Discours à l'Académie 'I'' Besançon. .Janvier
laise, entre les deux jolies villes d'Ornans et de Salins, dans la vaillante Franche-Comté, le vaincu de cet antique Waterloo, si grand dans sa défaite et son sacrifice, devant César le victorieux, si indigne dans sa vengeance. » C'est la première fois que la question d'Alise et d'Alaise était tranchée à l'Académie en séance publique.
Dans la préface de son livre Sous les sapins, il écrit à Weiss : « Sous les sapins, sous les verts sapins de notre Franche-Comté, en des jours de loisir bénis, de nouveau j'ai été m'asseoir. Depuis près d'un an, je n'avais pas revu les forêts de nos montagnes; songez un peu, mon cher ami. Et il y a des gens qui les voient sans cesse, qui s'y promènent, y travaillent et y passent une partie de leur vie. Ce sont des gens heureux ! »
S'il compose un roman, il donne à certains de ses personnages un nom qui lui rappelle la Franche-Comté. Le lieutenant de vaisseau, dans les Fiancés du Spitzberg, s'appelle Marcel Comtois ; le timonier se nomme Frasnois; le rameur, Dambelin. Dans Gazida, un des héros du roman a aussi un nom de notre pays, Henri de Vercel.
Dans ses poésies revient à chaque page le souvenir du sol natal; de Stockholm, en 1842, il écrit
à ses amis de Franche-Comté, « cette Helvétie du
pays de France : »
Nul pays ne vaut notre terre natale;
Si forte quelle soit, nulle amitié n'égale Celle qui nous sourit dans le printemps du cœur, Fleur de notre berceau, trésor de la jeunesse, Baume dont le parfum, dans la froide vieillesse, Exhale encore sa saveur.
Lorsque viendra la fin de mon pèlerinage, Ah! j'irai, j'irai voir ces lieux où mon jeune âge Dans sa joie et ses pleurs s'écoula comme un jour; Voir Besançon où Weiss me prit sous sa tutelle, Frasnes où la maison de mon père m'appelle, Pontarlier, mon premier amour.
J'irai vous rechercher tout le long de ma route Dans le val de Morteau, dans les gorges de Mouthe, Sur les bords de la Saône, au pied du fort de Joux, Vous qui m'avez reçu naguère comme un frère Et dont le souvenir sur la terre étrangère M'est sans cesse resté si doux.
Cet amour du sol où il est né n'est pas seulement platonique, il se traduit par des faits. Marmier est un des premiers à solliciter du gouvernement la création d'une chaire de littérature étrangère à la faculté de Besançon ; d'activés démarches sont faites par lui, de concert avec Charles Weiss et avec M. de Montalembert. Weiss écrivait le 30 mars 1839 : « Nos députés ne partiront pas sans avoir une note pour la chaire de
littérature étrangère et des instructions pour aller voir M. de Montalembert, dont je connaissais l'attachement à notre province, mais auquel je n'ai pas pensé lorsqu'il s'est agi de trouver des personnes influentes et disposées à seconder nos patriotiques efforts. Dans les derniers temps de son administration, M. de Salvandy me paraissait très bien disposé pour nous, il a écrit au recteur pour l'assurer de son bon vouloir, etc. »
La bibliothèque de Besançon a été, selon l'expression de Marmier, sa première institutrice; c'est là qu'il a fait ses débuts dans la carrière littéraire avec les bienveillants conseils de Charles Weiss; il n'oublie ni le bibliothécaire ni la précieuse collection, qui reste l'objet de ses prédilections; il seconde Weiss dans ses recherches, dans son désir d'augmenter ses richesses ; il est heureux lorsqu'il peut mettre dans les mains réjouies de ce collectionneur émérite quelques trésors littéraires, quelques volumes rarissimes, quelques autographes précieux ; il lui envoie non seulement des livres, mais des gravures, tout ce qui peut présenter quelque intérêt. Il fait partout des acquisitions, en Suède, en Norvège, en Russie. Le 30 août 1837 il écrit de Lyngby à son vieil ami :
« Je viens de me procurer toute une collection de minéraux des principales mines de Suède et de Norvège, et si nous joignons à cela quelques anciens instruments Scandinaves, vous aurez là-bas à Besançon un assez bon échantillon des merveilles de ces pays. »
Weiss s'empresse de témoigner sa gratitude : « Vos minéraux ne peuvent arriver dans une circonstance plus favorable; il vient de se former une société de géologie à la tête de laquelle est Parandier, dont vous connaissez le dévouement. C'est lui qui s'est chargé de classer notre cabinet d'histoire naturelle d'après les nouvelles méthodes scientifiques, et votre collection ne peut qu'y tenir un rang très distingué.
« Vous êtes un de ces hommes que la prospérité ne change pas et sur lesquels nous comptons à tout jamais. »
A Paris, Marmier profite de son influence au ministère de l'instruction publique, de ses relations avec les députés, notamment avec M. de Magnoncourt, pour obtenir les publications de quelque importance; il indique à Weiss les ouvrages qu'il peut solliciter avec succès, il lui écrit : « Votre demande sera bien accueillie; vous êtes
du nombre de ces riches heureux qui possèdent tant de choses qu'on n'ose plus rien leur refuser. Vous avez fait de la bibliothèque de Besançon un vrai trésor. La Franche-Comté et les Comtois vous doivent une éternelle reconnaissance. »
Weiss est insatiable, et harcèle Marmier. Il lui faut des livres de tous les pays que visite son jeune ami; il faut surtout que le gouvernement se montre prodigue ; il multiplie les demandes, il insiste, compare la générosité du ministère pour certaines villes et sa parcimonie lorsqu'il s'agit de Besançon. « Comprenez-vous, écrit-il à Marmier en 1844, que l'on ait donné à Gray la bibliothèque grecque et latine imprimée par Firmin Didot et qu'on ne Tait pas envoyée à Besançon ? Gray est une ville de commerçants, d'industriels, personne ne s'occupe de littérature ancienne, tandis que Besançon est une ville d'académie et de facultés, et vingt jeunes gens feuilletteraient ce livre tous les jours. » Marmier obéit à son vieux maître, et comme son influence est considérable, les livres arrivent nombreux gratuitement à la bibliothèque, et il obéit avec empressement, avec joie, accompagnant chaque envoi d'un mot aimable; c'est ainsi que dans une lettre du 4 juin 1865, nous
lisons ces lignes : « Je ne mérite pas de remerciements pour les quelques volumes que je puis vous adresser. C'est un grand plaisir que je me donne, surtout si je puis avoir l'espérance de vous distraire quelque peu dans votre retraite. »
Tous ses compatriotes connaissent son dévouement à son pays.
LorsquelesfilsdesdeuxBourgognes, MM. Weiss, Boissard, Ladey, P. Lorrain et quelques autres écrivains s'associent pour fonder une revue, ils s'empressent de lui écrire. « Ne pourriez-vous, lui demande M. Lorrain, nous envoyer quelques récits septentrionaux, quelques narrations Scandinaves? L'appel que nous vous adressons, nous l'avons adressé aux enfants des deux Bourgognes. Lamartine nous a promis des vers; Henri Lacorclaire nous donnera quelque chose. M. Weiss a enrôlé Jouffroy et d'autres Franc-Comtois encore. Nous ne nous pardonnerions pas de n'avoir pas recherché votre généreuse alliance ; ce n'est pas un travail exprès que nous vous demandons. Laissez envoler vers nous quelques-unes des feuilles détachées que vous écrivez sans cesse. Laissez-les aller en Bourgogne avant de les imprimer ailleurs, et votre patrie vous bénira. Je m'arrête
à ce mot de patrie, après lequel rien ne peut s'ajouter. »
Marmier n'hésite point et donne à ses compatriotes sa précieuse collaboration.
Cet enfant de Franche-Comté, qui a pour cette province un si vif attachement, est le meilleur, le plus affectueux, le plus dévoué des fils. Lorsque la mort lui enlève et son père et sa mère, il conserve pour leur mémoire un souvenir pieux. En mai 1856, il écrit : « Je compte dans le courant de l'été refaire un pèlerinage filial, mon pèlerinage annuel à la tombe de mes parents, en Alsace. Père et mère sont là, à côté l'un de l'autre, dans un humble cimetière de village, bien seuls, hélas ! Tous leurs enfants sont dispersés comme des feuilles d'arbre que le vent emporte en divers endroits. L'an dernier, j'ai été m'agenouiller sur leurs tombes. La gardienne du cimetière, une pauvre vieille femme qu'ils avaient connue dans sa misère, s'y agenouillait aussi et pleurait. Je ne fais point une sentimentale élégie; je vous assure, mon cher ami, qu'en ce moment j'ai eu la pensée qu'ils me voyaient et se réjouissaient dans leur tombe de ma visite.
a J'irai aussi revoir là leurs pauvres, qui sont
leurs derniers amis, puis à Besançon. Si vous n'êtes pas dans votre sanctuaire de livres, je passerai un jour ou deux à m'enivrer mélancoliquement, solitairement, de cette ivresse indicible que me donne l'aspect de ces montagnes où erra ma jeunesse, de ces vallons où j'allais rêver, puis j'irai vous chercher, vous, mon premier, mon plus fidèle ami, vous le premier maître d'un disciple si peu digne, mais bien reconnaissant de vos sages conseils. »
Ces tombes de famille, il veut qu'elles soient toujours vertes et couvertes de fleurs; chaque année, il va y porter fidèlement non seulement ses prières, mais ses couronnes : « Je les ai retrouvées délaissées, abandonnées, écrit-il à sa sœur Léa; cela m'a fait beaucoup de peine et j'ai adressé de vifs reproches à la personne qui garde les clefs du cimetière. » Il veut en outre que chaque année le prêtre dise des prières pour ses chers morts : « Je suis allé frapper à la porte de M. le curé, et, ne le trouvant pas, j'ai remis ma carte aux sœurs pour faire dire deux messes pour nos bons parents dans la semaine de l'Assomption, qui était la fête de notre mère. »
Il y avait en cet homme de cœur des (résors de
tendresse : voici une de ses lettres à son frère le général : « Plus j'approche de cet ineffaçable anniversaire, plus je me sens saisi du souvenir fatal qu'il réveille en moi, plus je me sens serré par une douloureuse pensée. Mon pauvre père, mon pauvre père ! martyr d'une injuste fortune, héros obscur de la vie privée, comme je pense à lui et combien je le regrette î Mon Dieu, qu'il a été bon, dévoué à ses enfants, et pour moi si indulgent ! Mon Dieu, que je voudrais pouvoir lui donner tout ce que j'ai de plus précieux en ce monde, le revoir encore un instant et lui demander pardon de toutes les peines, de toutes les préoccupations que je lui ai causées!
« Cher frère, vous êtes l'homme par excellence pour laisser dans le cœur de vos enfants un tel souvenir de vertu, d'affection, de dévouement, et entre tous les héritages, celui-là est le meilleur, car il ne peut manquer de faire germer et de développer dans l'âme de bonnes et salutaires pensées. »
Toute sa famille est l'objet de sa vive et constante sollicitude, il a pour elle la plus profonde affection et il multiplie envers elle les preuves de dévouement.
Le plus jeune de ses frères, Joseph, a du lalent, mais il a une certaine timidité qui exige des encouragements. Marinier le soutient, l'entoure de ses conseils, le seconde de son influence. Il en prend soin comme d'un fils, il voudrait lui conquérir la notoriété, appeler sur lui l'attention, le mettre en lumière. Lorsqu'il publie son livre sur la Franche-Comté, il y insère des passages empruntés à la prose de son frère et y ajoute deux chapitres qui ne sont pas de sa plume, qu'il recommande au lecteur en ces termes : « Deux des chapitres de mon livre appartiennent à mon jeune frère. La même pensée qui me guidait en écrivant ce livre le porte à joindre son travail au mien; mon devoir est d'indiquer les pages qu'il a écrites ; le lecteur les aurait distinguées facilement entre les miennes à leur parfum de jeunesse, à leur douce fraîcheur. »
Si quelque épreuve pénible vient à frapper ce frère chéri, il s'efforce d'atténuer son chagrin; il se préoccupe aussi de son avenir, il cherche pour lui un emploi honorable, il sollicite la bienveillance de Weiss dans des termes qui devaient toucher, impressionner cet homme de cœur : « Pardonnez-moi, lui écrit-il en 1835, de vous im-
portuner ainsi ; mais vous êtes le patron de toute la jeunesse comtoise qui veut se vouer à l'étude. C'est auprès de vous que nous commençons à secouer nos ailes, c'est votre nom que nous inscrivons sur notre drapeau de littérateur comtois. » Le meilleur des pères ne prodiguerait pas à son fils plus de preuves d'affection et de dévouement. Cette chaude amitié est justifiée, et Marmier n'oblige pas un ingrat. Lorsque son frère prend la grave résolution de quitter le monde pour la vie ecclésiastique, il énumère dans une lettre qu'il adresse à Xavier Marmier quelques-uns des services rendus. La lettre fait honneur à tous deux.
« Quand je vins à Paris pour me préparer à l'école normale, la famille n'était pas riche. C'est à toi que l'on eut recours. Tu me plaças dans une pension à Paris, et pendant les deux années que j'y restai et les deux autres années à l'école normale, tu subvins à toutes mes dépenses. A combien elles s'élevèrent, c'est ce que je n'ai pu calculer, mais ce que je sais bien, c'est que pour y fournir, tu prenais sur les profits de ton travail.
« A ma sortie de l'école, dans le grand embarras où je me trouvais, si j'eus le bonheur que M. de Latour pensât à moi pour me placer au se-
crétariat du prince, c'est uniquement à l'amitié qu'il avait pour toi que j'en suis redevable.
« Depuis lors, j'ai eu par moi-même à peu près de quoi vivre, mais cela ne t'a pas empêché de venir souvent à mon aide, et tu l'as fait toujours généreusement, donnant avec plus d'amitié que je ne recevais avec reconnaissance.
« Mais la plus grande marque de ton affection, c'est de m 'avoir pris chez toi, de m'avoir fait partager ta vie ; n'est-ce pas le plus grand témoignage que l'on puisse donner de son amitié ? »
La lettre se terminait par ces lignes attendries : « En repassant tous mes souvenirs, je vois que tu as été ma providence.... Après mes parents, c'est à toi que je dois tout; celui par la volonté duquel tu me faisais du bien saura t'en tenir compte.
« Ce n'est pas que je songe à me décharger en Dieu de la dette de ma reconnaissance envers toi, mais dans le dénuement où je suis de tout bieo de fortune, il m'est doux de penser que si la récompense ne vient pas de moi, cependant elle ne te manquera pas. »
Quant à sa sœur ainée, Marmier avait pour elle plus que de l'affection, un sentiment de véné-
ration, de profond respect, que sa vie tout entière justifiait.
Beaucoup plus âgée que ses frères, elle en avait pris soin dès leur enfance. Quand vint le moment de s'occuper de leur éducation et de leur faire abandonner l'humble école du village pour entrer dans un pensionnat, dans un collège à la ville, les ressources pécuniaires n'étaient point considérables, la famille se demanda s'il n'y aurait pas un mode d'instruction moins coûteux; la sœur ainée offrit de partir pour Lons-le-Saunier, d'y prendre un logement modeste avec ses trois frères, et de leur faire suivre en qualité d'externes les cours du collège. Tous quatre partirent pour venir s'établir dans cette ville. Chaque année ils retournaient chez leur père en Lorraine, puis en Alsace. Leur voyage se faisait à pied; un jour on voulut s'arrêter à Vesoul, chez Xavier, qui y rédigeait le journal l'Indépendance; comme c'était un personnage, on voulut lui faire honneur, ne pas blesser son amour-propre et ne pas arriver à pied. On loua une voiture à quelques kilomètres de la ville; Xavier accueillit frères et sœur avec sa bonté habituelle , il leur donna soixante-dix francs pour éviter toute fatigue. Huit fois on fit
ainsi la route, toujours à pied, entre le domicile paternel et Lons-le-Saunier. Heureux voyage pour cette troupe joyeuse, qu'unissait l'affection, qui avait la santé et la jeunesse. Cette sœur aînée était entourée, dans tout ce pays du Jura, d'universelles sympathies; elle y a laissé une réputation de sainteté, on ne l'appelait que la sainte fille, elle y est morte à quatre-vingt-six ans, en 1889. Les autres membres de sa famille sont traités par Marmier avec la même tendresse; il a pour eux tous une profonde affection; dès ses premières années, il a été leur appui et leur soutien, et la vie pour certains d'entre eux n'était pas facile, mais, comme il le dit dans une de ses lettres, « les cœurs s'unissent plus par la communauté des soucis que par les jouissances de la fortune. »
Les amis de Marmier tiennent aussi dans sa longue existence une large place.
Il n'est pas seulement écrivain de talent, voyageur à i'esprit ouvert, il est homme du monde, aimable et aimé.
Dans des notes manuscrites restées inédites et
qui portent ce titre : Galerie académique, M. de Pontmartin nous a représenté Marinier mettant tous les soirs l'habit noir et la cravate blanche et allant s'ennuyer chez des douairières l. Il n'allait pas que chez des douairières, il allait un peu partout et se créait partout de nombreuses relations. Pendant de longues années il a été l'un des habitués les plus recherchés des salons du faubourg Saint-Germain, il a connu la plupart des célébrités du siècle, personnages politiques, académiciens, journalistes, romanciers. Il a eu beaucoup d'amis et même beaucoup d'amies. Nul d'ailleurs n'a mieux goûté, mieux senti l'amitié.
Au nombre de ses amis nous devons placer MM. Victor de Laprade, le fier lyrique; le satirique Cornélien; Antoine de Latour, le traducteur de Silvio Pellico ; Cuvillier-Fleury, l'écrivain des Débats; Sainte-Beuve; L. de Gaillard, l'historien de l'expédition de Rome en 1849; Joseph Autran, le poète de la mer; le duc d'Audiffret-Pasquier, qui le recevait souvent à sa campagne; le comte Beugnot, l'un des hommes les plus spirituels, les plus distingués de notre époque; le duc de