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Weiss, Viancin, le recteur de l'Académie, M. Carbon, un conseiller à la cour de Dijon, M. Boissard, son parent, et beaucoup de ses compatriotes. Sa lettre à Weiss nous a été conservée.
« Le mariage est pour lundi, je vous attends à l'hôtel, à Pontarlier, dimanche soir, avec M. le recteur, Pérennès et Perron, puisque notre cher Viancin ne peut venir. Je compte sur vous comme sur un père dans cette solennelle occasion de la vie, qui me réjouit et m'inquiète, qui m'ouvre un nouvel avenir et rejette dans l'ombre derrière moi tout un passé jeune, poétique, aventureux, qui m'a tant de fois à tort ou à raison charmé, que je regrette comme on regrette un amour de cœur et d'imagination. Venez donc, cher Weiss, me tendre à ce moment suprême votre main amie. Tout le monde à Pontarlier vous désire et vous appelle, etc. »
Ce fut à Pontarlier jour de fête ; on fut reconnaissant à Marmier de sa fidélité à l'amour du sol natal.
Son bonheur ne fut pas de longue durée et une grande douleur vint traverser sa vie. Cette jeune femme à qui il avait voué toute l'affection de son cœur, il la perdit, ainsi que son enfant, après
une année de mariage. Un jour de deuil fit à jamais le vide à son foyer. L'épreuve fut cruelle. Le poète a voulu conserver le souvenir de cette femme aimée, gracieuse et mélancolique apparition d'un jour, image chère et sacrée. Il lui a consacré une page émue en tête de son volume sur les traditions, les paysages de la terre natale; ces vers sont connus et nous ne les citerons pas, nous donnerons seulement des extraits de deux poésies restées inédites.
L'une est datée de Genève, du mois de mai 1844 :
J'y suis venu sans toi dans ce pays si beau, Dont nous parlions souvent à l'heure fortunée Où tout s'offrait à nous comme un riant tableau, Et que nous devions voir ensemble cette année.
C'en est fait de la voix qui naguères encor Saisissait à la fois mon âme et mon oreille, C'en est fait à jamais de tant de rêves d'or ; Dans le pâle linceul maintenant tout sommeille.
Dors sous la froide terre, ô jeune et belle fleur, Si doucement éclose et si vite brisée ; Dors, avec les trésors de ta chaste candeur, Avec ton innocence et ta tendre pensée.
Heureux ceux qui s'en vont les premiers au cercueil, Pitié, pitié pour ceux qui doivent leur survivre, Pour ceux-là le repos, et pour ceux-ci le deuil, Le deuil dont nul espoir ici ne les délivre.
Heureux ceux qui s'en vont avec la paix du cœur; Dans le séjour de Dieu leur place est assurée. Toi qui revis déjà clans un monde meilleur, Oh ! souviens-toi là-haut de ceux qui t'ont pleurée.
Sa douleur s'exhale encore dans ces vers écrits à Berne en mai 1844 et restés inédits :
.... Tout est fini, Bonheur sans trouble, espoir sans crainte, Consacrés dans l'église sainte, Amour du cœur, amour béni.
D'abord l'enfant et puis la femme, La mort en un instant m'a pris Les deux êtres les plus chéris Les deux trésors de ma pauvre âme.
Mais non, c'est un cruel blasphème.
Quand l'œil s'éteint et quand le cœur Se ferme au monde, à la douleur, Tout n'est pas mort, ô Dieu suprême.
Il est un rayon immortel, Dont rien n'anéantit la flamme, Un esprit que le ciel réclame, Et qui doit retourner au ciel.
Non, tu n'es pas morte pour moi, O douce femme bien-aimée, Non, dans la tombe inanimée, Je n'ai point vu périr ma foi.
Je t'entends, je te vois sans cesse, Comme autrefois avec ardeur, T'inquiétant de mon bonheur Et t'affligeant de ma tristesse.
Si quelque pauvre tourmenté Sollicite la main qui donne, Je me rappelle que l'aumône Réjouissait ta charité.
Et si le mal et si le doute Quelque jour devaient me saisir, Vous les feriez évanouir, 0 vous qui veillez sur ma route.
Car à tout moment, en tout lieu, Je me dis : Oui, j'avais naguère Deux beaux anges sur cette terre, Et j'ai deux anges près de Dieu.
Le poète ne composait des vers qu'à de longs intervalles. Les voyages absorbaient la majeure partie de sa vie. Ses poésies étaient peu connues; en 1844, il les publia sous ce titre : Poésies d'un voyageur.
Le livre a été composé un peu au hasard, en marchant dans tous les sentiers, en parcourant l'Europe, à Vienne, à Stockholm, à Berlin. Le voyageur s'est mis en route, tout était espérance et joie, mais au milieu de sa vie aventureuse, au milieu de ses chansons de fête, le sentiment de cette douce tristesse que les distractions du voyage ne peuvent arrêter, le souvenir des amis absents, du coin de terre où le poète a passé son enfance, envahissent son esprit et parfois y jettent
le trouble. Le voyageur ne peut s'empêcher de donner un regret à sa patrie, à sa famille, à ses compatriotes qu'il a laissés en France et qu'il voudrait revoir.
Ce petit volume, c'est la vie du poète et de l'homme, rêves de jeunesse, désenchantements de l'âme, plaintes amoureuses, descriptions de la nature, riche écrin de petits poèmes, puisés comme autant de blanches perles dans cette eau limpide de la légende, tout se rencontre et se coudoie dans le livre ; partout s'y manifeste une fine et délicate intelligence des sentiments qui nous envahissent aux beaux jours de la jeunesse; il y a de plus cet esprit du cœur qui se retrouve dans la plupart des œuvres de Marmier. La nature est aussi pour le poète une source d'inspirations plus heureuses encore; ses descriptions sont riches de détails pittoresques et toujours empreintes de vérité; il a le don de la peinture, il a aussi le rare talent d'émouvoir, d'impressionner le lecteur. Nous ne citerons qu'un de ces courts poèmes où se révèle son talent de peintre, la sensibilité de son âme de poète.
Pendant l'hiver en Suède, à l'heure où vient la nuit, Souvent le voyageur n'entend plus aucun bruit, Nul oiseau dans les prés ne voltige et ne chante,
Nul ruisseau murmurant au vallon ne serpente,
Nul insecte ne passe en bourdonnant dans l'air :
La plaine entière dort sous son linceul d'hiver ;
Le vent dort dans les bois, le lac dort sous la glace,
Tout est inanimé, tout se tait dans l'espace.
Que si la lune alors, le long du ciel obscur,
Sous son disque mobile ouvre un sillon d'azur,
L'œil ne découvre au loin que la montagne blanche
D'où l'orage à grand bruit l'ait tomber l'avalanche,
La terre inhabitée et le triste sapin
Dont les larges rameaux pendent sur le chemin.
Mais quand on a marché quelques heures dans l'ombre,
Au revers du coteau silencieux et sombre,
Soudain on aperçoit la lampe du chalet,
Et la famille est là, la famille au complet :
Enfants, femmes, vieillards, près de la cheminée,
Oubliant les travaux de leur rude journée,
Tous unis l'un à l'autre et satisfaits de peu,
Regardant leur cabane et remerciant Dieu.
A l'heure où la nuit sombre enveloppe la terre,
Souvent j'erre au hasard dans le bois solitaire,
Et lorsque j'aperçois au haut de mon sentier
Le paisible chalet et son joyeux foyer,
Je sens que je suis seul sur la terre étrangère,
Et je m'en vais rêvant au foyer de mon père.
On le voit, l'œuvre est bien d'un homme de talent. Le poète excelle à encadrer une action ou une pensée dans quelques strophes dont la dernière se termine par un trait qu'on n'oublie plus. Ce trait est presque toujours sentimental, un écho du cœur. C'est à ses amis, à Sainte-Beuve, à Mi-
— il»; — chel Chevalier, au baron Pasquier, c'est à ses maîtres Victor Hugo et Lamartine que sont dédiés ses vers.
Mais il ne se contente pas d'aller chercher la poésie dans toutes les provinces du Nord, jusque chez les Lapons, de travailler les littératures de ces pays littérairement ignorés, qui étaient avant lui pour ainsi dire les forêts vierges de la poésie, il se souvient que son propre pays, la Franche- Comté, pour n'être pas située vers le cercle polaire, n'en est pas moins une province digne de ses études, et en 1845 il publie, sous ce titre : Souvenus de voyages, Franche-Comté, un livre curieux, que les Comtois reliront toujours avec bonheur, où nous retrouvons les traditions, les coutumes, les mœurs de notre province. C'est le paysage, l'histoire de notre pays qui se déroule dans une étude sur Besançon, dans les Montagnes du Doubs, la Vierge de Montpetot, la Vouivre, une Ascension au Sachet, Plaisirs d'hiver, la Source verte et le Chant du cygne. Dans tous ces morceaux, nous retrouvons le goût distingué, le vrai sentiment du pays natal, l'imagination poétique du brillant écrivain, du tendre enfant de la Fiiinche-Comté.
L'année 1846 voit paraître son voyage en Orient. Que de pages écrites sur ces merveilleuses contrées, et combien il était difficile de produire une œuvre intéressante et originale. Marmier comprend le péril, il écrit : « Il y a, je le reconnais, une sorte de présomption à vouloir publier un livre sur l'Orient. Pour me faire excuser, je tâche de passer entre ce qui a été dit et de tracer quelques lignes nouvelles. Si la joie naïve que l'on éprouve dans la composition d'un livre ne me trompe pas, j'espère publier deux volumes qui pourront encore rencontrer des lecteurs. Dans quelques semaines ils seront achevés, mais je n'ai pas assez de confiance en mes œuvres pour oser les lancer de par le monde au milieu des rumeurs électorales, et j'attendrai probablement l'automne. »
Ces lignes étaient du mois d'avril 1846. Le 4 juin de cette même année, il écrit encore à Weiss :
« Je vous enverrai un de ces jours une feuille de mon livre pour que vous me disiez ce que vous en pensez. On en est au second volume, mais je ne crois pas que je le publie avant le mois de septembre, à cause des rumeurs des élections. Si je
n'y entre pas de ma personne, je ne désire pas davantage y lancer mon pauvre innocent récit de voyage; il y resterait englouti. J'attendrai donc que la mer soit calmée, etc. »
Dans cette même année, l'Algérie tente notre infatigable voyageur. Comme toujours, il est à la recherche d'un paysage, d'une idée, d'un cadre pour un livre qu'il écrira au retour ; c'est sa principale préoccupation, utile pour son pays et peu fructueuse. Il est parti avec M. de Salvandy, et il envoie à Weiss un long fragment de son voyage, le 19 juin 1846.
Tout lui paraît curieux, malheureusement le temps lui manque, il ne fait que parcourir Alger, Constantine, Oran, et les sites de l'Afrique ont passé sous ses yeux comme les images mobiles et fugitives du kaléidoscope et ne lui laissent que de trop vagues, trop rapides impressions.
En 1847, il visite la Russie.
La révolution de 1848 le surprend à Paris et vient jeter le trouble, l'inquiétude dans sa vie laborieuse et paisible. Le 24 mars de cette même année, il dépeint à son vieil ami Charles Weiss la crise financière, la misère, l'agitation des esprits, le péril social, et ajoute : « Quant aux let-
très, hélas! c'en est fait pour longtemps, si ce n'est pour toujours. J'ai perdu mes plus douces joies, la joie de l'étude, car il n'y a plus d'études possibles au milieu d'une telle perturbation. Plus de livre à écrire, plus aucun de ces chers rêves qui naguère faisaient le charme de ma vie. Si on m'enlevait ma place de Sainte-Geneviève, il ne me resterait pas même ici un moyen d'existence... La perte des biens matériels est peu de chose, mais la perte de nos bonnes joies de cœur et d'esprit, qui nous en consolera? »
La démagogie déchaînait les mauvaises passions, mettait le gouvernement dans la rue, la presse sur la borne, l'éloquence dans les clubs, elle fermait les salons comme elle menaçait de fermer les boutiques. Marmier, qui était un patriote et un homme d'un goût délicat, veut échapper par un lointain voyage au spectacle des souffrances et des humiliations de sa patrie et part pour l'Amérique. Peut-être, pour oublier la république démocratique et sociale et trouver un peu de poésie et de calme, eût il mieux fait d'aller ailleurs. Aussi ne s'estimera-t-il heureux qu'au Canada, parce qu'il y rencontrera des vestiges de l'ancienne France, des traces de notre glorieuse
et passagère domination, une affabilité, une sociabilité, une politesse qui le reposeront des grossièretés et de l'égoïsme des Américains.
Le 29 décembre 1851 , une grande douleur vient le frapper au cœur ; son père meurt loin de lui , à Bourgfeld. Xavier Marmier est désolé de n'avoir pu lui dire un dernier adieu. Le fils tendrement aimé a conservé comme une pieuse relique la dernière lettre de ce père qui sentait la mort approcher, voyait avec effroi les révolutions se succéder, exprimait à son fils toute son affection, et qui, deux mois auparavant, écrivait dans ses « Souvenirs de famille » ces lignes touchantes : « Ces succès, cette conduite honorable de chacun de nos enfants, je les ai attribués aux prières de leur si bonne et si vertueuse mère ; ils sont en ce moment la récompense de sa constante sollicitude et de sa sainte vie ; ces succès ont contribué puissamment à améliorer nos faibles santés, la mienne surtout avait été fortement compromise, et me voici dans ma soixante-quatorzième année, soutenu par les soins de mon incomparable femme, de notre fille chérie, par les bonnes nouvelles de mes enfants, et surtout par l'union qui règne entre eux. Dieu veuille maintenir cette paix, cette
sympathie qui fait la force, la prospérité et le bonheur des familles ! »
La renommée, la réputation de Marmier va grandissant : elle grandit en France, elle grandit à l'étranger. En 1842, M. A. de Latour lui écrit: «Une dame de ma connaissance, qui arrive d'Allemagne et qui y a rencontré Edg. Quinet, a trouvé votre nom sur toute sa route; elle a vu aussi à Strasbourg des amis qui vous gardent un religieux souvenir; elle est connue à Paris et à Ntîuilly. » Ses livres, ses voyages, ont en effet conquis à Marmier une situation exceptionnelle; par la variété instructive de sa narration, par le choix chaste de ses tableaux, par le charme de ses récits il devient le touriste des foyers ; dans de nombreuses familles sa place se trouve marquée, il semble que ce n'est pas seulement un auteur, mais presque un ami. L'écrivain ne devient que plus fécond. Chaque année c'est un nouveau voyage et un nouveau volume.
En 1853, il se promène sur les bords de l'Adriatique, puis dans le Monténégro, puis sur les rives
du Danube, puis dans les montagnes du Caucase Ce qui le séduit dans ce voyage au Monténégro, c'est que ces régions sont pour lui et pour beaucoup de ses compatriotes vraiment nouvelles; c'est la terra incognito,. Il aurait mieux aimé, comme il l'écrit de Trieste à sa nièce, s'embarquer pour l'océan Pacifique ou pour les Antilles, mais n'ayant qu'un congé limité et trop peu d'argent, il a cherché ce qu'il y avait de plus curieux à voir dans notre vieille petite Europe, et il a trouvé le Monténégro, où il est arrivé avec plaisir, bien portant et bien recommandé.
En 1854, il fait paraître un volume de Nouvelles du Nord, sous ce titre : Les Perce-neige, puis des Nouvelles danoises, puis un recueil de contes choisis çà et là en différents pays. Weiss voudrait le voir puiser dans son propre fonds, et s'étonne de tant de traductions. Marmier s'en excuse et lui répond: « Oui, pourquoi tant de traductions? C'est ce que je me suis dit souvent aussi. Mais la lecture des livres étrangers m'entraîne, et quand je trouve quelques pages qui me séduisent, il me semble que je fais bien de les communiquer à ceux qui ne peuvent les lire dans l'original. Je me considère comme un botaniste
qui fait un herbier de plantes exotiques. Humble tâche ! direz-vous. C'est vrai : mais je puis me rendre cette justice que je n'eus jamais grand argent, et l'âge et l'expérience me portent de plus en plus aux modestes et patients labeurs. Qu'importe, si nous agissons selon nos forces, avec une bonne intention? »
En 1857, nouveau volume de contes russes sous le titre : Les Drames intimes. Marinier arrête là pour quelque temps ce travail de traduction. Un libraire qui lui témoigne de l'affection l'engage à faire un roman dans lequel il décrirait les phénomènes des nations septentrionales. Marinier hésite, refuse, puis accepte le conseil qui lui est donné. « Il lui faut, selon son expression, une besogne ; » celle-là occupera si assidûment son esprit qu'il l'a prise en affection. Et il ajoute : « Qu'en arrivera-t-il? Je ne sais. En tout cas, je la finirai, car depuis vingt ans je n'ai pas entrepris un travail que je n'aie réussi, vaille que vaille, à le terminer. » Son livre s'appellera les Fiancés du Spitzberg, et son héros portera le nom de Comtois. « Ne faut-il pas, comme il le dit lui-même, que la Franche-Comté entre dans tout ce qu'il fait? »
L'année 1858 s'écoule pour lui à Paris. Il termine son roman les Fiancés, et travaille sans relâche à un « scélérat de livre sur l'Allemagne, » qu'il s'est engagé à terminer pour le mois de septembre. L'éditeur de cet implacable volume est un Franc-Comtois. L'œuvre se composera de deux parties : dans l'une il étudiera la partie méridionale de l'Allemagne ; la seconde sera consacrée à l'Allemagne septentrionale.
L'Allemagne attire l'infatigable voyageur ; elle lui apparaît comme une de ces vastes perspectives qu'on aperçoit sous un ciel d'azur, peuplées d'images féeriques; c'est pour lui, selon son expression, une sorte d'Atlantide lumineuse et paisible dans le tourbillon du monde, une terre privilégiée où plane encore Astrée, la fidèle déesse, dont l'idiome résonne à son oreille comme une musique nouvelle, et où tout ce qui l'entoure se transforme dans ses rêves en fictions idéales.
En 1859, il entreprend un roman où il nous décrit le Canada, sous le titre Gazida; il écrit à Weiss en mars 1860 : « Je vous envoie un récit de fantaisie, où il n'y a ni drame ni action, et où à tout instant, par une pente naturelle, je retombe dans les descriptions de voyage. Bien sincère-
ment, je ne crois pas qu'il puisse avoir de succès, mais il m'a chaque jour occupé ; il m'a fait passer très agréablement quelques mois; n'est-ce pas une assez grande récompense de travail? »
L'Académie française avait couronné les Fiancés du Spitzberg et Gazida, mais Marinier n'était pas homme à s'endormir sur ce lit de roses ; il a parcouru la Suisse maintes fois, il veut y retourner encore pour écrire sur ce merveilleux pays un grand et beau livre orné de bonnes gravures.
Il voudrait en toutes choses consulter son excellent ami ; il lui écrit : « J'ai fait une trentaine de pages qui ne sont qu'une entrée en Suisse par Lons-le-Saunier, Saint-Laurent, Morez, qui intéresseront moins nos concitoyens qu'un récit de voyages en des pays lointains. Si je pouvais vous lire ces trente pages, vous me donneriez votre avis. Je serais tenté de vous les porter, etc. »
Weiss l'encourage, et Marmier est profondément reconnaissant ; il le remercie de son inépuisable bienveillance : « Tout ce qui me vient de vous, lui dit-il, critique, blâme et conseils, m'est précieux ; j'en ai grand besoin, ainsi que d'un peu d'encouragement semé par vous dans ces champs que je la-
boure depuis trente ans avec amour sans grande moisson, mais très ferme à ma chère charrue. »
Le livre se termine lentement, ce qui désole Marmier, qui écrit encore : « Mon volume ne s'avance pas si vite que je le voudrais. Hélas! cher ami, je deviens vieux, et je ne travaille plus si aisément qu'autrefois. La nuit, j'emporte dans mon lit la préoccupation des pauvres pages que j'essaie d'écrire ; de cette préoccupation résultent des insomnies qui le lendemain me rendent le labeur difficile. Quelle triste chose que d'avoir toujours devant soi son petit champ à cultiver, et de ne plus posséder la même force pour y conduire sa charrue. »
En réalité, Xavier Marmier était à cette époque dans toute la vigueur de son talent, dans toute la plénitude de ses facultés; si la maladie vient l'assaillir, elle n'est que de courte durée, ce qui ne l'empêche pas d'en gémir et de se dire vieilli et infirme; citons à ce sujet une de ses jolies lettres :
« Il y a longtemps que je ne vous ai écrit, mon
cher ami,
Les ans en sont la cause.
Les ans et les infirmités. Une vieille bonne bronchite m'a obligé à aller chercher un remède dans
les montagnes du Dauphiné; voilà ce que nous devenons. Autrefois je voyageais pour apprendre à connaître des peuples étrangers, pour étudier de nouveaux idiomes et de nouvelles poésies ; à présent, je voyage pour étudier les principes de l'hygiène et consulter des médecins. Autrefois, je chantais les eaux limpides où le ciel se mire, les eaux mystérieuses près desquelles il est doux de s'asseoir avec une Ghloé ou une Amaryllis. A présent, si je faisais encore des vers, je chanterais les eaux empestées de soufre qui apaisent le catarrhe et guérissent le larynx. Voilà ce que c'est que de nous. Je ne sais quel ambitieux épicurien disait qu'il voudrait être femme de quinze à vingt-cinq ans, homme de vingt-cinq à quarante-cinq ans. Et ensuite ? lui demandait-on. — Ensuite, cardinal.
« Moi, je n'en demanderais pas tant, je voudrais seulement rester homme un peu plus longtemps. »
De ces promenades, de ces livres, Marinier revient à la littérature d'imagination, et publie toute une série de romans délicats, d'un ton moral dans leur grâce mondaine : Hélène et Suzanne, puis l'Avare et son trésor, une jolie histoire allemande ; un jeune homme, un peintre dessine le portrait d'une église, une jeune fille passe, le jeune
homme l'aime tout de suite ; il revient quelques mois après, fait demander la main de Gabrielle, on la lui donne, ils se marient, ils sont heureux.... Ce n'est pas la fin, ce n'est que le premier chapitre; le vrai roman, c'est l'histoire des enfants de Frédéric et de Gabrielle; l'auteur prouve, à la grande joie de ses lectrices, que les mariages sont écrits dans le ciel.
Il y a dans son livre de l'idéal, du lyrisme, c'est un peu démodé ; mais il y a de la poésie, de charmantes descriptions.
Marmier persiste dans le roman honnête, et, en 1864, donne au public les Mémoires cl un orphelin, le Roman d'un héritier, et, en 1866, Y Histoire d'un pauvre musicien.
Les Drames du cœur, les Hasards de la vie, les Voyages de Mis, Contes et légendes, suivent toute cette série de volumes.
Marmier avait promené ses lecteurs dans toutes les parties du monde civilisé, et avait écrit des poésies, des récits de voyage, des traductions, des œuvres littéraires ; il avait enseigné aux voya-
geurs de la seconde moitié du siècle l'art de prendre des notes et de publier des livres intéressants, de saisir le caractère d'un peuple. Il avait vulgarisé en France les littératures étrangères. Il y avait là, à ce qu'il semble, des titres suffisants pour s'asseoir dans un fauteuil d'académicien. C'est le but, l'ambition de Marinier.
Il était, on peut le dire, un peu de la maison; ses voyages, ses descriptions des régions du Nord que l'on ne connaissait guère avant lui, si ce n'est par les récits des hommes de science ou des navigateurs, lui avaient concilié les sympathies de l'Institut. Depuis longtemps l'Académie décernait des prix au jeune écrivain; bien mieux, les immortels mettaient parfois à contribution les finances de leur docte assemblée, et en tiraient de quoi subvenir aux frais d'une excursion en Islande. Protégé par les académiciens, bercé en quelque sorte sur leurs genoux, recommandé par des duchesses, des douairières du faubourg Saint- Germain, il semble qu'il lui était facile de franchir le seuil sacré.
C'était tout le désir de Weiss, qui, dans une lettre du 5 janvier 1844, lui disait : « Je suis fâché que vous ne soyez pas sur les rangs pour
les places vacantes à l'Académie française, et j'aimerais mieux vous y voir entrer qu'à la Chambre des députés; mais j'espère que ce sera pour plus tard. Il est très bien d'être modeste, mais il est fort utile, quand on veut faire son chemin, d'avoir conscience de sa valeur. Eh ! voilà que je me surprends à vous prêcher l'ambition ; ce n'est cependant pas là mon plus grand défaut; mais si je n'ai jamais eu d'ambition personnelle, j'en ai eu toute ma vie pour mes amis, que je voudrais voir arriver tous aux premiers emplois, dans l'intérêt de leurs familles et pour la plus grande gloire du pays. »
Marinier erre à travers le monde, et ne songe point à suivre les conseils de Weiss ; pour lui. vivent les voyages, avec leurs fatigues et leurs dangers, avec l'imprévu et l'espérance ; vivent les voyages avec leurs rencontres de chaque jour! D'autres les maudiront et apprécieront le calme du foyer, les charmes de leur pays, les douceurs de la vie de famille ; à chacun son bonheur. Pour Marmier, les ruines des monuments, l'éternelle beauté de la nature, les impressions et les études nouvelles, les nuits sur les mers orageuses, les caravanes du désert entraînent son esprit et en-
chaînent ses regards. Le besoin de mouvement et une curiosité inquiète le poussent vers des pérégrinations lointaines. Nous comprenons ses joies, son ravissement et ses triomphes ; il semble prendre possession en souverain de tous les pays qu'il visite ; la nature entière paraît lui appartenir, c'est son parc, c'est son domaine, c'est son royaume, comme le dit Marmier lui-même : « Il est une royauté facile à acquérir, c'est celle du voyageur dont parle Bûckert : le monde dans toute son étendue appartient au voyageur qui s'en va par monts et par vaux. » Cette gaieté aimable, cette charmante liberté d'esprit accompagnait Marmier dans toutes ses plus aventureuses excursions.
Mais, en 1865, l'occasion d'arriver parmi les immortels lui paraît bonne, et il écrit au confident de ses pensées intimes : « Il est possible que je pose ma candidature; j'ai longtemps été invité à faire cette tentative ; je me sens à présent en assez bonne disposition pour m'y décider, c'està-dire très calme et très résolu à ne point y engendrer ni un grief, ni une arrière-susceptibilité, ni un ressentiment. On me témoigne de toutes parts une bienveillance dont je suis touché, et en
même temps on me dit que je ne dois pas espérer en un premier essai plus de trois ou quatre voix ; je n'en demande pas plus. La semaine prochaine, ma décision sera prise; je ne suis point tourmenté du désir d'entrer à l'Académie, je tiens avant tout à ne pas faire une fausse démarche et à ne pas importuner les personnes qui veulent bien me donner un témoignage de sympathie. »
Le 10 avril de cette même année il ajoute : « Un jour est venu où je devais avoir sept ou huit voix. La subite invasion de mon ami Paradol a tout bouleversé. Il s'agissait de livrer une bataille pour et contre lui, et dans cette lutte ardente, des combattants des deux camps qui voulaient me donner leurs suffrages ont dû ajourner à des circonstances plus paisibles leurs bienveillantes intentions; j'ai donc eu seulement, à un premier tour de scrutin, deux voix, celles de M. Lebrun et de AI. de Laprade, et à un autre celle de M. de Ségur. Mais je suis bien content de ce résultat, très content de n'exciter par là aucune jalousie, très content de n'avoir entravé aucune combinaison, de n'avoir importuné ni fatigué personne, et de rester, après cette bataille, l'ami des vainqueurs et des vaincus. On dit qu'on n'a jamais vu un can-
didat plus calme, plus courtois et moins exigeant que moi. Je crois que cela me fait une bonne note, et comme je n'ai eu que trois voix, il est probable qu'à une autre élection, je monterai encore quelques échelons de cette échelle de Jacob au lieu de la redescendre. Je crois que les mauvais exemples doivent nous servir comme les bons ; j'ai vu tant de gens se désoler et désoler les autres par d'âpres susceptibilités que j'ai pris la résolution d'échapper autant que possible à ce danger, et voyez : en toute occasion je ne manque pas de célébrer les gloires, les charmes, les vertus de Besançon, bien qu'à Besançon pas un journal ne me fasse la grâce d'annoncer un de mes livres, etc. » Quelques années s'écoulent, ce qui est beaucoup pour un candidat qui est en bonnes relations avec M. Thiers et en excellentes relations avec les orléanistes, à une époque où les orléanistes sont maîtres des élections académiques. Le 19 mai 1870 il est élu contre M. de Lornénie. On lui tient compte de son mérite, de ses longs et remarquables travaux. Sa fidélité à la monarchie lui procure aussi les suffrages de tous ceux, et ils étaient nombreux, qui dans leur cœur avaient conservé son culte. Sa nomination était le but de
sa vie, il ne dissimule pas sa vive satisfaction. Le palais Mazaiïn était pour lui la terre promise, ou pour mieux dire, la terre qu'il s'était promise, dès ses plus jeunes ans, comme il l'avoue luimême dans son discours d'installation. Weiss est aussi heureux que le nouvel élu, et s'empresse de lui écrire : « Votre élection est un sujet de joie pour moi, pour tous ceux qui vous connaissent et qui vous aiment, dont le nombre est plus grand que vous ne l'imaginez. » Mais de dures, de cruelles épreuves viennent, trois mois plus tard, l'assaillir et le désespérer; Marmier assiste à Paris à nos désastres, à nos humiliations, aux crimes qui déshonorent la patrie. Il voit le siège de Paris, la Commune, la démagogie triomphante. Toutes ces calamités, toutes ces hontes affligent profondément son cœur de patriote et de Français.
A l'Académie, il remplaçait M. de Pongerville.
Dans son discours de réception, le voyageur par excellence eut ainsi à raconter la vie d'un homme qui n'avait jamais quitté son jardin ; le causeur recherché des salons eut à louer un ami de la solitude ; spiritualiste et chrétien, il eut à étudier un libre esprit, admirateur de la philoso-
phie du dernier siècle; il s'acquitta de sa tâche à merveille, et son discours fut goûté et applaudi.
L'écrivain comtois donna un souvenir à sa province ; il exprima le regret de ne plus trouver sur les bancs de l'Académie quelques-uns des hommes illustres dont la bienveillance fut son premier appui, M. de Salvandy, M. de Mole, M. le duc de Broglie, M. le duc Pasquier. Arrivant à l'éloge de M. de Pongerville, il le fit d'un mot : « Ceux qui l'ont connu l'ont aimé. » Puis il s'occupa de son œuvre littéraire, de la traduction de Lucrèce, de Virgile et de Milton, ses trois auteurs favoris; de Lucrèce, il développa le système philosophique, esquissa à grands traits la sombre figure du poète latin debout dans l'orgueil de son athéisme, contemplant comme d'un rivage escarpé les orages de la guerre civile qui désole sa patrie. Il apprécia d'une manière délicate l'Énéide, « qui forme une chaîne d'or entre la poésie païenne et la poésie du christianisme. »
Il prit soin de semer dans son discours des mots heureux, quelques anecdotes amusantes, celle-ci entre autres : « M. de Pongerville avait obtenu la faveur de dédier et de présenter son livre à Louis XVIII, qui était, comme on sait, un
souverain fort lettré, aimant surtout les écrivains classiques et se plaisant à les citer dans ses entretiens.
« Le spirituel monarque reçut très gracieusement le jeune traducteur, et lui parla de la beauté des vers de Lucrèce avec un goût parfait. Enhardi par cet accueil, M. de Pongerville lui dit : Puisque Votre Majesté connaît si bien l'auteur de la Nature des choses, j'espère que, si elle admire le poète, elle n'est pas hostile au philosophe.
— Chut ! répliqua Louis XVIII avec un fin sourire, le roi nous entend. »
Un public d'élite était venu écouter le nouvel académicien ; la salle était comble, les princes en grand nombre : le comte et la comtesse de Paris, le duc et la duchesse de Nemours, le duc d'Aumale, son fils, le duc de Guise, la princesse Marguerite, la duchesse de Chartres, le duc d'Alençon.
Dans sa réponse, M. Cuvillier-Fleury sut juger avec esprit les mérites de l'écrivain et rendit hommage à sa sincérité, à sa bienveillance, à son érudition, à l'honorabilité de sa vie.
Sous la coupole de l'Institut, Marmier fut bientôt aussi aimé que vénéré ; il y exerça une influence
discrète mais considérable, due à son caractère autant qu'à son influence et à son talent.
C'est en décembre 1871 que Marmier prononçait son discours de réception ; dans cette même année, il reprend sa plume de voyageur, de traducteur et de romancier et publie deux volumes de traduction, l'histoire d'un patriote, d'un héros, Robert Bruce, Récits américains, Trois jours de la vie d'une reine, des légendes, des nouvelles, des contes, des voyages : En pays lointain, la Vie dans la maison, les États-Unis, la Maison. N'est-ce pas là une existence des plus laborieuses, des mieux remplies?
En 1876 l'infatigable et consciencieux écrivain consent à quitter sa vie de travail pour courir les aventures de la carrière politique.
Déjà en 1846 il avait eu la pensée d'arriver à la Chambre, tout en comprenant combien il regretterait, en cas de succès, de quitter sa douce existence de voyageur et de lettré.
« Cette malheureuse affaire de députation m'a déjà donné plus d'ennui qu'elle ne vaut, écrivait-il le 2 mai 1846. La lutte me promet moins de chances de succès que jamais.
« La lutte, même pour un pauvre rêveur tel que
moi, est encore une pénible nécessité. Cependant si on s'est engagé envers moi , je me suis aussi engagé, et si mes amis persistent dans leur première intention, je ne puis les abandonner au moment d'une bataille où c'est à moi à recevoir les premiers coups. Les choses en sont là, j'attends, et quand j'aurai encore interrogé çà et là ceux qui veulent et ceux qui ne veulent pas, je verrai le parti que je dois prendre; mais ne craignez pas de me dire toute votre pensée à cet égard, elle sera toujours celle d'un cœur bienveillant, d'un esprit droit, et fût-elle contraire à mes vœux, je ne l'en recevrais pas moins avec reconnaissance. » Weiss fut d'avis de ne pas continuer la lutte. M. Auguste Demesmay était, dans tout l'arrondissement, entouré d'une grande notoriété. Il avait renouvelé devant la Chambre la proposition déjà habilement préparée par Théodore Jouffroy, relative au dégrèvement du sel. La Chambre avait accueilli cette proposition et voté le dégrèvement, mais la Chambre des pairs n'avait pas encore statué. Les habitants des campagnes savaient gré à M. Demesmay de son dévouement à leurs intérêts, ses électeurs désiraient le réélire, ne fût-ce que pour lui laisser l'honneur de son succès ou la res-
ponsabilité d'un échec, à la législature prochaine. Marmier écrivit d'Alger une lettre annonçant son désistement.
Plus tard on eut encore recours à lui : il s'empressa de répondre : « Je n'ai nulle envie sérieuse de me mettre sur les rangs pour la députation. J'en ai assez des troubles perpétuels du pays. Je n'irai pas me créer encore de nouvelles haines, et me jeter dans de turbulentes intrigues. Au milieu de tous les événements qui nous affligent, je n'ai qu'une pensée constante, celle de me tenir à l'écart de ces luttes orageuses, à l'écart des folles passions qui troublent les têtes, de rester, s'il se peut, oublié. »
Et pourtant, en 1877, ce philosophe sage et prudent se laissa désigner comme candidat.
Mais il le faut dire, c'était de la part de Marmier un acte de dévouement et un véritable sacrifice. On était alors sous l'empire du scrutin d'arrondissement, et seul l'arrondissement de Pontarlier n'avait pas de représentant. On ne pouvait lui en choisir un plus honorable, peut être n'en pouvaiton rencontrer un possédant moins les aptitudes, l'ardeur, la passion nécessaires alors pour soutenir la lutte.
Confiant dans le bon sens des paysans, Marmier leur adressa une circulaire longue et pleine de périodes harmonieuses, développant cette pensée que le centre gauche était impuissant dès qu'il voulait gouverner, que si l'on consultait son histoire depuis 1789, il donnait la main aux Jacobins pour renverser, puis disparaissait degré ou de force devant ses dangereux alliés : il parla de l'air pur des montagnes, de l'arôme des sapins, et fit un tableau fort noir du radicalisme; il oubliait que dans une lutte électorale, il faut surtout frapper fort et le plus brièvement possible, qu'à la veille d'une élection les campagnes sont inondées de brochures et de journaux que les électeurs ne lisent guère et que le petit verre du dimanche au matin décide du succès. Ses amis n'osèrent commettre le sacrilège de couper les ailes à cette poésie si douce, mais ils lui conseillèrent de l'abréger; on en laissa encore trop.
Le succès paraissait tout d'abord facile. Le candidat conservateur luttait contre un homme qui avait été successivement orléaniste, républicain, bonapartiste absolu, bonapartiste libéral, re-républicain, toujours versatile, changeant au gré du vent qui souffle, toujours prêt à baiser la main du
maître. Gomme aptitude, comme élévation d'esprit, comme intelligence, pas de comparaison possible entre les deux candidats. Mais Marinier n'était plus guère de Franche-Comté, il n'y venait qu'à de rares intervalles, il y était peu connu des générations nouvelles. On le suppliait d'arriver sur le champ de bataille ; il ne se hâtait pas. M. le duc de Saint-Aignan lui écrivait : « Vous passerez comme une lettre dans la boîte, si vous le voulez; mais il faut que vous le vouliez et que vous agissiez en conséquence.
« Agir, c'est vous montrer. On veut vous voir. Comment résister à ce désir si naturel et que je comprends si bien? Si j'étais électeur à Pontarlier, je ne vous quitterais pas des yeux , je vous entraînerais non de droite à gauche, mais toujours sur cette ligne droite qui est la vôtre, qui demeurera la vôtre, quoi qu'il advienne, car après tout, vainqueur ou vaincu, elle vous conduit au seul but vers lequel de braves cœurs se dirigent invariablement.
« Allons, en avant, mon cher ami, en avant sur Pontarlier. Vous ne trouverez pas de rivaux conservateurs par les chemins que vous aurez à parcourir.
« Il est pénible de se jeter dans la mêlée au lieu de se rendre en Australie ou ailleurs, ou encore de se renfermer rue Saint-Thomas d'Aquin ; mais on n'est pas pour son plaisir en ce monde, et moins que jamais, en l'an de grâce!! 11.
« Mille amitiés. »
Marmier finit par se mettre en route, mais trop tard; il eût préféré partir comme autrefois pour faire le tour du monde; les défections se produisirent ; on lui reprocha d'avoir acquis trop de notoriété, d'avoir beaucoup voyagé, beaucoup écrit, beaucoup travaillé; son adversaire n'avait jamais rien écrit; Marmier échoua. L'arrondissement de Baume donna seul la majorité au parti conservateur. Toutefois, les adversaires de Marmier triomphèrent sans tapage, et son nom resta respecté et sympathique.
Marmier n'avait pas à regretter son échec. La victoire eût détruit son repos, compromis sa santé et l'eût détourné de ses travaux littéraires qui étaient sa vie. Il avait souffert de ses courses à travers monts, de ses luttes avec le suffrage universel, des trahisons de quelques personnes qu'il considérait comme dévouées. Combien le petit coin du feu lui sembla bon après cette rude cam-
pagne! Comme il fut heureux de s'y blottir et de retrouver, dans son aimable ville de Paris, les poulets mignons des duchesses, les billets parfumés des marquises, les imprimés de l'Institut et la prose de ses nombreux amis ! 11 se remit au travail. « Le travail, disait-il, est encore un bon refuge. » L'âge se faisait sentir, mais ne lui enlevait point sa sérénité d'esprit. Il était d'ailleurs sans rancune et ne songea jamais à se plaindre de l'ingratitude des hommes et en particulier des procédés de ses compatriotes, au milieu desquels il voulut dormir son dernier sommeil. « Je n'ai rien à reprocher à mes chers Pontissaliens, disait-il gaiement, ils m'aiment beaucoup, mais nous ne parlons pas la même langue politique. Je suis resté fidèle à mes convictions de 1830, je suis trop vieux pour changer ma cocarde. »
Plus tard, en 1885, lors d'une élection législative départementale, on le supplia de se laisser porter sur une liste conservatrice où figuraient un général, un colonel de l'armée territoriale, un ancien sénateur, un ancien député ; on lui fit remarquer qu'un immortel compléterait admirablement cette liste; toutes sollicitations restèrent vaines : Marmier répondit que ce serait
pour lui un grand honneur d'être associé à une noble entreprise, mais que son âge ne lui permettait plus d'aussi grandes fatigues.
En réalité, il n'était guère fait pour la députation, ni pour les fonctions publiques; fort économe de son temps, il eût souffert de le voir absorbé par toutes les tribulations imposées au candidat et au député qui devient, à notre époque, le mandataire obligé, l'homme lige de ses électeurs ; puis avec la députation, plus de voyages lointains, plus de poésies, plus de livres écrits au caprice de la plume. Quant aux fonctions publiques, qui demandent de l'assiduité, une régularité d'habitude, un esprit de soumission et de dépendance envers des chefs hiérarchiques, il ne les rechercha jamais, pas plus que la fortune, que ses goûts modestes ne lui rendaient point nécessaire. « Je n'ai plus aucune ambition, écrivait-il, ni ambition d'honneurs, ni ambition d'argent, pas d'autre que celle de vivre autant que possible dans la jouissance du travail, dans l'estime des braves gens. Au temps où nous vivons, avec mon humble nature, je suis convaincu que je ne puis avoir de vraie dignité et de vraie indépendance qu'à la condition de renoncer à tout et d'y renoncer sans regret. »
La notoriété qui l'entoure, ses succès littéraires, ne l'ont point grisé, il est modeste et doux comme aux jours les plus pénibles de son passé : il évoque ses souvenirs, il dédaigne la popularité, il se replie sur lui-même pour repasser les années vécues et voir couler les années qui nous guident vers la mort, il vit confiné dans son logis, au milieu de ses livres, entouré de ses amis.
En 1879, il eut cependant comme académicien une grande journée.
M. Emile Olivier ayant refusé, après la mort de M. Thiers, de retrancher un passage de son discours, Marmier fut appelé, comme chancelier, à recevoir dans cette compagnie M. Henri Martin, qui succédait à M. Thiers; il accepta, malgré les conseils de quelques-uns de ses amis, la mission qui lui incombait, mais sous condition de ne froisser aucune de ses convictions et, en faisant l'éloge de M. Thiers, de ne parler que du littérateur et de l'homme privé ; il l'avait beaucoup connu ; il apprécia, avec un sentiment de sympathie, l'ami dévoué, le causeur spirituel, le travailleur infatigable et l'écrivain ; son discours est l'œuvre d'un homme de cœur et d'esprit; pas un mot de politique. Marmier rappelle que l'his-
torien de la Révolution et de l'Empire avait écrit en 1848 un livre sur la propriété pour combattre les théories du socialisme et du communisme ; quant à la politique, il se borna à ces lignes spirituelles dans leur laconisme : « Gomment oserais-je toucher à de telles questions, moi qui n'ai jamais fait que de la politique de sentiment à une époque où la politique n'accepte guère les idées contemplatives? »
Il ne se dissimulait pas les difficultés de sa tâche, mais comme il le dit, il faut toujours tâcher de faire son devoir. Il s'attendait à être attaqué par tous les partis, il ne reçut que des témoignages d'estime, de sympathie, et les journaux républicains eux-mêmes lui décernèrent des éloges. Il n'y eut que Mme Thiers qui ne lui donna pas le moindre signe d'assentiment. Elle aurait voulu que la tâche fût confiée à M. Jules Simon, qui aurait été heureux de faire l'apologie, non du littérateur et de l'écrivain, mais de l'ancien ministre de la monarchie, du président de la république.
A partir de cette anné 1879, Marmier ne quitta plus guère Paris, et son existence si nomade et si agitée finit de la façon la plus sédentaire et la plus paisible.
A cette époque, les Canadiens voulurent fêter le centenaire de la fondation de la Société royale, qui était, dans leur pays, le corollaire de l'Académie française et de la Société royale de Londres, et demandèrent à l'Académie de se faire représenter à cette solennité littéraire. Marmier, qui avait habité le Canada et y avait laissé de nombreux amis, était naturellement désigné au choix de ses confrères : « L'Académie, écrit-il, m'a à l'unanimité confié la mission demandée ; je suis vieux, et le voyage est un peu long; mais il m'a semblé qu'on ne pouvait refuser ce témoignage de sympathie à ce Canada qui nous est resté si attaché. Il m'a semblé qu'il y avait là un devoir pour moi envers le Canada, envers l'Académie et envers moi-même; on me dit que cette mission est un grand honneur; je le crois, mais mes bons parents ne sont plus là, et c'était surtout pour eux que je désirais obtenir quelque distinction. »
De leur côté, les Canadiens souhaitaient donner à Marmier une haute marque de leur respectueuse sympathie; ils le considéraient avec raison comme leur protecteur littéraire, ils l'auraient fêté à en mourir ; malheureusement, Marmier dut se résigner au repos, grave détermination dont il fut
profondément affligé : « C'est dommage, disait-il, j'avais une si belle mission à remplir et un si magnifique voyage à faire; mais je n'ai plus vingt ans, et le mois de mai est un des plus mauvais de l'année. » Plus tard, lorsque la santé lui revient, il écrit encore : « Ma santé est meilleure et parfois je regrette de n'être pas au Canada. Ce qui me console, ce sont les journaux qui me viennent de là-bas, qui annoncent mon arrivée et les fêtes que l'on me prépare. Je frémis en songeant à tous les dîners auxquels j'aurais été invité. » C'est à peine si à partir de cette époque il quitte Paris pour quelques jours. «La Providence, écrivait-il, ne veut plus que je voyage puisqu'elle n'a pas voulu que j'allasse en Amérique. »
Quand il se croit contraint de renoncer à ces courses lointaines qui ont fait le bonheur de sa vie, il continue à s'intéresser à ceux qui prennent après lui le bâton de pèlerin pour quelque promenade autour du monde ; il voyage par la pensée avec les grands voyageurs de son temps en lisant leurs récits, en nous donnant ses impressions personnelles sur les découvertes des intrépides navigateurs ou explorateurs.
Son livre En pays lointains est une étude sur
les voyages de MM. de Hubner, de Carné, Francis Garnier, Livingstone, Jurien de la Gravièreet sur celui du docteur Hayes au Groenland. Marmier sait très bien mettre en relief les côtés saillants de ces intéressantes excursions. Le voyageur actif a disparu, l'amateur, le conteur de voyages reste avec tout son talent.
La fin de sa vie est consacrée à ses amis, vie calme, modeste, paisible, loin du bruit ; quel contraste avec les années de sa jeunesse ! Plus d'excursions lointaines, plus de ces agréables relations dans un monde où il était autrefois apprécié, choyé, aimé; il ne quitte plus guère son foyer ; il lui reste des amis fidèles et sûrs ; mais chaque jour amène des vides : « Il faut bien, dit-il, que je me déracine. » Lorsqu'il perd le duc d'Estissac, avec lequel il avait eu d'agréables rapports, il écrit : « Ainsi s'en vont peu à peu tous les gens que je me plaisais à voir au temps où j'allais dans le monde, je n'aurai bientôt plus un seul contemporain. »
Dans une autre lettre, il ajoute : « Je reçois encore beaucoup de gens de l'ancien temps qui viennent à moi avec bonté, d'autres plus jeunes. » Il a pour amis ses livres, et il a le bonheur de
pouvoir les lire sans fatigue. « Je ne suis guère de ce monde, dit-il, je voudrais seulement y écrire encore quelques pages et y laisser quelques bons souvenirs. » Les années s'écoulent ainsi rapides, dans la jouissance des fruits de son labeur, dans la tranquillité sereine et grave du fauteuil académique, dans la satisfaction des témoignages d'estime ou de distinction qui de toutes parts lui sont accordées ; il remercie la Providence de lui avoir donné une aussi longue vie. Il écrit à son neveu, à celui qu'il appelle le doux Xavier et qui a consacré sa vie à Dieu : « Je remercie le ciel qui me permet de vieillir paisiblement en dehors des luttes pénibles, des arènes orageuses, des tourments qui affligent tant d'autres hommes. »
Il est sans grande fortune, mais il donne aux pauvres comme s'il était riche.
Cette vie toute de travail, nous devions l'esquisser tout d'abord, la rappeler à grands traits ; il reste à étudier les œuvres, les nombreuses productions de l'écrivain, le caractère de son talent ; il reste à montrer l'homme privé, son aménité, la sûreté de ses relations, la fermeté de ses convictions politiques et religieuses, son attachement à son pays, son patriotisme et son grand cœur.