‹ Xavier Marmier, sa vie et ses œuvresChapitre 14 sur 17 · Collection d'autographes de M. Suchet, à Besançon · texte numérisé non relu

Collection d'autographes de M. Suchet, à Besançon

Saint-Aignan; le comte de Mérode, dont il apprécie l'esprit; M. Thiers, dont il était loin d'approuver la politique; MM. Jules Sandeau, de Bornier, Alexandre Dumas, Thureau-Dangin, de ïinseau, Rousse, Maxime du Camp, l'amiral Roussin, Choppin d'Arnouville, qui lui inspire la plus affectueuse estime, à ce point qu'il le choisit avec M. Templier pour exécuter ses volontés dernières ; Stephen Liégeard et Goppée, qui ont tracé son portrait dans des lignes émues et éloquentes; de Gassagnac, dont il admire la vigueur et qui, de son côté, est heureux de rendre hommage au mérite, à la générosité de cœur du vénérable académicien ; enfin une foule d'autres célébrités dont les noms sont plus ou moins illustres, généraux, amiraux, savants, touristes, Russes, Polonais, Allemands, Canadiens, naturalistes, critiques d'art, romanciers.

Nous avons à notre disposition toute sa correspondance; les lettres de personnalités importantes, de personnages ayant une notoriété, y abondent ; on y trouve des autographes de la plupart des hommes dont nous venons de rappeler les noms, sans compter ceux de MM. Imbert de Sciint-, \mand, comte de Reiset, Fernand Nicolaï,

de Thiac, Casimir Périer, A. Mézières, Cochin, Henri deRiancey, X. Doudan, Autran, Saint-René- Taillandier, qui en 1842 Ta accompagné à la Wartbourg.

On l'a dit avec raison, tout ce qui porta dignement une noble situation ou une célébrité méritée lui fut attaché.

Beaucoup de femmes aimables, la duchesse de Galliéra, Mllc Dosne, l'honorèrent de leur amitié; la duchesse de Galliéra, qui savait si généreusement profiter de son immense fortune, eut souvent recours à ses conseils, à sa vieille expérience; d'autres femmes, la maréchale duchesse d'Albuféra, la marquise de Mortemart, la comtesse d'Armaillé, la comtesse de Caulaincourt, la baronne Double, la comtesse de Ségur, la duchesse d'Avaray, la comtesse Pozzo di Borgo, partagèrent avec la duchesse de Galliéra son affection douce et dévouée.

Il fut lié d'une vieille amitié avec M. de Pontmartin, dont il admirait la verve, l'esprit, la vitalité, qu'il pressait de se présenter à l'Académie; de son côté, l'éminent critique manifestait en toute occasion ses sympathies pour Marinier, publiait sur ses livres les appréciations les plus élogieuses

et le pressait de venir passer à son château des Angles des mois entiers.

M. Jules Simon, dont il ne partageait pas toutes les idées, lui écrivait les lettres les plus affectueuses, s'enquérait de sa santé et lui déclarait « qu'il ne pouvait aller à l'Académie française sans être sûr de l'y rencontrer. »

Sainte-Beuve, dans sa jeunesse, lui dédiait une page de son Joseph Delorme.

M. Pingard,chefdu secrétariat de l'Institut, était un de ses amis les plus fidèles, le confident de ses pensées. Il était de ceux qui, aux obsèques de Marmier, ne pouvaient contenir leur émotion ni retenir leurs larmes.

Nous citons ces noms pour montrer que Marmier avait des amis dans tous les camps, qu'il était cher à tous sans acception d'école ni de parti.

C'est qu'à côté du talent il y a aussi le caractère, la sûreté des relations, l'aménité, et Marmier possédait à un haut degré ces rares et heureuses qualités.

Parmi ses nombreux amis, nous devons mettre au premier rang le chancelier Pasquier et Charles Weiss.

Le chancelier et Marmier devaient mutuelle-

ment s'apprécier. Tout d'abord maître des requêtes, puis conseiller d'État, puis ministre, puis pair de France, le duc s'était acheminé par le travail aux fonctions les plus élevées, et ne pouvait qu'estimer l'activité et la persévérance de son jeune ami, qui, de son côté, vénérait les rares aptitudes, la haute intelligence du vieux chancelier et recueillait pieusement ses confidences. Le duc avait vu la fin du règne de Louis XV, il avait lait partie du Parlement, il avait assisté aux crimes de la Révolution, en vivant en France déguisé en cultivateur ; il avait eu la douleur de perdre son père en 1793, victime de la Terreur; on comprend combien ses récits sur sa jeunesse, sur ces temps troublés, devaient être curieux. Pendant de longues années Marmier passe chaque jour plusieurs heures dans son intimité; dès qu'il abandonne Paris, une correspondance active s'établit entre eux. Le duc lui adresse les lettres les plus affectueuses. Nous regrettons de ne pouvoir donner de nombreux extraits de cette très curieuse correspondance. Le chancelier, qui fut une des personnalités les plus hautes, les plus remarquables, les plus fines, du règne de Louis-Philippe, s'y montre pétillant d'esprit.

Lorsque Marinier, candidat sous le 1G mai, eut envoyé à ses électeurs sa profession de foi, qui ressemblait à une églogue autant qu'à une circulaire électorale, le duc lui écrivait : « Si vous chantez encore en la mineur ce joli petit air que vous seul savez faire entendre au suffrage universel, Dieu veuille que votre flûte enchantée soit victorieuse. »

La mort du duc vient briser ces amicales relations; c'est un grand deuil pour Marmier, qui confie à Charles Weiss ses regrets et sa douleur. Le 20 juillet 1862, il écrit : « La mort de M. Pasquier m'a fait un grand chagrin et me laisse un grand vicie. Depuis plusieurs années je n'ai guère passé de jours sans dîner avec lui et sans rester toute la soirée près de lui, et je l'ai vu jusqu'à son dernier moment. Le jour de sa mort, à six heures, il m'a pris la main en me disant : « Vous allez « perdre un bon ami, cela me fait bien de la « peine pour vous. » A dix heures, j'ai été chercher le prêtre qui l'a administré. Il avait sa pleine et entière connaissance; dans la journée il s'était encore fait lire le discours prononcé par M. de Montalembert à l'Académie, et la veille je lui avais lu jusqu'à dix heures du soir une histoire de la Ré-

volution. Après avoir reçu les sacrements, il s'est endormi d'un sommeil paisible, je l'ai quitté à minuit, comptant le revoir le lendemain. Une heure après mon départ, il avait exhalé le dernier soupir, il ne s'était pas réveillé.

« Son salon tenait à Paris une grande place. Nous n'en verrons plus de pareil. On m'invite à faire la description de ce salon et à raconter les dernières années du chancelier dans sa vie privée. Je le ferai peut-être quelque jour, mais assurément pas maintenant; j'ai le cœur trop triste, et j'ai trop peur de ne pas bien dire ce que je voudrais dire.... Ce noble représentant d'un autre siècle m'a aimé, réellement aimé. Il m'a laissé dans son testament un témoignage de ce sentiment. Avoir été aimé de lui et de vous, mon cher Weiss, cela me semble un grand honneur dans mon humble vie. »

Quant à Weiss, il était l'ami de cœur, le premier des amis, son premier maître, son premier soutien ; Marmier goûtait non seulement son dévouement affectueux, ses réceptions cordiales à Besançon, mais ses conseils toujours sages, sa science bibliographique. Il lui écrivait : « A la bibliothèque Mazarineon anomméGhasles, qui est un joli par-

leur, légèrement instruit. La race des bibliothécaires comme vous sera quelque jour bien rare. On transportera le journalisme sur l'échelle mobile et on fera du feuilleton au milieu des doctes livres de l'antiquité. » Parmi toutes les personnes à qui il pouvait adresser ses livres, c'est à Weiss qu'il pensait d'abord, parce qu'il savait qu'il les ouvrirait et les lirait avec intérêt, parce qu'il avait toute confiance dans son jugement.

Une correspondance suivie s'établit entre eux dès le jour où, fort jeune, Marmier quitte Besançon; elle se continue jusqu'au décès de l'éminent bibliothécaire; elle montre l'affectueux attachement qui les unit, la haute estime de Marmier pour son vieil ami, son empressement à lui être agréable et à lui venir en aide, et son amour pour la Franche-Comté ; elle atteste en outre le dévouement aussi éclairé qu'affectueux de Charles Weiss, le bonheur qu'il éprouve lors des visites de Marmier. C'est l'accueil le plus chaleureux, déjeuners et dîners homériques chez Klein, chez Migon et parfois au cabaret, à Berg-op-Zoom, avec Perron, le professeur à la faculté des lettres qui devint plus tard rédacteur du Moniteur; avec Perennès, le secrétaire perpétuel de l'Académie de Besançon ;

avec de Saint-Juan, avec Viancin le poète. Nous ne citerons qu'une lettre :

« Me voilà rentré dans la grande ville, tout triste, car je regrette le sol de notre bonne Franche- Comté et Besançon, et surtout votre demeure, vos splendides déjeuners, les bonnes causeries à votre table. Rien de pareil ici, rien qui vaille une des heures passées avec vous, ni le bonheur mélancolique que j'éprouve à regarder avec les souvenirs de la jeunesse le sol où je suis né, la montagne où j'ai vécu, la ville où j'ai commencé à vivre. Mais il faut se remettre à l'œuvre, et je sais que quand une fois j'y serai remis, j'y puiserai une nouvelle force. Un de mes plus grands plaisirs dans mon dernier voyage a été de me trouver si ferme et si vivant. »

En dehors de Besançon, il apprécie surtout la belle et paisible retraite de la Ghaudeau, avec ses bois, ses coteaux, ses excellents maîtres : elle le charme à ce point qu'il lui est bien difficile de la quitter. Il y rencontre, à côté de M. Gh. de Màndre, des amis d'enfance, des compatriotes.

Le souvenir de ce pays lui inspire un rondeau

des mieux réussis.

A la Ghaudeau, voilà longtemps, J'étais jeune, j'avais vingt ans ;

Tout souriait à ma retraite, Rêves d'amour et chants de fête, Azur du ciel, cristal de l'eau, A la Chaudeau.

A la Chaudeau, je reviens vieux, Tète grise, esprit soucieux, Cherchant, le long de la pelouse, Cherchant au bord de la Seymouse Les jours de mon printemps si beau, A la Chaudeau.

A la Chaudeau si le destin Avait borné mon long chemin, Peut-être que j'aurais sans cesse Conservé ma verte vieillesse Sous les ombrages du coteau, A la Chaudeau.

A la Chaudeau, vivez, amis, Heureux d'être où Dieu vous a mis, Et quelquefois en son absence Pensez à celui qui ne pense Qu'à venir s'asseoir de nouveau A la Chaudeau.

Pontarlier et ses habitants ont aussi toutes ses sympathies; c'est la que sont ses premiers, ses plus doux souvenirs d'enfance, c'est là qu'il se réfugiait lorsqu'il s'évadait du collège de Nozeroy et arrivait inquiétait domicile paternel confier, en l'absence de son père et de sa mère, ses très vives appréhensions à son jeune frère Joseph. C'est là

qu'il a vécu jusqu'à l'âge de six ou sept ans, chez sa grand'mère , Mmc Maillot, dont il s'est plu à évoquer le souvenir dans les Mémoires d'un orphelin, et qu'il est facile de reconnaître dans ces lignes : « Veuve d'un ancien magistrat, elle gardait dans son chétif état de fortune une fierté naturelle qui n'offusquait personne et que chacun respectait. Le dimanche, quand elle se rendait à l'église avec ses vêtements d'apparat, sa robe en soie, son chapeau orné d'une voilette noire et son grand chàle, le tout de date ancienne, mais merveilleusement conservé, on eût dit la dame châtelaine de la paroisse. Pas une femme ne manquait de lui faire sa révérence, et les paysans se rangeaient sur son passage.... Ma bonne aïeule avait son orgueil aristocratique; elle se glorifiait d'appartenir à l'ancienne famille franc-comtoise des Martel, anoblie par Charles-Quint....; elle se plaisait à énumérer tous les Martel qui avaient rempli d'importantes fonctions, et comme ils s'étaient principalement voués à la magistrature, elle conservait pour la magistrature une affection toute particulière.... La famille des Martel était éteinte; le dernier d'entre eux, lieutenant au bailliage de Dole, avait été arrêté comme un aristocrate au commence-

ment de la Terreur, et il était mort sur un grabat, clans un des cachots de cette ville, où, de même que ses ancêtres, il se distinguait par ses vertus J.»

C'est auprès de sa grand'mère que Marmier puisa ses goûts aristocratiques qu'il a conservés toute sa vie.

Son rêve est d'organiser aux environs de Pontarlier une gracieuse demeure d'été sur la pente de quelque montagne, et où il espère recevoir ses amis : « Vous viendrez alors, écrit-il à Weiss, me voir chaque année, dussiez-vous dérober quelques jours aux châtelains de Bolandoz 2. J'aurai des livres tout exprès pour vous, et à l'ombre de nos beaux bois de sapins, nous pourrons causercomme une églogue. »

Il a d'ailleurs conservé à Pontarlier d'agréables relations, des amis et des parents; parmi ces derniers, un avocat de talent, M. Michaud, et un conseiller à la cour de Dijon, M. Boissard, qui vient passer ses vacances à quelques kilomètres de cette ville de Pontarlier, dans sa campagne de Forbonnet, et qui y reçoit avec empressement Marmier.

1. Dans ce portraii h- nom seul esl à changer; c'est Maillot qu'il faut lire an lieu de Martel.

i. M. Bugnet, professeur a l'école 'le droit de Paris.

Parfois il se rend chez un vieux baron, le baron Martin, écrivain distingué qui habite le château de Gray, compose une histoire de Napoléon Ier, et se dit heureux sur ses vieux jours d'être aimé de Charles Weiss et de Xavier Marmier.

Beaucoup des hommes dont nous avons rappelé les noms n'étaient plus, lors des dernières années de Marmier. Ce qu'il y a de triste quand on avance dans la vie, ce n'est pas seulement de vieillir, c'est de se survivre, c'est de voir disparaître peu à peu ceux que l'on aime, ceux qui ont, dans votre jeunesse ou votre âge mûr, partagé vos travaux, vos idées, vos espérances. Mais, parmi ceux qui ont affectionné Marmier et que la mort ne lui a point ravis, aucun ne l'oublie, chacun lui reste fidèle.

Nous n'avons parlé que des amis de France. Sa facilité de relations lui fait des amis à l'étranger, en Amérique, en Algérie comme en Europe, partout où le pousse sa passion des voyages. La plupart sont des érudits avec lesquels il se plait à parler la langue de leur pays, de façon familière et charmante. Il est avec beaucoup d'entre eux en correspondance suivie, il les reçoit à Paris. Les Canadiens lui font de fréquentes visites, ils savent

qu'il a aimé leur pays, qu'il n'a cessé de leur témoigner les plus vives sympathies, qu'il a écrit sur le Canada français de belles et touchantes pages où il vante la bonne grâce, l'exquise politesse, les mœurs, l'élégance de langage de ses habitants ; ils vénèrent son talent, ils admirent sa bienveillance, ils lui envoient leurs remerciements, l'expression de leur gratitude. En 1880, l'un d'eux, H. Chapman, lui adresse de Saint- François un sonnet dont nous citerons ces vers :

Merci....

Voyageur généreux qui se souvient encore

D'avoir connu jadis notre hospitalité.

Oui, grâce à ton esprit dont la France s'honore, Grâce à ton sentiment d'impartialité, Le jeune Canada, beau pays que j'adore, Dresse un front rayonnant de sublime lier té.

Grâce à toi, nous avons vu couronner Fréchette, Nous avons t'ait connaître à l'Europe un poète Dont la lyre toujours pour le Christ vibrera.

Pour te payer, Marmier, cette dette de gloire, Les fils du Saint-Laurent béniront ta mémoire, Tant que sous leur soleil un cœur français battra.

A Paris, tous les visiteurs, et ils étaient nombreux, sont accueillis avec une extrême bienveillance, avec une politesse sans apprêt, naturelle, exquise.

Presque maigre, de taille moyenne, portant allègrement le poids des années, des yeux doux et clairs, reflétant la bonté, l'intelligence et la finesse, qualités qui ne sont pas incompatibles, un air robuste et sain qui fait plaisir à voir, le front calme, tranquille d'un apôtre, tel était Marmier. Sur cette physionomie vive, mobile, dans ce regard souriant, il était facile de voir qu'on était le bienvenu; il avait d'ailleurs pour chacun une parole gracieuse qui semblait interpréter cette pensée de la Bruyère : « Vous m'apportez quelque chose de plus précieux que l'or et que l'argent, si c'est une occasion de vous obliger. »

Bien que connaissant tout ce qui se publie dans le monde, bien que parlant toutes les langues du Nord, Marmier avait horreur du pédantisme et était le plus aimable, le plus charmant des savants : il possédait l'enjouement de bonne

compagnie, la repartie de bon ton : reçu dans les salons de la vieille aristocratie, vivant, nous l'avons dit, dans l'intimité du duc Pasquier et de quelques autres vieux gentilshommes, ce bourgeois bien élevé était resté fidèle à la tradition et aux vieilles manières françaises, et avait quelque chose de la distinction du dernier siècle.

Ainsi doté par la nature et l'éducation, il charmait ses auditeurs par la sagacité, la verve, le piquant, la variété de sa conversation ; il avait visité l'Orient et l'Occident; il connaissait toutes les littératures, toutes les légendes, toutes les poésies, toutes les chroniques populaires, étrangères ou françaises, même la chronique parisienne. Il avait été en relations avec un grand nombre des illustrations littéraires, des hommes politiques du siècle. On comprend quel fonds inépuisable de souvenirs possédait un voyageur qui avait tout vu et tout retenu. Aussi avait-il sur toutes choses une anecdote, un aperçu ingénieux, une appréciation nette et précise sur les écrivains connue sur la littérature de toutes les nations. Sa mémoire était des plus fidèles, il y puisait comme dans un répertoire; on parlait de tout, de l'événe-

ment du jour, de la politique, de la littérature, et si son interlocuteur était de Franche-Comté, il n'y avait jamais trop de digressions, trop de détails concernant son pays natal.

Cette conversation était empreinte le plus souvent de bonhomie, sans prétention ni de style ni d'attitude, mais toujours intéressante, souvent profonde. On devinait l'homme affectueux et dévoué. S'il parlait de sa mère, de son père, c'était avec une respectueuse tendresse, avec la chaleur, l'émotion communicative d'un fils de vingt ans. S'il parlait de la patrie mutilée, tyrannisée, c'était avec les accents du patriotisme le plus ardent. Beaucoup d'écrivains, de poètes encore peu connus, venaient à lui. Il les encourageait de ses conseils. Il a tracé dans un de ses livres le portrait d'un de ces vieillards aimables, toujours prêts à venir en aide à la jeunesse et dont on est heureux de recueillir les conseils, les sages appréciations ; portrait dont nous ne citerons que ces lignes : « Ils gardent dans leur cœur attiédi une source inépuisable de sympathies pour tous ceux qui les entourent, restant fidèles à la pensée proverbiale de Térence : Homo sum, et nihil humant à me alienum puto. Leur bienveillance a la douceur

mélancolique, la clarté pure, la sérénité d'un crépuscule du soir. »

Ces lignes s'appliquent admirablement à Marinier, et certainement, dans sa pensée, c'est lui qu'elles désignaient.

Cette simplicité d'allures, il la conservait dans les habitudes de la vie ; sans recherche du luxe, que dans ses pérégrinations incessantes il s'était habitué à dédaigner, il s'était fait à Paris, pour ses rapides séjours en France, un nid des plus modestes au troisième étage d'une vieille maison d'aspect un peu monacal, de forme assez bizarre, portant le n° 1 de la rue Saint-Thomas d'Aquin, près de la voie récente qui est le boulevard Saint- Germain, et dont les fenêtres supérieures contemplaient le musée, entendaient le son des cloches et voyaient les cérémonies religieuses. Le logis était garni de souvenirs : souvenirs de voyage, tableaux plus ou moins précieux donnés par des amis, armes exotiques, bahuts sculptés.

Mais le mobilier, qui remontait au temps de Louis-Philippe, n'avait rien de magnifique. Marinier était un philosophe qui ne suivait point la mode et ne s'en préoccupait pas.

Cette calme et studieuse retraite avait cepen-

dant son luxe, le luxe des livres ; il y en avait partout empilés et envahissant toutes les pièces ; il y en avait de tous les formats, de tous les âges. Le livre ancien, le petit volume Louis XV avec gravures, y était rare. La collection se composait surtout de livres de notre époque, livres anglais, russes, norvégiens, italiens, américains, de livres écrits en toutes les langues. L'heureux propriétaire se reconnaissait à merveille au milieu de cet amas de volumes. Il les avait pour la plupart habillés avec soin; il les époussetait en ami plein d'attentions, en père tendre.

Cette collection, il l'augmentait chaque jour, il s'en allait furetant sur les quais, chez les libraires et surtout dans les casiers des bouquinistes.

Vêtu d'une longue redingote qui porte une rosette d'olficier de la Légion d'honneur, sur la tête un chapeau à larges bords , il part en chasse, l'œil vif, le corps alerte et dispos, et entasse dans ses poches des livres et encore des livres. Il en garnit ses vêtements, redingote et pardessus; ses bras eux-mêmes sont embarrassés de ses richesses; la récolte est souvent plus abondante que précieuse. Le temps n'est plus où l'on peut décou-

vrir dans des flâneries sur le quai des livres de grande valeur. Ces bonheurs étaient réservés à nos pères, mais Marmier n'a pas la prétention de trouver chaque jour un livre rare; il veut surtout faire chaque jour connaissance nouvelle avec l'esprit d'un homme de lettres ; il veut s'instruire, ce savant; il est de ceux qui ont la louable ambition d'agrandir le domaine de leur science; les livres sont pour lui des amis; chose rare, il les lit, à la différence de la plupart des bibliophiles qui n'ouvrent jamais leurs trésors ; il prend même soin de les enrichir de notes marginales, écrites de sa main.

Cette passion du bouquinage est la grande joie de la vie de Marmier.

Dans toutes ses pérégrinations lointaines, il est à la recherche des livres précieux, des éditions rares; il ne traverse pas une ville sans visiter sa bibliothèque : à Besançon, à l'âge de vingt ans, il essaie déjà de récolter quelque riche trouvaille, et la société de Ch. Weiss n'était point faite pour le détourner de cette occupation. Plus tard, à chaque voyage, s'il a quelques instants de liberté, il court chez les libraires, ou bien il va jeter un coup d'œil curieux sur les volumes de quelques

collectionneurs dont la race disparaît de plus en plus chaque jour en Franche-Comté; s'il va en Alsace, àBourgfeld, où toute une famille l'accueille avec joie, il s'empresse de se rendre à Bàle pour y fureter à l'aise chez les possesseurs de livres, chez un certain Mayré, heureux propriétaire de plus de cent cinquante mille volumes, au milieu desquels notre érudit bibliophile passe des heures de délices ineffables.

Toute sa correspondance témoigne de cette passion pour le livre. En 1837, il écrit d'Upsal à Charles Weiss ces lignes qui montrent sa vénération pour les merveilles renfermées dans la bibliothèque de cette ville : « Il y a là des trésors littéraires devant lesquels je me suis prosterné a ver une foi de croyant, notamment le Codex argenteus, cet admirable legs de l'âge ancien. » La bibliothèque du duc d'Aumale n'a pas d'admirateur plus enthousiaste : « Chaque livre, écrit-il, est une perle ou un diamant enchâssé dans un étui d'or. » En 1885 , dans la Revue britannique l, il publie ces lignes : « L'une des joies les plus enviables en cette pauvre vie terrestre est

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