LE POÈTE
Le poète a moins de notoriété que le voyageur.
Marmier débute cependant par la poésie.
Tout jeune, il compose des vers qu'il soumet à l'Académie de Besançon, ce qui lui vaut les félicitations de la savante compagnie, puis deux petits volumes : Esquisses poétiques et Feuilles volantes. De nombreuses années s'écoulent; le poète ne chante plus, ou du moins ne livre rien à la publicité. Il n'est cependant pas mort et, après ces premières ébauches, continue à écrire des vers.
Ce n'est pas un vain désir de gloire qui le pousse, c'est l'amour de la poésie ; il ne rime que pour lui, à ses heures, non pour publier, mais pour mieux sentir , pour mieux savourer ses douces impressions ; il chante simplement, sans plus de souci de la célébrité que l'oiseau sur la branche. Il chante parce que le grand air, l'austère beauté des montagnes, le souvenir de la patrie, l'inspirent; il l'a dit lui-même :
Sur les rameaux l'oiseau soupire Son chant qu'il vous plaît d'écouter ;
Il ne songe point à récrire Et ne vous dit pas de le lire :
Il ne chante que pour chanter.
Ainsi souvent dans la campagne J'ai fait par hasard quelques vers Que le bruit des bois accompagne, Et que l'écho de la montagne Juge sous ses ombrages verts.
Un jour le poète a l'heureuse idée de livrer ses poésies intimes à ses amis. Tiré à 120 exemplaires, le livre paraît sur papier de Hollande ; en tête une eau-forte représentant de grands sapins, et un lac tranquille où se balance à l'horizon une barque légère. Au-dessous cette devise : SU nomen sub umbra, et dans l'écorce résineuse d'un sapin, les deux initiales de Marmier.
C'est le bijou de la collection de ses œuvres, celui où il a semé le plus de grandes et bonnes pensées exprimées dans une noble langue. Tantôt l'auteur s'inspire des poètes étrangers, tantôt il puise dans son propre fonds ; partout la justesse et la force des idées le disputent à la vigueur, à la saveur du style.
Sa poésie a un caractère distinct, et c'est là ce qui en fait le mérite. Elle ne rappelle ni l'allure majestueuse de la poésie de Gœthe ni le chant so-
lennel de Schiller. Elle est simple et bien sentie, parfois un peu puérile dans certains détails, mais habile à reproduire les émotions les plus fugitives et les nuances les plus légères.
Parmi ses œuvres les plus émouvantes, nous devons citer surtout celles où il pleure sa famille. C'est d'une vérité, d'un naturel, d'un sentiment et d'une tristesse exquise ; beaucoup des lecteurs, ceux-là surtout qui ont aimé, vénéré leur père et leur mère, qui n'ont plus le bonheur de les avoir auprès d'eux, mais qui gardent comme Marmier leur mémoire toujours vivante, mêleront leurs larmes à celles du poète.