‹ Xavier Marmier, sa vie et ses œuvresChapitre 15 sur 17 · Revue britanique, 1885. Les Voyageurs français · texte numérisé non relu

Revue britanique, 1885. Les Voyageurs français

de contempler et, ce qui vaut mieux encore, de posséder de beaux livres, fleurs de gai savoir, fleurs d'imagination ou d'érudition, botanique du cœur et de l'esprit. Il n'y a pas de soierie de Lyon plus douce à palper que les feuillets d'un bon papier vélin, et pas d'écrin plus agréable à voir qu'un beau livre imprimé avec des caractères neufs, revu et corrigé avec une minutieuse attention, mis en pages entre de beaux filets, tiré par un habile ouvrier avec la presse à bras, et parsemé de légers fleurons et de jolies gravures. »

Y a-t-il maintenant, même parmi les savants, bien des hommes chez lesquels déborde un pareil enthousiasme ?

L'âge, la maladie, ne diminuent point chez le vieillard cette passion de collectionner; il écrit à sa sœur en 1891 : « Dans l'autre monde il n'y aura plus d'hiver et j'espère qu'on y trouvera encore des livres. Les théologiens ne le disent pas, mais il n'est pas défendu de le croire. »

Il y a quelques années, il donne un de ses livres à une femme aimable qui lui exprime sa reconnaissance et lui dit :

« Votre livre figurera dans la bibliothèque du paradis.

— Oh ! Madame, j'avais bien envie d'aller au paradis...., mais, du moment où vous m'affirmez qu'il s'y trouve une bibliothèque, je veux y aller plutôt deux fois qu'une. »

Il bouquine jusqu'à ses derniers jours. Alors que souffrant et affaibli, il ne peut plus parcourir Paris, c'est en voiture qu'il inspecte les quais ; l'idée d'un repos absolu lui pèse, et il se fait conduire presque chaque jour au quai Gonti, s'accroche aux boîtes à bouquins, et doucement, à petits pas, descend le long des quais Malaquais et Voltaire jusqu'au pont Royal, cherchant ces broutilles que les collectionneurs ne trouvent ni chez les libraires ni dans les ventes. La voiture suit, prête à reprendre immédiatement le chasseur fatigué. Cette promenade était aussi la promenade favorite de Charles Nodier ; mais Nodier espérait s'enrichir ; il payait vingt sous un livre, puis il le couvrait de notes, l'envoyait à son relieur, et lorsque le livre revenait à l'Arsenal, reluisant sous le maroquin, étincelant de tranches d'or, le savant collectionneur collait au verso de la couverture une petite étiquette en peau chagrinée portant cette inscription : ex musceo Caroli Nodier, puis vendait le livre. Xavier Marmier ne

vendait rien, et ne songeait qu'à augmenter sa riche bibliothèque.

Pendant quarante-six ans, l'heureux bibliophile vit en paix dans sa vieille maison. La première partie de la journée est consacrée au travail ; on le trouve lisant au coin d'une petite table voisine de la fenêtre ou du feu, ses auteurs aimés, ou écrivant ses livres. Dans cet humble appartement, dans sa chambrette, selon son expression, il reçoit de bien brillantes visites, le dessus du panier du monde académique, l'élite du monde aristocratique, des grands de la terre, l'empereur du Brésil, le roi des Belges, et de nombreux princes. Un jour, sa cuisinière, l'honnête Annette, lui annonce qu'un monsieur désire le voir.

— Qui cela ?

— Un nouveau que je ne connais pas.

— A-t-il donné son nom ?

— Il a dit qu'il s'appelait M. Sax.

On introduit le visiteur, qui n'était autre que S. A. le grand-duc régnant de Saxe-Weimar.

En 1890, la pioche du démolisseur vient déranger l'infortuné littérateur dans son ermitage parisien, tout capitonné de livres et de souvenirs, et bouleverser sa vie studieuse. Il faut chercher un

autre abri ; c'est pour sa vieillesse plus qu'un ennui , un vrai chagrin : « J'ai une autre affliction, écritil, il faut que je déménage. Cette fois, il n'y a pas moyen d'échapper à ce dur arrêt, on démolit la vieille maison ou j'ai fait mon nid il y a quarantecinq ans et où je comptais rester jusqu'à la fin de mes jours. A l'âge où je suis, c'est triste de quitter ainsi son foyer, et je m'effraie de tout un nouvel arrangement. Enfin, il faut se résigner.... Déménager à mon âge serait bien absurde, si je n'y étais pas forcé.... Quel travail ! Gomme il me fait expier ma passion pour les livres. Tous ces milliers de volumes entassées pêle-mêle dans des voitures de déménagement et qu'il faut ranger dans de nouveaux rayons. Quelle œuvre de patience ! Jamais je n'aurai une bibliothèque organisée comme celle de ma vieille maison, mais il faut ajouter que je ne puis plus en faire le même usage. »

Lors de sa candidature à la députation, Marinier

avait été signalé par la presse républicaine comme

réactionnaire et clérical. Royaliste il était né,

royaliste il resta, toujours fidèle au malheur, aux dynasties tombées, comme M. Cuvillier-Fleury, son confrère, manifestant hautement ses convictions monarchiques comme ses convictions religieuses. Quand les portes de la patrie s'ouvrirent aux proscrits, il fit partie de l'intimité qui entoura le comte et la comtesse de Paris ; il ne fut cependant jamais un homme politique, tout en caressant pendant une partie de sa vie la pensée de représenter à la Chambre son pays; il se souciait peu de prendre une part trop active à la vie publique, il aimait trop les livres, les douces rêveries, les voyages ; s'il a fait de la politique, ce fut avec son cœur d'homme profondément dévoué à la France, sans calcul ni ambition, dans l'intérêt unique de cette grande patrie également troublée par sa liberté et sa servitude, et qu'il aurait voulu voir libre et heureuse, à l'abri des tempêtes et des révolutions.

Mais, tout en refusant de se jeter dans la mêlée, il n'était pas d'un tempérament à assister avec un calme philosophique et en spectateur désintéressé à nos divisions, à nos combats, aux iniquités dont il était le témoin. Son âme délicate et sensible, une âme de poète, souffrait profon-

dément des douloureuses épreuves infligées à la France.

Lorsqu'en 1848 la république vient se substituer à la monarchie et jeter le trouble dans le pays, il comprend immédiatement le danger auquel est exposée sa patrie, et le 24 mars 1848 il écrit : « Nous sommes toujours ici dans le plus triste état. Une crise financière qui prend un caractère effrayant, plus de commerce, plus de travaux, les ouvriers errent dans les rues du matin au soir ; le trouble partout et nul moyen de répression. Quant aux lettres, hélas ! c'en est fait pour longtemps, sinon pour toujours. J'ai perdu ma plus douce joie, la joie de l'étude, car il n'y a plus d'étude possible au milieu d'une telle agitation, plus de livres à écrire, plus aucun de ces chers rêves qui naguère faisaient le charme de ma vie. »

Sous l'Empire, il blâme hautement la confiscation des biens de la famille d'Orléans.

Lorsqu'en 1857, M. de Montalembert échoue à la députation, il écrit à Weiss : « Voilà donc notre illustre Montalembert délaissé par nos Franc- Comtois. Quelle honte pour notre pays! J'ai beaucoup vu dans ces dernières circonstances cet

homme éminent, je l'ai trouvé très affecté de cette déconvenue, moins pour lui que par un sentiment de l'état de choses. Moi aussi, je suis affligé, je croyais notre pays plus ferme, plus indépendant, plus reconnaissant. »

Au lendemain de la Commune, il adresse ces lignes à sa nièce : « Ah ! l'affreux temps! que ne sommes-nous tous dans quelque lointain pays : Nils, président d'un tribunal suédois; Désiré, intendant du château de Stockholm; Joseph, prédicateur de la reine, et moi professeur, avec Lili, de quelque gymnase. Notre chère France devient de plus en plus triste à habiter. »

Ces sentiments d'inquiétude, cette appréhension de l'avenir, se manifestent dans toute sa correspondance. Dans la dernière année de sa vie, il écrit : « Combien est triste le présent! Plus triste encore me semble l'avenir, et quand on voit ce qui se fait chaque jour, quand on songe à ce qui nous menace, le détachement de la vie n'est pas difficile; il faut seulement tâcher d'aller jusqu'au bout, paisiblement, dignement, selon ses forces. »

Il suit avec le plus vif intérêt tous les événements de quelque importance qui se produisent en Franche-Comté, Tattitude et les votes des dépu-

tés et des sénateurs, les luttes électorales, les procédés plus ou moins révoltants de ses adversaires politiques. Lorsqu'à Baume et à Vercel, les radicaux se livrent à des actes de lâcheté contre le représentant du parti conservateur, il écrit à sa sœur : « Quel tapage à Baume, dans cette ville où autrefois notre frère Louis vivait si paisiblement ! Tu verras, par le journal que je t'envoie, comment mon vaillant ami a été injurié par des lâches et des misérables. Ce qui est surtout lamentable et honteux, c'est la conduite de M. de Moustier, le fils de l'ancien ambassadeur, le neveu de M. de Mérode, très riche par son mariage et se joignant par ambition aux radicaux. »

La vue du mal l'exaspère ; les abus de pouvoir, les actes de violence et d'arbitraire le révoltent. La spoliation odieuse pratiquée contre de malheureux prêtres lui arrache des protestations indignées. « Les républicains, écrit-il à sa sœur, voudraient qu'il n'y eût plus de prêtres. A la première révolution, tous les biens du clergé ont été pris pour la glorieuse république, qui devait affranchir l'humanité de ses tyrans, ce qui n'a pas empêché cette prodigieuse république de tomber dans la plus effroyable misère; maintenant on

voudrait enlever au clergé le pauvre petit traitement qui lui reste, et on y arrivera, et bientôt peut-être. Ah! le pauvre pays de France! On ne s'afflige pas de mourir, quand on songe à tout ce qu'on a subi depuis vingt ans, à tout ce qu'on doit subir encore. »

Dans une autre lettre, il dit : « Les républicains sont les plus mortels ennemis de la république ; ils feront tant de sottises et d'ignominies qu'ils la tueront eux-mêmes, cette république qui les enrichit.

« Ne voulaient-ils pas réduire à 15,000 francs le traitement de Mgr Guibert ! Sous l'Empire, Mgr Morlot avait 150,000 francs, il donnait tant aux pauvres qu'il n'a laissé pour héritage qu'une montre en argent et un vieux fauteuil. Heureusement la Chambre s'est révoltée et a rejeté en bloc tout ce qu'elle venait d'accepter bêtement en détail. Mais quels députés, quel gouvernement ! »

Les mêmes pensées l'animent en présence de la désorganisation de la magistrature. Lorsque les magistrats les plus intègres, les plus respectés, sont indignement frappés, lorsque le gouvernement essaie de leur substituer des agents serviteurs très humbles de ses volontés : « La

démolition, s'écrie Marmier, se continue de tous les côtés, et bientôt elle sera complète. La magistrature se conduitd'une façon admirable et sa dernière heure approche. »

Un jour il apprend la révocation du curé de Nods, « le cher village de ses parents, » il déclare que « M. Flourens, le directeur des cultes, fait de détestables circulaires et commet des iniquités.» Vainement un ami du tout-puissant directeur essaie de prendre sa défense et veut le mettre en relations à table avec M. Flourens : Marmier s'y refuse ; puis il ajoute : « 11 est possible cependant qu'un jour je sois obligé d'aller demander à M. Flourens sa protection pour quelque persécuté. »

Au moment où la république tyrannise les catholiques, poursuit de ses haines prêtres et religieux, jusqu'à de malheureuses femmes qui n'ont d'autre pensée que de vouloir soulager la misère, donner des soins aux malades, il est appelé à présider la distribution annuelle des récompenses aux orphelines alsaciennes-lorraines du Vésinet. Il fait en ces termes l'éloge des sœurs de Saint- Charles :

« Vous devez aimer la France, votre patrie, la

maison du Vésinet, votre paisible demeure, vos généreuses institutrices. Vous ne savez peut-être pas encore jusqu'où s'étend leur tâche et comment elles l'accomplissent; je vous le dirai brièvement, avec la crainte d'inquiéter leur modestie.

« Elles renoncent à toutes les attractions du monde, elles renoncent même aux joies de la famille. Le monde, c'est le coin de terre où elles peuvent faire une lionne action; leur famille, c'est l'orphelin à qui elles tendent une main maternelle ; c'est le malade dont elles soignent les plaies, l'enfant qu'elles gardent au début de la vie, le vieillard qu'elles soutiennent à son déclin.

« L'écolier qu'elles ont élevé, le blessé qu'elles ont guéri, s'en iront de côté et d'autre. Il en est qui deviennent riches et puissants ; il en est qui se rappellent le secours providentiel qu'ils ont reçu ; il en est qui oublient.

« Les bonnes sœurs restent humblement à leur poste, toujours travaillant et priant ; de leur enseignement continu, de leur labeur de chaque jour, elles n'attendent ni une satisfaction de vanité ni une récompense pécuniaire. Plus noble est leur mission, plus haut est leur espoir. Leur mission leur vient de Dieu, et leur douceur, leurs forces,

leur désintéressement, leur viennent de la ferveur de leur foi. Nul calcul matériel, nulle ambition humaine, ne peuvent susciter de telles résolutions ni produire de pareils dévouements. »

Ce sont là de nobles et grandes pensées admirablement exprimées.

Il ne se montre pas moins éloquent dans son allocution à l'assemblée annuelle de l'œuvre de l'Hospitalité de nuit. Il est difficile de mieux retracer le dévouement de ces saintes femmes, les sœurs des pauvres, qui se consacrent au service de l'infortune, qui dans les hospices et les couvents recueillent le malade et le délaissé ; l'enfant qui n'a plus de mère, et la mère qui n'a plus d'enfant ; la jeune fille à qui elles donnent les premiers enseignements de la vie, et le vieillard qui attend d'elles sa dernière consolation sur son lit de mort.

Quand la première république est proclamée, par les personnages au pouvoir, le meilleur, le plus parfait des régimes, Marinier, dans un discours public du 8 mai 1883, la flétrit en ces termes : « La république a proscrit sans miséricorde les prêtres et les religieux, elle a interdit sous peine de mort le culte catholique, elle a enfanté à Paris

le culte d'une maîtresse de Chaumette qu'il fallait adorer comme la déesse de la Raison, le culte de Catherine Théo, cette vieille folle patronnée par Robespierre, le culte des théophilanthropes dont La Révellière-Lepeaux était un des pontifes, et le culte de Marat.

« Oui, Marat, cette effroyable bête, a eu ses autels, ses cierges, ses encensoirs, ses litanies. »

Les républicains, les libres penseurs, proclament que le cléricalisme, c'est l'ennemi.

L'ennemi ! Marinier sait ce qu'il en est, et voici comment il leur répond :

« La France n'a pas de serviteurs plus sûrs, plus zélés, que les cléricaux. On les voit accourir les premiers sur les champs de bataille auprès des blessés, les premiers, souvent les seuls, au milieu des malades. Ce sont eux qui fondent les maisons de refuge pour les vieillards et les orphelins, les caisses d'épargne et de secours mutuels pour les corporations d'artisans, les ouvroirs de jour et les asiles de nuit ; ce sont eux qui soutiennent les écoles des frères et des sœurs, ces intelligentes, ces gratuites écoles des enfants du peuple....

« .... En pays étranger, les cléricaux honorent et font bénir par leurs vertus le nom de la France.

Ici, nos sœurs de Saint-Vincent de Paul sont exposées à des injures. En Amérique, en Afrique, en Asie, partout où les conduit leur généreuse vocation, elles sont vénérées. A Constantinople, à Smyrne, j'ai vu les Turcs s'incliner respectueusement devant elles. Quiconque a voyagé en Orient a pu constater que notre influence dans cette contrée tient à l'action bienfaisante des Lazaristes et de nos autres missionnaires. Aussi l'étranger renonce-t-il à comprendre la sentence du tribun : Le cléricalisme, c'est l'ennemi. »

Marinier prend la défense non seulement des sœurs des pauvres, mais des jésuites. Il établit qu'ils ont été les grands pionniers du Nord et de l'Ouest, les principaux découvreurs du continent américain. Ils assistaient les pauvres, ils attiraient à eux le sauvage habitant de nos colonies par leur doux enseignement; ils allaient chercher la tribu païenne jusqu'au fond des bois, dans des lieux inconnus où, selon leur expression, ils n'avaient pour guides que leurs bons anges. Et quand les religieux sont traqués, expulsés de leur domicile comme des ennemis de la France et des conspirateurs, Marmier ne rappelle qu'avec plus d'ardeur les services par eux rendus à la patrie.

Ses livres contiennent d'énergiques revendications en faveur de la liberté, des critiques très vives contre la démocratie.

Lorsqu'il nous transporte sur les bords du fleuve de la Plata et nous fait assister aux dissensions intestines, aux déchirements qui désolent et ruinent les colonies espagnoles de l'Amérique du Sud, il flétrit les indignes procédés des aventuriers qui ont réussi à placer ce malheureux pays sous leur joug de fer ; il établit que l'action antisociale et destructive de la franc-maçonnerie est incapable de rien fonder de vivace et de fécond. Partout où la démocratie pose sa lourde main, elle abaisse ce qu'elle touche, elle flétrit peu à peu les sentiments les plus respectables, elle détruit les institutions les plus précieuses, elle irrite les convoitises basses, elle soulève de perpétuels conflits : c'est du moins l'appréciation du royaliste écrivain, dont il ne faut pas lire les livres ni les lettres, si l'on veut se réconcilier avec le principe républicain.

Et cependant, ce royaliste ardent doute du succès du parti royaliste ; ses amis croient au retour prochain de la monarchie, il ne se fait jamais sur ce point aucune illusion. Dans une de ses lettres il s'exprime ainsi : « J'ai dîné hier avec Lucien Brun,

le catholique et royaliste sénateur. Il me disait qu'il était certain du retour delà légitimité. Hélas! je n'ai pas le même espoir. Je crois, au contraire, que notre pauvre vieille France, désorganisée, abattue, subira un nouveau démembrement. En attendant, nous vivons à la grâce de Dieu. » Lors de la dernière maladie du comte de Chambord, il écrit encore : « Beaucoup de gens s'imaginent que si l'auguste chef de la royale maison venait à mourir, tout s'arrangerait bien vite. Je crois que les princes d'Orléans ne feront rien de ce qui est désiré et attendu par leurs partisans. Ils ont peur d'être exilés, et c'est cependant l'exil qui les aiderait à monter sur le trône. Mais le trône de France peut-il être donné par la grâce de Dieu après les événements de 1830 et le crime de 1793 ? De tous ces événements, ils sont assurément tous innocents. Oui. Mais la Bible dit que Dieu punira les fautes jusqu'à la troisième et quatrième génération.

« C'est pourtant bien triste d'être en république, et quelle république, si rapace, si perverse et si hypocrite !

« Ce que nous deviendrons, je ne sais; ce qu'il y a de plus sûr, c'est que nous vivons au jour le

jour, dans l'attente d'un événement qui peut tout bouleverser. »

Le catholique ne s'affirme pas moins que le royaliste dans tous ses écrits : partout et toujours il sait s'élever au-dessus des préjugés d'une mauvaise école philosophique et publie hautement ses convictions. Le sentiment religieux qui s'unit dans le cœur de Marmier à son amour pour la France se manifeste surtout dans les Trois jours de la vie d'une reine, dans les Impressions et souvenirs d'un voyageur chrétien dans les États-Unis et le Canada. Il s'y fait résolument le champion de l'idée religieuse, mais on peut dire qu'en toute occasion il s'est efforcé, au détriment de sa réputation, de sa renommée littéraire, d'affermir notre courage et notre foi dans les destinées chrétiennes de la patrie.

On lui a reproché son excès de zèle, et son Voyage en Suisse a soulevé d'assez vives critiques; on l'a accusé d'intolérance, de partialité ; on a prétendu qu'il préférait Fribourg, le Valais, les petits cantons, à Genève, Lausanne et Berne, parce que les cantons de Vaud et de Berne étaient de confession différente et appartenaient au protestantisme. Certes, le reproche est mérité, si dé-

fendre la foi chrétienne, l'antique religion de la France, celle qui a contribué à la grandeur de notre patrie, peut être imputé à blâme. Oui, Marinier était un catholique, un ferme croyant, convaincu de la supériorité, de la sainteté du catholicisme, et s'il méritait un blâme, ce serait de taire ses opinions religieuses, non de les avouer dans un temps et sous un régime où l'athéisme est enseigné comme un dogme de l'État, où la religion est persécutée, où les attaques les plus odieuses se multiplient et grandissent. Admirons le courage de cet homme doux par excellence, mais affirmant ses convictions, et ne le blâmons pas de ce qui fait son honneur.

Marmier s'est peint lui-même dans le roman de Gazida. Gomment ne pas le reconnaître dans ces lignes : « Peu soucieux de ce qu'on appelle dans le monde le bonheur, c'est-à-dire une grande fortune ou la réalisation d'un grand désir d'ambition, j'aimais le travail et l'étude, les voyages, les rêveries indolentes, les causeries amicales. L'achat d'un livre de choix était pour moi un événement ;

une statuette ou une aquarelle égayaient mes regards; le sourire d'un enfant, la parole d'un vieillard, me dilataient le cœur.... Quelques mauvais vers, que de temps à autre je m'en allais rimer clans mes promenades solitaires, résonnaient à mes oreilles comme un harmonieux écho de mes sentiments. »

Les mauvais vers à part, le portrait est frappant de ressemblance, c'est Marmier jeune, plein de vie, courant à travers le monde, travailleur infatigable autant que voyageur intrépide.

Le mépris de la fortune, l'amour de la liberté, de l'indépendance, se constatent à chaque pas dans la longue existence de Marmier.

S'il travaille, s'il publie un récit de voyage, c'est moins pour s'enrichir que pour laisser une œuvre utile, pour le bonheur d'écrire.

Le plus souvent, il fait avec ses éditeurs des marchés de dupe. Ce n'est pas avec Weiss qu'il aurait pu apprendre à discuter les affaires d'argent. Il le comprend, car il écrit à son vieil ami : « L'éditeur de mon livre sur l'Allemagne est un Franc-Comtois, il me dit qu'il est ravi de mon travail, le brigand; il pourrait ajouter qu'il est ravi de ce que je me suis laissé traiter comme un

enfant ; je ne suis pas assez intéressé, et sur ce point j'ose me flatter que je marche dans les mêmes sentiers que vous. Après tout, qu'importe? le bonheur de faire un volume ne vaut-il pas mieux que tout? »

Son désintéressement le laisse sans grandes ressources. « Moi aussi, écrit-il encore, je suis obligé de chercher quelque expédient extraordinaire pour payer mes frais de voyage. Il faut donc me remettre à mon régime économique et au travail, ressource des pauvres gens. Je regrette quelquefois de n'avoir pas su, comme tant d'autres, faire fortune, mais bah ! n'ai-je pas fait la meilleure des fortunes si j'ai conquis l'estime et l'affection de quelques nobles cœurs comme le vôtre? »

Il n'est d'ailleurs pas exigeant ; il voyage à peu de frais; ses habitudes, sa manière de vivre, sont empreintes de simplicité ; sa table n'est point garnie de mets raffinés ni de vins de haut prix, si ce n'est lorsqu'il reçoit quelques amis. Sur la fin de sa vie, il se soumet, selon son expression, à un régime de trappiste ; non seulement plus de dîners en ville, mais « il réduit sa nourriture quotidienne aux plus petites proportions : du lait, des œufs, du poisson ; le carême chaque jour. » Pourquoi am-

bitionnerait-il la ricliesse ou de hautes fonctions publiques? « Nous ne nous enrichirons pas, c'est sûr, écrit-il le 20 janvier 1857, mais nous n'avons pas besoin d'être si riches pour lire avec délices au coin de notre cheminée un livre qui nous plaît, pour contempler avec bonheur un beau jour d'été dans la vallée de Mouthier, ou môme pour nous réjouir de dîner chez notre vieil ami Klein.... »

On le voit, il s'estime heureux à très bon compte, «.l'ai près de moi, écrit-il encore dans son livre En Amérique et en Europe, quelques livres de choix, butinés çà et là, le calme dans le cœur, la perspective d'un riant voyage dans la pensée, six semaines de pleine liberté et autant d'argent qu'un pauvre prolétaire peut en désirer pour traverser sans embarras une charmante contrée ; si l'on n'est pas satisfait de son sort dans de telles conditions, il faut renoncer à toute idée de bonheur dans ce monde trompeur. »

Sur la fin de sa vie, sa fortune se trouve réduite, ses modestes revenus sont amoindris par sa mise à la retraite et la suppression d*un traitement de deux mille francs comme conservateur de la bibliothèque, par la cessation de ses publications

littéraires; jamais une plainte : le vieux sage est encore content et ne récrimine jamais.

Mais s'il n'est pas riche, il est généreux, charitable pour le pauvre. Il fait le bien, il donne de tous côtés sans bruit, sans ostentation, avec une discrétion qui double le prix de ses bienfaits. Les lettres de remerciement de la part de ceux qu'il a obligés abondent dans sa correspondance; il vient en aide à des écrivains malheureux, à des compatriotes plus ou moins éprouvés, aux écoles libres que la république persécute, aux prêtres dont on vole le traitement.

Partout dans ses lettres se manifeste sa bonté, sa pitié pour le pauvre : « Quelle année ! écrit-il, quelle misère ! j'ai honte de mon bien-être quand je songe à tant de pauvres gens plus méritants que moi. J'ai eu froid la nuit, il y a quelques jours, avec quatre couvertures, hélas! Et ceux qui en ont à peine une! » Cette réflexion n'est-elle pas le plus bel éloge du cœur qui l'a dictée?

Ce philosophe aime, il le dit lui même, le travail et l'étude.

Peu d'hommes ont eu une existence aussi laborieuse; quand il ne parcourt pas le monde, il écrit; sa plume voyage, sa vie peut être donnée en

exemple de cette vérité, que le travail et la longue patience peuvent parfois remplacer le génie.

« J'écris toujours, dit-il à Weiss, et vous êtes un peu cause, avec vos trop affectueux encouragements, de cette productivité. Vous aurez bientôt la traduction de Zimmermann, puis un petit volume tout de cœur, où j'inscris avec joie votre nom. Quand on a perdu les plus tendres jouissances de la vie, il en reste une encore, moins riante, mais moins fugitive, celle qui naît de l'amour du travail; il y a longtemps que celle-là, vous me l'avez enseignée. »

Dans une autre lettre il écrit : « Depuis qu'une grâce providentielle m'a, sous la formed'une ordonnance royale, appelé à cette place de conservateur sur laquelle vous avez fait tant d'aimables plaisanteries, je travaille comme le bœuf d'un pauvre homme. J'ai peur même d'en trop faire : du mois d'août dernier au mois d'août prochain, j'aurai enfanté quatre volumes, sans compter plusieurs articles jetés de côté et d'autre. Pardonnez-moi, ô mon sage ami, cette fatale fécondité. »

En 1853, la même pensée revient encore : « Le travail m'est devenu un tel besoin que je crains seulement de trop écrire, poussé par un ressort

mystérieux qui me presse chaque jour de produire une page nouvelle. C'est là le danger. Mais je n'ai point la prétention de faire de grandes œuvres, je suis ma pente comme le ruisseau. A la garde de Dieu! Et cette habitude du travail me donne une complète quiétude intérieure, et me détourne de tant d'orageuses ambitions que je dois, après tout, m'estimer heureux d'aller ainsi tranquillement par un petit sentier. »

A l'Académie il apporte la même activité d'esprit, les mêmes habitudes laborieuses ; il prend son fauteuil au sérieux et ne manque aucune des séances.

A quatre-vingt-trois ans, il augmente encore son bagage littéraire et ne cesse de travailler jusqu'à sa dernière heure.

Il publie à nouveau quelques-uns de ses livres. Pour l'écrivain consciencieux qui a souci de ses ouvrages, la réimpression d'un livre est toujours une occasion bienvenue de revision et d'amendement. Quoi qu'il ait pu faire, il n'a pas atteint du premier coup son propre idéal. Chaque édition nouvelle est pour notre compatriote un progrès dans le mieux, et ce n'est pas pour lui que ces bonnes fortunes des réimpressions passent stériles.

Il rêve d'ajouter un chapitre à son livre le Succès par la persévérance ; il veut compléter l'histoire de ceux qui ne doivent leur fortune, leur position, leur honneur, qu'au labeur persévérant: il songe à d'autres volumes.

« En recueillant différentes choses d'un autre temps, écrit-il en 1892, je prépare encore un livre pour la religieuse librairie de Lecoffre et un autre pour la librairie Hachette; » quelques jours avant son décès, il publie des articles dans la Revue britannique. L'avant-veille de sa mort il corrige les épreuves d'un livre qui vient de paraître sous ce titre : Diverses curiosités, mais il ne se fait aucune illusion et dit en souriant à ses amis: « C'est mon dernier livre. »

On le voit, il est de ces hommes rares qui vivent sans ambition, sans envie, publiant des livres sans dénigrer ses adversaires, ne cherchant à s'élever au détriment de personne, arrivant à la notoriété, à la réputation, sans avoir jamais rien fait pour elle, sans aucune manœuvre pour l'obtenir, et méritant ses succès par sa probité et son désintéressement. Il honore les lettres.

Un de ses amis a écrit sur Marmier ces lignes : «On pourrait attribuera M. Marmier ce qu'il prête

à l'un de ses personnages : un ruisseau de bienveillance au cœur qui en petits filets de tous côtés s'épanche. » L'éloge est mérité. Il est un trait que nous devons rappeler. Conservateur à la bibliothèque Sainte-Geneviève, il eut à prendre une résolution pénible, à révoquer un de ses subordonnés :« S'il faut, dit-il, occuper une position qui oblige à faire de la peine aux gens, je préfère donner ma démission ; » et il quitta à regret sa chère bibliothèque.

Un autre jour il achète un livre chez un libraire, il apprend que le malheureux commerçant est à la veille d'être saisi, expulsé de son domicile pour une misérable somme de cinquante francs. Il glisse un billet de cent francs dans le livre qu'il vient d'acquérir, et s'approchant du libraire, lui dit : « Voilà un billet que je trouve dans le livre que vous venez de me vendre. »

Il y a sans doute des hommes capables de cette générosité et de cette délicatesse, mais nous ne connaissons de pareils traits que de Marmier.

Empressé de venir en aide à des inconnus, il prodigue à ceux qu'il aime les preuves du plus affectueux attachement.

Dans les dernières années de sa vie il voit entrer

chez lui la fille d'un ancien professeur de rhétorique à Louis le Grand, M. F., un de ses vieux amis.

La visiteuse, presque une enfant, a un costume fort élégant. Marinier, croyant lui être agréable, lui en fait des compliments; mais elle l'interrompt avec une vive émotion, et lui raconte que pour lui donner sa toilette, son père, qui est sans fortune, a vendu son Horace, la belle édition qu'il tenait de la duchesse d'Orléans.

Marinier s'informe du nom de l'acheteur; impossible de le savoir; il court chez tous les bouquinistes pour découvrir le précieux volume.

La chasse dure huit jours; c'est à grand'peine qu'il finit par mettre la main sur le livre, qui allait être livré au hasard des enchères.

Il l'achète et le renvoie à son ami avec ces deux

vers d'Horace :

Paulo gaudere et bene rem gerere F.

Musa rogata refer....

qui, dans une traduction libre, signifient: « Muse, va, je te prie, dire à Paul F. de se réjouir un peu et de bien conduire ses affaires.

Il était difficile de montrer plus de bonté de cœur et de dévouement.

Cette bienveillance native qui le caractériseétait même parfois excessive.

Nous avons publié dans notre second chapitre, en parlant de ses poésies, une jolie pièce de vers qui a pour titre : Simple histoire. Elle avait été composée en 1866, à l'occasion de la Vie de Jésus, au lendemain de son apparition, alors que réfutations et protestations pleuvaient comme grêle sur l'ancien séminariste de Saint-Sulpice et sur son livre. Les deux premiers vers commençaient ainsi :

Dans ma maison demeure une brave servante Qui jamais ne lira Renan ni Michelet.

Plus tard, en 1870, Marinier devint membre de l'Académie française, Renan y entra à son tour en 1878. Lorsqu'en 1882 Marmier publia une nouvelle édition de ses poésies d'un voyageur, comme il était le plus poli, le plus doux des académiciens, il crut faire acte de bonne confraternité en supprimant dans ses vers le nom de Renan et en le remplaçant par celui de Rousseau. C'était trop de scrupules.

L'auteur de la Profession de foi du vicaire savoyard ne pouvait d'ailleurs pas être confondu avec Renan, il n'était pas athée.

Enfin Marmier aida de ses conseils, de son influence, beaucoup de gens. Le nombre est grand des écrivains qui eurent recours à lui pour obtenir une marque de distinction de l'Académie française, et qui n'eurent qu'à se louer de son empressement à leur être utile. Nous pourrions citer beaucoup de nos compatriotesqu'il fut heureux d'obliger, dont nous retrouvons les lettres dans sa volumineuse correspondance. La discrétion nous fait un devoir de taire leurs noms.

Son crédit, son influence, furent considérables, parce qu'il ne demandait jamais rien pour luimême et qu'il avait des amis dans tous les camps, la diversité des opinions politiques ne le gênant pas dans ses amitiés; il était lié, comme nous l'avons vu, avec M. de Pontmartin comme avec M. Jules Simon, avec M. Thiers comme avec M. de Cassagnac ou M. Edouard Hervé.

N'allons pas croire toutefois qu'avec cette bonté proverbiale il fût sans ennemis : ce serait peu connaître le cœur humain; il était arrivé à une situation enviable, il avait des jaloux et des rivaux même parmi ses compatriotes ; il avait pour adversaire (et c'est le plus bel éloge que l'on puisse faire de cet homme de bien) tout le clan

républicain, tous ceux que blessait la fermeté de ses convictions royalistes et chrétiennes. Un des plus gros et des plus ardents fut M. Sarcey, l'épicurien, qui l'attaqua en diverses circonstances avec plus ou moins d'esprit, à propos de sa nomination à l'Académie, à propos de sa candidature à la députa tion. Marmier ne daigna pas répondre.

Ajoutons que sa bienveillance native, dont nous venons de faire l'éloge, ne l'empêchait point d'être fort sensible aux mauvais procédés, de souffrir de l'ingratitude de ceux qu'il croyait ses amis, et d'exercer quelquefois contre eux une petite vengeance.

En voici un échantillon, dont nul ne contestera l'esprit :

Un jour il rencontra en bouquinant, le long de la Seine, sur les parapets studieux, un de ses livres à lui, livre qu'il avait donné lui-même à un confrère, à un ami, avec une dédicace qu'il avait jadis écrite de sa main.

L'ami avait accepté le livre, puis l'avait vendu sans se soucier de la dédicace.

Un peu peiné de sa découverte, Marmier rachète le volume, l'enrichit d'une couverture de

grand luxe et le renvoie à son ingrat confrère avec ce petit mot : « Peut-être le garderez- vous.... pour la reliure. »

Plein de douceur par goût, il savait au besoin se défendre et trouver des mots cruels.

Dans son livre Gazida, nous rencontrons, à côté d'une délicieuse ballade traduite du suédois, ces deux énigmes dont on ne chercha pas le mot trop longtemps, les deux serrures (ceci est une métaphore) s'ouvrant avec la même clef, et l'attaque étant dirigée contre un personnage ayant eu à Paris une notoriété.

Première énigme :

« J'ai lu dans le livre d'un homme d'esprit cet « axiome qui mérite d'être gravé sur les tables « d'airain de l'égoïsme : « Ce qui est autour de <r nous doit nous servir comme nous servent « diversement les choses physiques mises par la « nature à notre portée et à notre usage. Que « fait-on des arbres? On les abat et on en fait « des ponts. Il y a des êtres qu'il faut abattre, « les coucher, puis passer dessus : ils sont nés « arbres. »

« Il paraît que je suis né arbre. Un jour je me '< suis trouvé sur le chemin d'un habile homme

« qui aspirait à faire un riche mariage, dans une « maison où l'on avait confiance en moi, et très « innocemment je lui ai servi de pont. A l'aide « d'un beau petit masque de vertu et de désinté- « ressèment, et de plusieurs jolies scènes de comé- « die, il a décroché la dot, décroché le trousseau, « quelque chose de plus encore. Le tour a été « vraiment bien joué. Mon homme doit être satis- « fait de son succès ; il a une maison, des domes- « tiques ; il se promène dans sa voiture, et quel- « quefois il rencontre des gens qui le saluent. Je « suppose qu'il n'en demande pas plus. »

Deuxième énigme :

« — Ce beau chien! vous l'appelez Brisquet?

« — Oui. Il m'a été donné tout petit par un pê- « cheur de Terre-Neuve à qui j'avais rendu serai vice. J'avais d'abord envie de l'appeler Oscar, « à cause d'un méchant hypocrite que j'ai eu le « malheur de connaître; mais j'ai réfléchi qu'en « donnant à cette noble bête le nom de ce mauvais « garnement, c'est à elle, et non pas à lui, que je « ferais une injure, et je l'ai appelé Brisquet. »

Inutile de dire de quel Oscar il était question.

Les exagérations de langage déplaisaient fort à

ce lettré de bon goût que la nature avait doué dune rare rectitude d'esprit, et il ne se gênait point pour les blâmer.

C'est avec une parole railleuse et fine qu'il répondit à M. Henri Martin, l'apologiste de M. Thiers, qui avait osé appeler Jeanne d'Arc le « Messie féminin : » « Nous ne pouvons nous représenter en de telles formules la vierge chrétienne de Domremy, la sainte héroïne d'Orléans, l'envoyée de Dieu dans les calamités de la France. »

Enfin, dans le cœur de ce vieillard aimable et doux, fermentait cependant une haine profonde contre le naturalisme littéraire et surtout contre son principal représentant, Emile Zola. Admirateur du siècle de Louis XIV, il vénérait ses vieux auteurs classiques, n'admettait pas que la candidature de l'auteur de V Assommoir pût être accueillie par l'Académie, et l'accusait journellement de pervertir la langue. « L'Académie française, disait-il, est une maison de bonne compagnie, où les gens mal élevés, mal embouchés, ne peuvent, ne doivent jamais entrer. C'est la maison de Richelieu. Comment Coupeau y serait-il admis? Si Zola en franchissait le seuil, j'en sortirais pour n'y plus revenir. » Quand l'auteur de Germinal

vint lui faire sa visite obligée de candidature académique, il eut la franchise de lui reprocher d'avoir porté atteinte à la morale et au bon goût, et n'hésita pas à lui déclarer que son succès à l'Académie serait longtemps douteux.

La prédiction s'est jusqu'à ce jour réalisée.

Dans le cours de sa longue carrière, Marmier n'avait pas été toujours catholique, très fervent et très pratiquant, mais il avait été élevé par une mère pieuse, chrétienne convaincue, qui avait eu sur ses jeunes années la plus heureuse influence, il l'a dit lui-même.

.... Le langage d'une mère, (iràce au ciel, n'est jamais perdu ; Aux jours décisifs il éclaire L'esprit tremblant, le cœur ému 1.

Marmier avait ainsi conservé de son éducation d'enfant, de son milieu familial, le culte des vérités éternelles. Il savait beaucoup, mais sa science s'arrêtait en deçà des limites que la foi a tracées, et ne voulait pas s'aventurer au delà. Tous ses

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