles écossaises, élevé à la cour d'Edouard et rallié à la cause de l'Angleterre, Robert Bruce, honteux de son esclavage, ose se faire couronner roi d'Ecosse et recommence la lutte.

C'est ce duel disproportionné, admirable épopée, que raconte Marmier.

Décrire les prouesses des chefs écossais, la vaillance de leurs troupes, leurs victoires, les sacrifices d'un pays où, pour empêcher l'ennemi de vivre, les maisons étaient incendiées, les récoltes

détruites, le bétail emmené au loin , ce serait répéter l'œuvre de réminent historien en la déflorant. La guerre dura vingt ans, Robert Bruce dut son succès à son ardent patriotisme et surtout à une persévérance que rien ne put lasser.

Le livre abonde en anecdotes bien choisies, en traits de mœurs, en portraits bien tracés, en descriptions pittoresques. Nous souffrons avec Robert Bruce, nous luttons avec lui, nous partageons la joie de son triomphe. En songeant au point de départ et au succès qui finit par couronner ses efforts incessants, nous nous reprenons à l'espérance.

En habile historien, Marinier a fait des emprunts aux vieux chroniqueurs, et a donné ainsi un cachet de véracité à son récit, bien que son livre ressemble, comme nous le disions, à ces romans de chevalerie où ne manquent ni les ruses de guerre, ni les actes d'héroïsme, ni les meurtres, ni les grands coups d'épée des preux d'un temps que peut à peine comprendre notre époque effacée. On serait presque tenté d'accuser d'invraisemblance cet ensemble de faits, si chacun des détails n'était confirmé par les documents les plus authentiques.

C'est, on peut le dire, un livre réconfortant, c'est un beau et bon livre, beau livre par l'intention qui s'y montre, par les leçons de patriotisme qu'il donne, beau et bon livre, parce qu'il rapporte une lutte héroïque, parce qu'il est écrit avec le cœur.

L 'histoire d'un pauvre musicien peut être classée parmi les romans historiques. C'est l'histoire d'un honnête, candide et timide artiste du Brisgau qui se trouve par hasard mêlé à diverses scènes de la Révolution, de celle de 1793, — on commence à les compter. Comme toujours, Marmier fait vivre ses personnages dans les pays étrangers, dont il connait si parfaitement et la langue et les mœurs. C'est à Fribourg-en-Brisgau qu'il place les premières scènes de son récit. La petite ville a une physionomie amicale et attrayante. Marmier la décrit avec d'autant plus de talent qu'il a pris soin d'y retourner pour composer son livre. Aux jolies descriptions se joignent de touchants récits, d'agréables détails : Frantz, le pauvre musicien, le fils du luthier Wagner, a été recueilli, à la mort de son père, par un pêcheur qui, le voyant désolé, lui a tendu la main et l'a emmené avec lui. Un illustre maestro l'a pris sous sa protection, l'a con-

duit à Stuttgard pour qu'il devînt à son tour un musicien célèbre. Mais Frantz a dû revenir au pays natal, sans ressources et sans appui. Endormi sous le poids de la fatigue, il est réveillé par un bruit confus de chevaux et de voitures ; dans Tune est la future reine de France, Marie-Antoinette, qui lui remet une bourse remplie d'or. Frantz revient riche à la maison du pêcheur. Son arrivée est racontée d'une façon touchante. Mais dans son bonheur il n'oublie pas sa bienfaitrice, à laquelle il a voué un attachement aussi profond que respectueux. Il veut lui témoigner sa gratitude. Il vient en France, il est reçu à Trianon, puis des années se passent, la Révolution fait rage, le roi est condamné à mort, la reine est en prison avec ses enfants. Frantz n'écoute que son cœur et veut se joindre aux hommes fidèles qui espèrent sauver Marie-Antoinette. Mais il n'arrive à Faris que le 16 octobre, pour voir passer le triste cortège conduisant la reine à l'échafaud. Ici, Marinier a su dépeindre le monstrueux régime de la Terreur, les douleurs de Marie-Antoinette à la Conciergerie. Il rappelle ses vertus, ses qualités, ses grandes infortunes. Comme toujours, il s'est appuyé scrupuleusement sur des documents incontestés.

Dans tout le roman apparaît Marinier avec son bon sens, sa droiture, sa bonhomie, sa verve poétique. C'est bien lui qui parle quand le bourgmestre vient au secours du petit Wagner. Lorsque l'abbé Kindler s'élève contre les ambitieux, on croit encore entendre Marmier.

Habent sua fata libelli, disaient les anciens ; V Histoire d'un pauvre musicien eut une singulière bonne fortune.

Parmi ses amis, Marmier avait un admirateur passionné de Marie-Antoinette. M. de Thiac vénérait à ce point sa mémoire qu'il avait transformé sa demeure en une sorte de « musée de la reine; » à la lecture du livre de Marmier, il courut chez l'auteur, puis chez l'éditeur, acheta l'édition tout entière. Tous les volumes furent reliés par ses soins aux armes de Marie- Antoinette et offerts par lui aux amis de la mémoire de la noble victime.

Certes, aucun auteur n'a pu se vanter d'un succès si éclatant et si honorable. Mais là ne se borna pas la reconnaissance de M. de Thiac; en toute occasion il prodigua à Marmier les témoignages de l'affection la plus dévouée ; il entretint avec lui une correspondance active où se manifeste son attachement pour l'éminent écrivain,

qu'il qualifie de très vénéré maître, et à qui il exprime maintes fois « son admiration profonde pour ses compositions ingénieuses, où l'intérêt s'allie si bien à l'expression des sentiments honnêtes, pour sa bienveillance qui encourage et fortifie, pour son horreur des Jacobins de 93 et de tous les temps, et pour la grande façon dont il honorait leurs victimes. »

Marinier racontait volontiers les procédés généreux de son vieil ami et ajoutait en souriant : « Je souhaite aux écrivains des amis comme M. de Thiac ; un pareil homme suffirait à la fortune d'un auteur. »

En réalité, les romans de Marmier constituent une partie importante de son œuvre littéraire. Us se distinguent par la sûreté du goût, l'élévation des sentiments, par de la finesse, de la sensibilité, de la délicatesse. La muse des voyages a enseigné à ce romancier nomade l'art de mettre en scène de charmantes élégies. C'est l'appréciation que, dans une lettre du 9 juillet 1887, exprimait son éminent confrère et ami, Edmond Rousse. « Vos réflexions, lui écrivait le célèbre avocat, sont d'un sage, vos rêveries sont d'un homme heureux, et le voyageur qui a su rap-

porter, de ses longues erreurs à travers le monde, ces trésors de raison, de finesse et de poésie, doit être le bienvenu chez tous les honnêtes gens. Gomme vous aimez et comme vous sentez bien la nature ! Gomme vous connaissez bien les hommes et surtout les femmes, ô sage ! Et comme vous exprimez bien le sentiment convaincu de leur adorable toute-puissance !

« Ge qui nous charme surtout, c'est la couleur poétique de vos descriptions, la saveur étrange de vos réflexions, tout imprégnées du souvenir de vos lointains voyages...., on revient à vos livres comme à un bon et aimable compagnon, tout plein de belles pensées et de bons conseils. »

Ces œuvres d'imagination, Marinier les travaillait avec soin. Il expédiait à grande vitesse les récits de voyage ; il les écrivait au courant de la plume, un peu à la hâte ; mais on n'improvise guère en quelques jours des chefs-d'œuvre. Le style est comme le vin, il faut le laisser fermenter et déposer sa lie ; quant aux œuvres où il étudie le cœur humain avec ses passions, ses faiblesses, ses nobles sentiments, il les mettait et remettait sur le métier, comme l'indique cette lettre écrite à Weiss en 1858 en lui annonçant la publication des Fian-

ces du Spitzberg. « J'ai été du matin au soir, chez moi, dehors, dans le monde, complètement absorbé par mon roman. J'y songeais même pendant la nuit. Enfin, le voilà achevé, et comme je cause avec vous à cœur ouvert, je vous dirai que je crois avoir fait un bon livre. Plusieurs personnes en qui j'ai confiance m'expriment la même pensée, et l'éditeur, un éditeur lettré qui l'a lu en entier, demande à l'imprimer tout de suite. Mais je vois que j'y ai mis trop de digressions de toute sorte. Je veux le garder encore, l'émonder et y passer la pierre ponce, après quoi je le livrerai aux compositeurs, et à la garde de Dieu! Quelles que soient les destinées de mon livre, je suis content de l'avoir fait, car j'y ai mis ce qui m'assiégeait depuis longtemps. »

Il avait une autre préoccupation, il voulait avant tout ne produire qu'une œuvre honnête. En décembre 1859, il disait à Charles Weiss : « J'espère faire un nouveau roman cet hiver, non point un de ceux qui se vendent à 40,000 exemplaires, comme Fanny, ou Mmc Bovary, ou VOiseau, de Michelet, mais un innocent et honnête petit volume qui ne laisse point une mauvaise émotion dans l'esprit de ceux qui le lisent. »

La même idée se retrouve encore noblement exprimée dans ces paroles dignes d'être rappelées : « Les bons livres, disait-il en 1883 à une séance de la Société bibliographique, qui pourrait dire jusqu'où ils vont et le bien qu'ils font? Ils entrent piano et sano dans l'intérieur des familles, et à mesure qu'on les lit, on se réjouit de ce que l'on y trouve. C'est l'utile conseil, l'entretien affectueux, le langage qui console, le rayon qui éclaircit, c'est quelquefois le coup de cloche qui réveille un pieux souvenir dans l'âme égarée, comme le chant des fêtes de Pâques dans le désespoir de Faust.

« Heureux celui qui peut faire quelques bons livres ! Il n'y gagnera point ce qu'on appelle vulgairement une brillante fortune. Mais il ne troublera aucune conscience, il produira de salutaires émotions et conquerra de nobles sympathies.

« Par la faculté d'écrire, la Providence lui a donné une sorte d'apostolat....

« Il sème, Dieu bénit. »

Ce dernier mot est superbe.

Ces citations ne sont pas trop longues, si elles

font connaître cet homme de bien.

On lui a fait un grief de ses scrupules, on a

prétendu qu'il avait eu le tort de s'obstiner au roman vertueux. Trop de moutons, a-t-on dit, pas assez de loups. Trop d'honnêteté, trop de fleurs.

C'est le plus bel éloge que l'on puisse laire de ses œuvres.

Marmier l'a dit : Heureux les auteurs qui peuvent se rendre cette justice d'avoir volontairement renoncé aux succès de scandale, dût-on leur reprocher d'avoir plus de douceur que de force, plus de sentiment que de passion, plus de lumière que de feu. Comme beaucoup d'autres romanciers, Marmier aurait pu spéculer sur le dévergondage des mœurs, prodiguer dans ses livres les violences, les assassinats et tous les crimes ; il a préféré n'exprimer que des idées généreuses, n'éveiller que de douces émotions ; il a visé à rendre meilleur, à moraliser. Il l'a dit lui-même : Dieu, en favorisant un homme du don d'écrire, lui a donné une sorte d'apostolat. Marmier a rempli avec conscience sa mission, sans rien perdre de sa dignité d'écrivain.

Il a semé. Dieu bénit.

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