‹ Xavier Marmier, sa vie et ses œuvresChapitre 16 sur 17 · Poésies d'un voyageur, p. 10Ô · texte numérisé non relu

Poésies d'un voyageur, p. 10Ô

livres, toutes ses lettres attestent ses sentiments de foi et ses convictions religieuses. En novembre 1853, il racontait à Gh. Weiss que la maladie avait ramené M. Magnien de ses études païennes à un fervent catholicisme, et il ajoutait : «Au fait, je crois que nous en viendrons tous là. Il m'arrive, dans mes moments de tristesse, de m'y sentir souvent très disposé. » Ces mots sont bien le reflet de son état d'esprit. Dans ses heures de silence, où la pensée l'entraînait loin des bruits du monde, il était bien véritablement chrétien, chrétien sinon dans l'église, du moins sous le ciel, en face de Dieu, dans le temple splendide de la nature. Plus tard, quand le temps jaloux et le nombre des années lui eut rappelé l'inanité de ce qui passe, l'approche de la mort, sa pensée se rattacha au Dieu que l'on avait prêché à sa jeunesse, auquel il croyait toujours; il devint un catholique pratiquant. Tous les dimanches il venait à Saint-Thomas d'Aquin s'agenouiller et prier avec ferveur. Le sentiment religieux, en apparence assoupi, se réveilla de plus en plus au soir de la vie; c'est à lui qu'il demanda le courage de l'adieu et ces confiances sublimes qui couronnent la vie de l'homme de bien.

Ses derniers jours furent pleins de résignation, de douce et tendre piété; il voulut confier à Dieu son âme, et fit de lui-même venir le prêtre, M. le curé de la Madeleine, un vieil ami qui était à Rome et qui, averti par télégramme, arriva en France en toute hâte. Gomme on faisait remarquer au malade qu'il n'y avait aucune urgence, il répondit : « N'est-il pas préférable que ce soit plus tôt que trop tard? » Il communia et reçut l'extrêmeonction. Il possédait toute sa sérénité, toute son aimable bonne humeur, s'entretint avec sa sœur de sa famille, pour laquelle il avait une si profonde affection, expliqua ses volontés dernières : « Si c'est la fin, dit-il à un de ses amis, j'aime mieux, pour ceux qui m'aiment, que ce ne soit pas long. » Il accueillit la mort sans crainte, sinon comme une amie, du moins comme une visiteuse attendue : il mourut avec l'espérance, fille de sa foi.

Dans son testament, il avait pris soin d'affirmer hautement ses croyances : « Je meurs, avait-il dit, dans la religion catholique, dans laquelle je suis né, dans laquelle j'ai été élevé par mes bons chers parents. »

Toutes les lignes de ce testament nous montrent

la bonté de cœur, la tendresse de l'éminent écrivain. Je ne connais rien de touchant comme ces dispositions dernières.

Il songe à sa mère, à ses anciens maîtres, à ses amis; il fait de nombreux legs à des institutions charitables. Il veut que son patrimoine, fruit d'un travail incessant, profite aux déshérités de la fortune.

Il veut qu'il profite aussi à ceux qui suivent la carrière des lettres; il donne à l'Académie française 30,000 francs, dont le revenu sera offert comme témoignage de sympathie à un écrivain dans une situation difficile. Il donne 10,000 francs à l'Académie de Besançon.

Il lègue « son crayon et son encrier d'or » à un poète d'un vrai talent, mais modeste, modeste comme lui-même, son ami; il a été un des plus chauds partisans de sa candidature académique ; il veut lui témoigner son affectueuse estime au delà des luttes de la vie.

Il n'oublie pas la ville où il est né ; il lui lègue ce qu'il apprécie avant tout, ses livres.

Il donne aux pauvres de sa paroisse ce qu'auraient coûté ses funérailles; il songe aux bouquinistes, dont il connaît la vie pénible.

Cette clause de son testament a paru quelque peu excentrique; on s'est étonné qu'il ait eu la pensée de leur attribuer une petite part de son héritage, 1,000 francs pour un dîner fraternel où ils se souviendraient de lui à l'heure où l'on porte la santé des vivants. Cette clause était ainsi conçue :

« En souvenir des heureux moments que j'ai passés au milieu des bouquinistes des quais de la rive gauche, moments que je compte parmi les plus agréablement mouvementés de mon existence, je lègue à ces braves étalagistes une somme de 1,000 francs.

« Je désire que cette somme soit employée par ces bons et honnêtes commerçants, qui sont au nombre de cinquante environ, à se payer un dîner et à passer une heure pleine d'entrain en pensant à moi.

« Ce sera mon remerciement pour les nombreuses heures que j'ai vécues intellectuellement dans mes promenades presque quotidiennes sur les quais allant du pont Royal au pont Saint- Michel. »

Comment ne pas comprendre cette libéralité faite avec tant de bonne grâce ? Marmier ne con-

naissait-il pas de vieille date tous ces étalagistes ? Ne leur était-il pas redevable des heures les plus agréables de sa vie ? Pour le savant chercheur de livres, les quais étaient sa véritable bibliothèque ; il le disait lui-même aux bouquinistes : « Ah ! mes amis, quel savoir j'ai puisé chez vous ! » Il les aimait comme il aimait les livres. Les bouquinistes ne s'attendaient pas à un souvenir de la part de l'éminent académicien, mais ils n'en ont pas été surpris; ils ont été surtout fort sensibles aux compliments dont ce léger don était accompagné.

Dans un de ses livres : Souvenirs de voyages, il avait écrit : « Il est bon de mourir dans le pays natal ; la poésie est là, planant sur le berceau ; la sincère et consolante affection au bord de la tombe, le combat parisien au milieu de la vie. » Ne pouvant mourir dans son pays, il voulut du moins y reposer. C'est à Pontarlier qu'il demanda à être inhumé.

Ses obsèques à Paris furent des plus simples ; ni deuil, ni harangues officielles, ni députations, ni même discours d'amis, le deuil du cœur, le vrai deuil, des prières, les pleurs de ceux qui l'avaient affectionné, ce fut toute la pompe de son

cortège. Beaucoup de personnages connus dans les arts, la politique, la littérature, suivaient le modeste convoi. Les bénédictions des pauvres qu'il avait secourus d'un large et dernier bienfait chantaient ses louanges.

Quelques jours auparavant, un autre convoi funèbre avait traversé Paris, celui de Renan, le grand sceptique, que l'on portait au Panthéon, auquel on faisait de solennelles et impies funérailles, parce qu'il s'était insurgé contre son Dieu. Quel contraste entre les obsèques superbes du révolté et celles du simple et sincère catholique qui avait voulu le corbillard du pauvre et avait si nettement affirmé ses convictions religieuses !

C'est encore l'humble cercueil du croyant qui a été salué avec le plus de respect.

L'héritier de Marmier fut son neveu, M. l'abbé Guichard, curé de Dole, le fils d'un magistrat vénéré, et qui continuera les œuvres de charité de l'éminent écrivain. Les pauvres n'y perdront rien.

On a dit de Marmier qu'il fut un homme heureux. Sans doute il eut une existence agréable, variée, facile, il réussit à vivre selon ses aptitudes, ses aspirations et ses goûts; il compta de nom-

breux amis, il eut le rare bonheur d'arriver à son jour, à son heure, de parcourir le monde quand les voyages n'étaient pas encore devenus distraction banale, à la portée de tous ; il vit enfin couronner sa carrière par le succès ; il semble que des fées bienfaisantes aient souri à son berceau et l'aient conduit prendre place parmi les immortels de l'Académie française ; mais son succès est dû à sa sagesse, à une vie laborieuse, à un mérite incontestable, à son culte de la vieille patrie, à son goût éclairé pour toutes les nobles choses du cœur et de l'esprit.

Il lui a fallu dépenser pour réussir beaucoup d'intelligence, une grande persévérance dans la volonté, une énergie rare clans le caractère; il lui a fallu une imagination vive et ardente, un grand fonds d'idées élevées et de sentiments affectueux, l'érudition la plus variée, la plus étendue; il a dû se livrer à des pérégrinations incessantes, courir sur tous les chemins de l'Europe, dans les steppes de la Russie et les pampas de l'Amérique, consacrer ses loisirs à apprendre tous les idiomes étrangers, à lire les meilleurs livres de la langue française et des autres langues anciennes et modernes.

La recette est des plus simples, à la portée de tout le monde ; pourquoi alors chacun ne la pratique-t-il pas ?

Saluons dans Marmier la science et le talent; inclinons-nous avec respect devant l'homme de bien.

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