CHAPITRE III
XAVIER MARMIER. — SON PATRIOTISME. — SON AMOUR DE LA FRAXCHE-COMTÉ. — SES RELATIONS DE FAMILLE.
— SES AMIS. — SON SÉJOUR A PARIS. — SA PASSION POUR LES LIVRES. — SES OPINIONS POLITIQUES. — SES CONVICTIONS RELIGIEUSES. — SON DÉSINTÉRESSEMENT.
— SA GÉNÉROSITÉ. — SA BIENVEILLANCE. — SES DIS- POSITIONS TESTAMENTAIRES. — LE CONVOI DU PAUVRE.
Nous avons retracé la vie de Marmier, nous avons étudié ses œuvres, le caractère, la nature de son talent ; il nous reste à apprécier la bonté de son cœur, son amour pour la Franche-Comté, son patriotisme, son dévouement, son attachement à ses amis; nous devons consacrer quelques pages à l'homme politique, au catholique et au royaliste.
Ce qui le distingue, le caractérise, c'est son patriotisme, son amour pour la France. Qu'il nous
mène au Nord ou au Midi, à travers les marais et les forêts de l'Indo-Chine, ou sur les bords pittoresques du majestueux Saint-Laurent, nous sommes sûrs que la France ne sera point oubliée. Un mot, une chanson qui passe dans l'air, une ruine qui se dresse au fond du paysage, rejettent l'auteur sur le chemin de la patrie, toujours présente et toujours aimée.
Ce patriotisme, qui brûle le cœur de Marmier, met son empreinte sur toutes ses œuvres, sur ses discours comme sur ses livres. Il éclate dans maintes pages toutes pleines du souvenir attendri delà patrie française. Cette chère et douce France, il l'emporte avec lui, il recueille un peu partout ce qu'elle a laissé de fiers souvenirs. Il est heureux de montrer qu'elle a rempli le monde de sa vaillance, de sa gloire, de ses bienfaits, avant de le consterner du spectacle de ses fautes et de ses malheurs; il est heureux de proclamer ses œuvres chrétiennes, ses facultés d'attraction, sa générosité, son esprit d'initiative.
C'est son amour pour la France qui le pousse à écrire plusieurs de ses livres, notamment l'histoire de ces hardis navigateurs, de ces soldats aventureux qui nous avaient donné un monde,
histoire héroïque comme un fragment de l'épopée d'Homère.
On sent qu'il voyage pour trouver à l'étranger des motifs d'admirer son pays, pour célébrer et proclamer sa gloire.
Ce sentiment du plus pur patriotisme, il voudrait qu'il s'emparât de tous les cœurs, il voudrait le communiquera la nation entière, il gémirait volontiers sur l'égoïsme, l'indifférence de notre époque, il souhaiterait plus de virilité, plus d'ardeur, la volonté d'effacer les hontes, les désastres du passé.
En tête de Robert Bruce il écrit cet appel à la revanche :
« Ce que nos ennemis de 1815 n'avaient osé faire, ceux de 1870 l'ont fait sans pitié, ils ont anéanti deux des principales clauses du traité de Munster, ils nous ont enlevé l'Alsace et la Lorraine, c'est notre infortune la plus inoubliable. »
Et il ajoute :
« Le temps actuel ne ressemble guère à celui de Robert Bruce, nous n'avons plus, malheureusement, la même foi ni les mêmes dévouements chevaleresques.
« Cependant, en écrivant cette Vie de Bruce, souvent je pensais à Strasbourg et à Metz envahis par l'Allemagne comme autrefois Perth et Edimbourg par l'Angleterre. Il me semble que l'histoire du héros écossais peut nous donner plus d'un bon enseignement. »
C'est dans cette intention, c'est comme enseignement qu'il la publie.
La même pensée se reproduit encore avec une mâle éloquence au lendemain de la guerre francoallemande. Le 7 décembre 1871, dans son discours de réception à l'Académie, Marinier, après avoir retracé la vie de M. de Pongerville, fait allusion dans une page superbe et émue aux malheurs de la patrie et aux espérances de l'avenir.
« Si lamentable pourtant que soient nos calamités, nous ne devons pas dire dans un morne désespoir : Heureux ceux qui sont morts ; mais heureux ceux qui vivent encore pour s'entr'aider dans leurs souffrances, pour donner les salutaires exemples du courage civique, pour contribuer selon leurs forces à réparer les désastres de la patrie, pour conserver l'espoir de l'avenir, en tournant les regards vers ces deux rameaux du vieux chêne gaulois, vers ces deux grandes pro-
vinces de la France monarchique : Alsace et Lorraine, nos deux sœurs tant aimées.
« Au temps de la Terreur, un féroce conventionnel disait à un paysan vendéen : « Je détruirai vos clochers pour que vous ne voyiez plus rien qui vous rappelle vos vieilles superstitions.
« — Eh ! lui répliqua le brave homme, vous ne pourrez pas nous enlever nos étoiles, et on les voit de plus loin. »
« La guerre étrangère et la guerre civile la plus cruelle n'ont pas ménagé nos clochers, et jamais nous n'oublierons le deuil qu'elles ont mis à nos foyers. Cependant elles n'ont pu nous enlever Limage des siècles où sont nos gloires, l'amour du sol où sont nos tombes, ni nos étoiles, rayons de Dieu. »
C'est encore ce même sentiment de patriotisme qui anime l'écrivain dans ces lignes :
« Hélas ! autrefois, quand on revenait d'Allemagne, quel bonheur de revoir Metz, l'attrayante et belliqueuse cité ! Quel bonheur de distinguer au loin la flèche de la cathédrale de Strasbourg et d'entendre, au bout du pont de Kehl, résonner le clairon de nos fantassins !
« Oh ! Dieu ! Oh ! Dieu ! ne les reprendrons-nous
pas, ces deux citadelles de Lorraine et d'Alsace? Ne nous seront-elles pas rendues, ces deux provinces tant aimées ? »
Dans sa patrie il est un coin de terre où se reporte surtout sa pensée, c'est le pays natal. Au milieu de tout ce qui l'attire en des contrées lointaines, il est accompagné, recherché, ému par le souvenir sans cesse vivant en son cœur de sa chère Franche-Comté, des parents, des amis, des compagnons qu'il y a laissés.
JLa Franche-Comté, c'est pour lui le plus merveilleux des pays. Il voyage toute sa vie pour en arriver à cette conclusion philosophique, que rien .n'est beau comme le sol natal. Il écrit à Weiss en 1846: « Ma chère Franche-Comté, elle me paraît d'autant plus belle à mesure que je vois d'autres contrées. » Ce n'est pas une impression fugitive, passagère; dans l'âge mûr, dans la vieillesse, c'est toujours avec la même ardeur de cœur qu'il parle de son pays ; il lui consacre des hymnes de filiale tendresse. Si dans ses voyages il rencontre un Comtois, sa joie est complète. Il retrouve en Algérie un habitant de Besançon, M. Grusse, et il s'écrie : « Combien il m'est doux de retrouver sous ce ciel d'Afrique les souvenirs de Franche-Comté ! »
S'il veut vivre heureux quelques instants par la pensée, il arrête son esprit sur cette terre comtoise, où il a vécu jeune, qu'il a toujours aimée. « Quand je veux faire un doux rêve, écrit-il à Weiss, voici ce que j'imagine : les rayons du printemps prochain, un wagon arrivant à toute vitesse dans la gare de Besançon, dans ce wagon un vieux voyageur qui, sous ses cheveux gris, conserve en son cœur toute la verdeur, les impressions de sa jeunesse, qui s'arrête sur le plateau d'où il peut voir dans toute son étendue le magnifique tableau de la ville où il a vécu, puis se hâte d'aller déposer sa malle à l'hôtel de l'Europe, puis court à la demeure de son plus ancien ami, où l'attendent un excellent dîner et une longue, longue causerie. On dit que la vie est si courte, c'est vrai, et que notre chétive planète n'est qu'un point imperceptible dans l'immense, dans l'incalculable, dans l'infinie myriade des autres nations, la vie se dédouble par le souvenir. »
Partout et toujours il revoit par la pensée son pays natal. Il court de Stockholm à Jérusalem, du Rhin au Nil, mais son cœur est en Franche-Comté. Dans les Pyrénées, il retrouve « les gorges profondes, les frais et verts vallons fuyant entre deux
remparts de montagnes comme aux environs de Vuillafans ; en Suède, les forêts imposantes, les rivières mugissant au fond de leur bassin de granit, comme le Doubs auprès de Blancheroche. En Islande, les tourbières marécageuses comme celles de Frasne et de Bonnevaux; aux Féroë, les rocs à pic où l'intrépide chasseur s'en va surprendre l'oiseau de proie, comme les paysans de Lods et de Mouthier l. »
A l'Académie, sous l'auréole du succès, sous le laurier académique, il se souvient des champs paisibles de sa province, et dès les premières lignes de son discours, il rappelle qu'il appartient à la Franche-Comté, qui déjà a eu l'honneur de donner à la docte compagnie d'Olivet, Suard, Cuvier, Droz, Charles Nodier. Plus tard, en 1879, répondant à un discours de réception de M. Henri Martin, il se montre de nouveau jaloux de ses gloires locales et évoque encore le souvenir de son pays. « Au milieu de vos graves recherches, dit-il à l'historien, vous avez gardé un sentiment poétique qui doit être apprécié. Il vivifie votre drame de Vercingétorix, l'immortel Gaulois, le héros du camp d'A-