‹ Xavier Marmier, sa vie et ses œuvresChapitre 7 sur 17 · AU CIMETIÈRE · texte numérisé non relu

AU CIMETIÈRE

Ils sont là tous les deux au fond du cimetière, Ainsi que dans leur œuvre unis dans leur sommeil, Ces deux cœurs généreux, cher père et chère mère, Trésor de foi, d'honneur et d'amour sans pareil.

Ceux qu'ils ont élevés avec tant de tendresse, Leurs enfants sont au loin dispersés dans leurs deuils; De loin, l'un après l'autre, ils reviennent sans cesse, Avec de vrais amis, visiter ces cercueils.

Les deux cœurs bien-aimés ! pour nous encore ils vivent Dans le lit de gravier où on les enterra; Par leur douce pensée en tous lieux ils nous suivent, Et se disent : Bientôt un des enfants viendra.

A mon tour je reviens après un long voyage, Las des tristes combats, des stériles désirs. Je revois la maison, je parcours le village Dont mon âme a gardé tant de bons souvenirs.

Plus rien dans la maison, plus rien dans le village ! Désert est le foyer, muettes sont les voix Qui jadis égayaient, enchantaient mon jeune âge ! Plus rien, hélas ! mon Dieu, du bonheur d'autrefois !

Partout dans ces pages apparaît l'amour du sol

natal ; à l'affection du fils pour ses parents s'ajoute

celle du Français pour la patrie.

Là-bas dans le lointain est la terre de France,

Là sont les lieux chéris et quittés à regret,

Où dans les jours d'ennui, les heures de souffrance,

Mon âme s'en retourne et s'arrête en secret.

Mon cœur, naguère encore avide de voyage, Dans ses rêves soudain devient tout soucieux, Et tandis que je cherche à reprendre courage, Quelques pleurs malgré moi s'échappent de mes yeux.

C'est simple de forme, mais si tendre comme sentiment, si vrai comme expression, qu'on partage l'émotion du poète. Combien ces vers sont supérieurs à tout le bagage d'un faux lyrisme, quelle grandeur et quelle rêverie dans les stances : Sur mer; quel patriotisme, que d'affectueuses pensées dans cette pièce de vers qui a pour titre : A mes amis de Franche-Comté; que de poésie dans ces vers : Le départ.

0 mes rêves heureux, mes rêves de voyages, Dans mon cœur oppressé reprenez votre essor, Allez, emportez-moi vers les vastes parages Que j'ai quittés trop tôt, que je veux voir encor.

Mes amis ont souvent blâmé ma vie errante : Pourquoi donc, m'ont-ils dit, vous séparer de nous? Pourquoi chercher ailleurs, dans votre âme souffrante, Le bonheur que le ciel a mis auprès de vous?

Ah ! j'aime leur conseil et j'ai voulu le suivre, J'ai voulu dans le port abriter mon bateau, M'affranchir à jamais du charme qui m'enivre, Trouver un dernier gîte auprès de mon berceau.

Mais dans le vent du soir qui traverse la plaine, Dans le soupir de l'onde et le chant de l'oiseau, Quand je suis seul, j'entends une voix de sirène Qui m'appelle toujours vers un monde nouveau.

Viens, oh! viens, me dit-elle; La plage est si riante, et la mer est si belle ! Le flot léger sourit à la clarté du jour, La brise mollement balance la nacelle Et le marin joyeux chante son chant d'amour.

Viens le long des collines, Au pied des vieux châteaux et des tours en ruines, Chercher les souvenirs d'un temps presque effacé, Les contes du hameau, les sagas enfantines, Expression du peuple, image du passé.

Viens sur une autre terre Étudier l'accent d'une langue étrangère, Contempler les contours d'un horizon lointain Et goûter la saveur d'une amitié de frère Éclose doucement le lung de ton chemin.

Regarde : tout voyage, Tout erre à chaque instant de rivage en rivage, Le fleuve aux flots bruyants, l'hirondelle des mers, La lumière et la nuit, l'arc-en-ciel et l'orage, Les plantes que le vent disperse dans les airs.

Et j'écoute, et mon cœur et mes sens s'abandonnent A cette voix puissante, à son magique appel, Et le vague désir dont mes amis s'étonnent Me semble quelquefois un arrêt solennel.

Oh ! voir, voir jeune encore et parcourir le monde, Voir au nord, au midi, sous les divers climats, Le sol aride et dur que le labeur féconde, Et le destin que l'homme accomplit ici-bas;

C'est le rêve enchanté qui m'agite et m'enflamme, C'est l'étude sans fin qui jette en chaque lieu La clarté dans l'esprit, l'émotion dans l'âme, Nous instruit, nous élève et nous ramène à Dieu.

Ce recueil de vers nous ouvre le cœur du poète, et dans ce cœur nous ne voyons battre que de nobles sentiments, le patriotisme, l'amour, l'amitié, l'admiration, la foi. Tantôt le poète pleure sur la France mutilée, sur sa famille qu'il entourait d'affection et qui repose ensevelie au fond d'un cimetière de l'Alsace, tantôt il envoie à ses amis un souvenir. Le souvenir du passé a embelli la vie de Marinier. « Le souvenir est, selon son expression , une seconde vie, plus calme, plus épurée, plus recueillie que la vie réelle. C'est

l'un des dons du ciel, un des plus doux attributs de la nature humaine. Que d'heures sinistres où l'on n'a d'autre refuge que le sanctuaire du passé, source vivifiante où l'on se retrempe, arsenal où l'on prend de nouvelles armes pour rentrer clans la lice ' ! »

A côté de ces poésies où le sentiment domine, il y a aussi la note gaie, la critique aimable et fine.

La muse du poète sait varier ses accents ; ses vers ne sont pas constamment empreints de mélancolie. Un jour, sur l'asphalte cruel il se casse le bras, il est prisonnier sous son toit, il se console ; d'abord il aurait pu se briser la jambe, ce qui aurait entravé sa passion pour le bouquinage, puis il a chez lui d'agréables distractions.

.... J'ai bon l'eu, bon lieu, le reste à l'avenant. Combien de braves gens n'en possèdent pas tant! Mes doigts emmaillotés ne peuvent plus écrire, C'est un petit chagrin, mon bonheur est de lire. Eniin à tout instant et de tous les côtés, Des lieux les plus aimés et les plus respectés, Chaque jour on m'écrit, souvent on vient me dire L'intérêt qu'on me porte et combien on désire Me voir bientôt debout, complètement remis. Je n'osais pas penser que j'eusse tant d'amis.

Page 1