Rêveries cl réflexions d'un voyageur
N'y a-t-il pas là de gracieuses et douces pensées
bien exprimées? Et le poète ajoute :
Aimer! quoi de plus doux? Aimer vraiment et croire Qu'on m'aime quelque peu; c'est mon espoir, ma gloire. J'ai gagné cet espoir par l'asphalte glacé; Que je suis donc heureux d'avoir le bras cassé!
Nous n'avons jamais parlé de Marmier philosophe, résigné aux accidents de la vie et se disant : Il aurait pu m'arriver pis. Il vient de se peindre, et ce dernier trait légèrement ironique est charmant :
Je n'osais pas penser que j'eusse tant d'amis. Que je suis donc heureux d'avoir le bras cassé!
Au nombre des poésies qui se distinguent par une ironie indulgente, ironie qui ne peut fâcher personne, nous citerons encore une petite pièce de vers de tous points délicieuse. Elle a pour titre : L'Enthousiasme du Philistin :
Le soir a fait jaillir tout brillants de lumière
Les astres, comme autant de gardiens sur la terre ;
Ils luisent à nos yeux dans l'espace lointain,
Ils luisent sur les fleurs qui s'ouvriront demain.
Monsieur le bourguemestre a coutume, à cette heure,
De s'asseoir sur un banc tout près de sa demeure.
On entend les tilleuls bruire et frissonner ; A travers les rameaux l'insecte bourdonner. Tout veut vivre, renaître, et s'anime et s'agite, Car c'est le mois de mai, le mois qui passe vite.
Monsieur le bourguemestre est bien pour le moment, Il a sa tabatière et prise lentement.
Oh! comme le printemps est doux à voir sourire! Comme à travers la nuit son beau front vient nous luire ! De son souffle il répand les parfums dans les airs, Et semble avec amour embrasser l'univers.
Monsieur le bourguemestre est très peu romantique, Il trouve le vent chaud, puis un cousin le pique. Il clôt sa tabatière, a soin de la cacher, Rentre, ferme sa porte, et s'en va se coucher.
Cette esquisse d'un bourgeois allemand n'estelle pas un petit chef-d'œuvre ?
Il est une autre pièce de vers qui ne nous paraît pas moins remarquable ; elle a pour titre : Simple histoire, elle est dédiée au grand poète Longfellow avec cette épigraphe de Jacopone :
Povertade, poverella, Umiltade e tua sorella,
Dans ma maison demeure une brave servante, Qui jamais ne lira Renan ni Michelet, Elle ne sait pas lire, et n'en a, l'innocente, Pas le moindre regret.
Ses parents ne pouvaient l'envoyer à l'école, Pauvres simples Bretons, courageux, n'ayant rien, Sans cesse travaillant pour gagner quelque obole Et le pain quotidien.
Elle ne connaît point les lois de la grammaire, Mais les lois du labeur et de la probité, La confiance en Dieu, l'espoir dans la prière Et dans la charité.
Elle conte parfois gaiement sa triste histoire, Ses précoces travaux, ses fatigues d'enfant ; Elle garde à Paris constamment la mémoire De son toit indigent,
Des soucis qui troublaient la paix de sa famille, Du blé de sarrasin que l'on payait si cher, Des glanes dans les champs, des fagots de charmille Qu'on faisait pour l'hiver;
Puis aussi des beaux jours égayant son jeune âge, Des fêtes de l'église et de l'autel doré, Des miracles qu'on voit dans un pèlerinage A Sainte-Anne d'Auray.
A dix ans commençait son métier de servante, Ce même dur métier qu'elle fait aujourd'hui, Fidèle à son devoir, vive, alerte et contente, Dans la maison d'autrui.
Ses parents sont encor dans sa pauvre Bretagne, Usés par le travail, faibles et souffreteux, Et la plus grosse part de tout ce qu'elle gagne Chaque mois est pour eux.
Dans la saison mauvaise, ah ! comme elle est en peine ! « Mes vieux parents, dit-elle, à présent ont-ils chaud ? « Ont-ils de quoi se faire un vêtement de laine, « Et tout ce qu'il leur faut ? »
Pour elle nul souci d'avenir ne l'agite. « Dieu, dit-elle, est si bon ! Il sera mon soutien. « Il m'a mise déjà dans un paisible gîte, « Je n'ai besoin de rien. »
C'est ainsi qu'elle parie avec un franc sourire, Et puis elle s'en va disant son chapelet. Quel malheur, n'est-ce pas ? qu'elle ne puisse lire Renan ni Michelet !
Elle apprendrait par là dans quelle erreur profonde Elle a passé sa vie en tout temps, en tout lieu, Puisqu'il n'est nul espoir au delà de ce monde, Puisque Dieu n'est pas Dieu.
Ailleurs l'humour du poète nous entraîne avec lui sur les pas de sa fantaisie aventureuse, sur le Rhin, en Hollande, en Norvège, en Suède, au Spitzberg, en Russie, en Finlande, en Amérique, à Jérusalem, où il s'écrie :
Mon vœu s'est accompli. Soyez béni, mon Dieu ! Vous m'avez protégé pendant mon long voyage, Et je touche avec joie au parvis du saint lieu.
Si Marinier puise surtout dans son fonds, il ne se fait pas scrupule d'emprunter des pensées et des couleurs à toutes les langues de l'Europe; à côté de poésies originales, il en est d'autres qui sont traduites. Platon l'a dit : « Les poètes puisent à des fontaines de miel, et semblables aux abeilles, ils volent çà et là dans les vergers des muses, où ils cueillent les vers qu'ils chantent. » Marinier vit, lui aussi, dans l'intimité des poètes, et surtout des poètes étrangers. C'est pour lui un nouveau monde qui console de l'autre ; il apprécie leurs œuvres, il aime de préférence les poètes du foyre, les tableaux d'intérieur, les moralistes de la vie intime, les conteurs d'histoire du cœur, la
poésie des ballades et des chants populaires. Il est de ceux dont le talent s'allume aux astres les plus brillants du ciel de Fart; il comprend, il admire Shakespeare, il s'éprend de la sombre grandeur de son génie, il admire Gœthe; il admire des poètes moins connus, et lorsqu'il les rencontre sur sa route, il essaie de les reproduire dans notre langue pour faire profiter ses compatriotes de son érudition cosmopolite.
Beaucoup de pièces sont en effet des imitations et des traductions de Uhland, de Kerner, de Freiligrath, de Tioutcheff, de Lermontoff, de Longfellow, d'Andersen.
Marinier a le talent de la traduction en vers comme il l'a en prose. La chanson de Mignon, d'après Gœthe, et son sonnet de sainte Thérèse sont des modèles du genre.
Voici le début de la chanson de Mignon :
Connais-tu la contrée où les citrons fleurissent,
Où croît l'orange d'or, sous un feuillage obscur ?
Là souffle un vent léger, le vent d'un ciel d'azur ;
Là, près des myrtes verts, les beaux lauriers grandissent;
La connais-tu? Dis-moi, mon bien-aimé, dis-moi;
C'est là que je voudrais m'en aller avec toi.
Et voici le sonnet entier de sainte Thérèse, un chef-d'œuvre d'amour mystique, enchâssé
précieusement dans une traduction digne de
lui:
Ce qui fait, ô mon Dieu, que mon âme s'élance Ardemment jusqu'à toi, sans cesse, chaque jour, Non, j'ose l'affirmer, ce n'est point l'espérance De l'éternel bonheur promis à notre amour.
Ce qui fait que je crains d'oublier ta défense, D'errer sur mon sentier en un fatal détour, De commettre envers toi la plus légère offense, Ce n'est point la frayeur de l'infernal séjour ;
Non, non, c'est de te voir, l'œil mourant, le front blême, Attaché sur la croix, buvant le fiel amer, Le corps ensanglanté, transpercé par le fer.
Oh ! mortelle agonie ! oh ! dévouement suprême ! Je te craindrais, mon Dieu, ne fut-il point d'enfer, Et point de paradis, je t'aimerais de même.
Ces trois derniers vers sont admirables, mais la pensée est de saint Thomas.
Gomment faire un choix parmi ces fraîches et naturelles inspirations du voyageur, parmi ces traductions ou ces imitations de poésies étrangères, russes, allemandes, espagnoles et autres, dont chacune répondait à quelque impression du moment? Nous ne ferons qu'une seule citation fort courte.
La pièce de vers a pour titre : Oubli; elle est traduite du russe, de Lermontoff.
Ils juraient de s'aimer sans cesse, Comme ils s'aimaient, très tendrement ; Puis un jour vint, jour de tristesse, Qui leur fît rompre leur serment.
Quelquefois ils se rencontrèrent Tous deux encore, par hasard ; Tous deux alors se saluèrent Avec un morne et froid regard.
Ils oubliaient dans leur silence Tout ce qui les avait charmés, Leurs doux élans, leur espérance, Et combien ils s'étaient aimés.
Sur eux tomba l'ombre profonde, L'ombre dernière du trépas.
A la lueur d'un autre monde, Ils ne se reconnurent pas.
On le voit, que les œuvres du poète soient traduites, qu'elles soient originales, toutes sont douées de ces grâces naturelles qui lui viennent, ici, d'une intimité profonde avec les textes, là, d'une étude familière et pénétrante du paysage, du cœur et de la vie.
Ce petit volume, rareté bibliographique, était le volume de prédilection de Marmier.