LES RS ; ; RS
Fu F
— Mobile.
— Et meuble, dis-je.
—- Ministerium ?
— Ministère.
— Et? Je soufflai mélier; mais Xavier n’eut besoin d’aucun secours pour deviner que vialicum, qui a donné viatique, a donné aussi voyage, hospilalem, - hôtel et hôpital.
— C’est, dit M. Lancelot, ce que l’on appelle doublets,
Je demandai à Xavier le doublet d’esclandre et il devina scandale.
— Nous n’avons plus rien à vous apprendre, dit M. Lancelot émerveillé. Mais je vous trouverai en défaut ou j'y perdrai mon français... Voyons... Tous ces mots de formation savante, mais qui sont dans le vocabulaire depuis des siècles, ont-ils été forgés par des savants ?
— Pas nécessairement, dit Xavier.
— N'en est-il point d’autres, qu'ils ont créés, qu'ils créent chaque jour pour les besoins de la science ?
— Oui, dit Xavier, des mots rébarbatifs, mal façonnés, inutiles et, par-dessus le marché, incompréhensibles.
— Vous en connaissez donc ?
— J'en connais un. Je me souviens qu'un dimanche soir, je ne me souciais pas de rentrer au collège. Je me plaignis d'un grand mal de tête; ma mère, effrayée, voulut me garder à la maison ; mais il fallait un certificat de médecin. Celui de la famille attesta que je souffrais « d’une céphalalgie intense ».
— L'exemple est bon, dit en souriant M. Lancelot. Au fait, quand les populations de la Gaule ont-elles commencé de parler latin ?
— Je présume, dit Xavier, que c’est à l’époque de la conquête.
= Pensez-vous que le français ait conservé des mots d’origine celtique ? |
—— Un très grand nombre ! dit Xavier.
— Non, dit M. Lancelot, mais un très petit. Ne faisons-nous pas aussi des emprunts aux langues vivantes ?
— Frop souvent, dit Xavier, qui est nationaliste. A l'italien, à l'allemand. à l’anglais. Mais, quand nous émpruntons à l'anglais, nous ne faisons que reprendre notre bien.
— Cela peut arriver, dit M. Lancelot. Toutefois, ne faites pas dé généralisation téméraire. Toutes nos erreurs, même de grammaire, en procèdent... Maïs poursuivons. Ces mots, que nous avons hérités des langues anciennes, ou empruntés des langues vivantes, ne sont-ils pas une sorte de matière première, que nous traitons ensuite à notre façon et d'où nous tirons plusieurs autres mots français P
— Oui, dit Xavier.
— Ainsi parlage…
— Vient de part.
— En ajoutant? | :
— Age, parbleu !
— Et poursuivre ?
— Vient de suivre, en ajoutant pour.
— Commént appelez-vous cet age et ce pour ?
— Attendez, dit Xavier. Oui, je m'en souviens. Age que l’on met après le mot primitif est un
Ce
suffixe, et pour, que l’on met avant, est un préfixe.
— D'où viennent la plupart de ces préfixes et de ces suffixes ?
— Du latin, dit Xavier. Quelques-uns du grec, comme amphi dans amphilhéâtre.
— Et anti, dis-je, dans Antéchrist.
— Et hypo, dans hyposulfite, dit Xavier, qui faït de la photographie.
— Ne pensez-vous pas, dit M. Lancelot, que aison, dans comparaison, et alion, dans aviation, sous le même suflixe ?
— Cela saute aux yeux ! dit Xavier.
— Mais entre les deux, mon cher enfant, apercevez-vous une différence ?
— Oui ! Aison est la forme RTS et ation est la forme savante.
— Vous m'effrayez par votre génie grammatical, dit M. Lancelot. Je n 'insisterai pas davantage sur ce point. Je ne veux pas oublier que nous n'avons pas dessein de former un philologue, mais de vous enseigner le bon usage. Quant aux préfixes, et surtout aux suflixes, je me bornerai donc à vous mettre en garde contre les facilités qu’ils nous suggèrent pour fabriquer des vocables nouveaux, superflus, et donner à la langue cette abondance que Boileau appelle stérile. Aujourd’hui, on abuse de cette commodité. Est-ce, comme certains le prétendent, pour abréger le discours ? On a créé, par exemple, démissionner pour ne point dire donner sa démission...
Je fis remarquer à M. Lancelot qu'il serait plus court encore de dire se démettre.
— On dit exploser, continua-t-il, pour faire
explosion, et nous devons être bien heureux qu'on aille pas jusqu'à explosionner. IL est curieux que jamais on ne forge ainsi un verbe d'une autre conjugaison que la première. C'est le signe d'une tendance à l'unité de conjugaison, en d’autres termes, d’un retour au langage nègre. Vous allez me dire, mon cher Xavier, que je n’ai aucune raison pour condamner démissionner, vu que je ne condamne certainement pointaffectlionner, qui compte plusieurs siècles d’usage. Je n’en ai aucune, en effet ; mais, si le respect m'interdit de blämer nos pères, qui se sontengagés dans une
voie ensemble trop aisée et dangereuse, la pru-
dence me conseille de ne pousser que jusqu'où ils ont poussé eux-mêmes, et point plus avant. Pour le même motif, je ne saurais vous recom- mander les participes présents, pris pour adjectifs. Je vous autorise à prendre ainsi alarmant, parce que M”° de Sévigné a écrit que la musique de Lulli est alarmante, ou même décevant, parce que Beaumarchais appelle la femme une
créature décevante ; maïs je vous défends bien de dire qu'une scène est émouvante, ou qu'une
- énigme est troublante... Me voici un peu loin des éléments de la grammaire, jy reviens. Ce qui vous a été dit ce matin des sons et des signes qui les représentent, ou lettres, nous devait amener à la question préliminaire de lorthographe. Cette question ne se poserait pas si l'écriture figurait exactement les mots parlés, c'est-à-dire si à chaque son correspondait un signe et un seul. Ce n’est malheureusement point Je cas en français.
— Ni, Hi de en aucune autre langue. Qu a
nous enseigne, au collège, que le latin se prononce comme il s'écrit : qu’en sait-on? Les Anglais le prononcent à l’anglaise et leur articulation nous fait rire, mais la nôtre ne leur semble pas moins insensée. On n'ose alléguer l'exemple du grec: chez les Grecs modernes, la moitié des voyelles et des diphtongues deviennent des &. J'imagine que les enfants de ce pays ont encore plus de peine que ceux du nôtre à s'y reconnaître : aussi envoient-ils leur rudiment au diable, ils demandent «de la poudre et des balles ».
— Très peu pour moi, dit Xavier qui affectait d'employer l’argot le plus vulgaire chaque fois qu’il lui venait fantaisie de nous témoigner que notre correction l'excédait.
Il avait, en effet, repris son air insolent et farouche, cet air qui justifie si bien les anciens Grecs d’avoir ordinairement usé d’un seul mot pour signifier à la fois la jeunesse elle-même et l’arrogance de la jeunesse. Ii tournait sa cuiller dans la tasse de café que la vieille bonne de M. Lancelot venait de lui servir, et il nous assenait des regards de défi. -
— Parlons-en, dit-il, non pas de la guerre, mais de l'orthographe !
— Non, Monsieur, lui dit M. Lancelot avec sévérité, nous n'en parlerons pas, du moins aujourd'hui... Vous êtes dans un état d’excitation…
— Alarmant, dit Xavier, comme la musique:
de Lulli.
— Je vois que l’on vous a versé du café noir : votre médecin l'avait défendu. Si je m'en étais. aperçu à temps...
— Si, dis-je, vous aviez voulu vous en apercevoir. Moi, je l'avais remarqué.
— Bon, fit en rougissant M. Lancelot. Ce qui est fait est fait. Mais je vous jure que je ne tolérerai plus aucune infraction au régime qui vous est prescrit. Jai déjà la conscience gênée parce que j'ai souffert que l’on occupat votre esprit durant le repas. Ce serait vouloir. votre mort que de souffrir que l’on vous divertît durant votré digestion.
— ÂAlors,je suis une bête? dit Xavier.
— Oui, dis-je, si vous voulez faire l'ange.
— Vous ne le ferez point jusqu'à ce soir, dit M. Lancelot. Vous devez vous étendre deux heures à l'ombre après le déjeuner. Ensuite, il vous est loisible de prendre un baïn de soleil, et vous devez jouer ou marcher jusqu’au repas du soir.
— Je ne sais pas jouer tout seul! dit Xavier, grognon.
J’eus le front de lui dire que je pouvais faite sa partie. I} me considéra d'abord avec dédain,
puis accepta ce pis-aller.
.. — Mais, dit-il, tandis que je prends mon bain d'ombre, ou de soleil, ilm’est défendu de parler, de penser, il ne m'est point défendu d'écouter. Ce serait une charité de me distraire. :
— Monsieur, dis-je à M. Lancelot, ne lui refusons pas la charité. |
M. Lancelot n’est point capable de lui refuser la moindre chose. Je demandai où Xavier faisait la sieste : c'était hors du jardin, dans un petit bois attenant, commun, maïs où il ne passait jamais personne, et tout au sommet de la colline.
Lu
Il n'y avait pas ce qu'on appelle en Suisse un point de vue, et qui n'était pas à la mode en France, au temps jadis. Les arbres, d’une faible hauteur et d’un feuillage clair-semé, suffisaient à masquer le paysage, mais laissaient voir le ciel et en atténuaïent à peine la lumière. Je songeai aussitôt, avec émotion, aux bois sacrés de l’Attique, où les oliviers ne donnent point d'ombre. Je cras cependant reconnaître un platane, qui dominait cet humble taillis, et comme une chaïse longue de rotin était auprès, sans doute à l’intention de Xavier, mais que je ne voyais aucun siège pour M. Lancelot ni pour moi, je ne pus me défendre de m'écrier :
— Par Hèra, le beau lieu de repos ! Ce platane est aussi ample qu'élevé. La source est la plus gracieuse du monde et son eau est très fraîche. Quelle chance que je sois nu-pieds ! Monsieur, n'est-ce point l'endroit où Borée, dit-on, enleva lOrithye ?
— Mais vous rêvez, Monsieur ! dit M. Lancelot qui parut véritablement choqué. Vous avez de bonnes chaussures, il n’y a point de source, cet arbre est un petit chêne, et tout ce que je vous puis concéder est que peut-être le jeune Racine s'est-il égaré dans ce boïs pour y relire en cachette Théagène el Chariclée.
— Bon, bon, fis-je, tout ce que je voulais dire est qu’il y a de l'herbe sur laquelle à notre gré nous pouvons nous coucher ou nous asseoir.
— Non, Monsieur, dit M. Lancelot, mais il y a des feuilles sèches d’ antan, qui peuvent servir au même usage.
— Allez-vous, dit Xavier, vous disputer long-
temps pour ces niaiseries D? Tustalles -vous, moi
je m'étends, je ferme les yeux, je dors, mais je
ne suis pas moins à la conversation.
Nous lui obéîtmes, comme de coutume. M. fon
celot laissa encore passer une ou deux minutes, È puis commença de parler en ces termes :
— Monsieur... (Il feignait de s ‘adresser à moi,
et même baissait la voix comme s'il eut respecté le sommeil de Xavier, mais il articulait avec une netteté scrupuleuse, afin que le dormeur ne perdit pas une syHabe.) Monsieur, notre jeune ami a
tenu, environ la fin du déjeuner, un propos qui
m'inquiète. Il a dit, ou à peu près : « Ah ! oui ;
parlons- en, de l'orthographe ! » J'ai dû m 'accou— .. tumer à cette sorte d’argot dont il use trop volon-
tiers. Je connais, plus que vous peut-être, ro valeur de ses locutions familières, et celle-ci me donne sujet de craindre qu'il n’ait adopté, par nonchalance, à l'égard de l'orthographe, le pré- . jugé à la mode.
-— Vous pouvez le dire! fit Xavier sans ouvrir les yeux.
— Taisez-vous, fit M. Lancelot, qui poursuivit: Ce préjugé est comme l'envers de celui auquel personne n'aurait osé contredire du temps que nous étions jeunes, et où je veux.
bien accorder qu’il y avait un peu d’excès. En ce temps-là, Monsieur, s’il vous en souvient,
un homme qui eût commis la moindre faute
jusque dans une lettre n’eût point passé pour honnête homme. C'est presque le contraire aujourd'hui. Je n'y verrais pas trop grand mal si les ignorants s'excusaient humblement de leur ignorance ; mais ils s'en font gloire et ont
la manie d’alléguer d’illustres précédents. Ils déclarent que l'orthographe est une superstition du dernier bourgeois, que les plus fameux écrivains, non seulement de ce siècle-ci, mais de l’âge classique, ne se souciaient point de la mettre et laissaient aux compositeurs d’imprimerie le soin de corriger leurs fautes ; que les lettres de M”° de Sévigné ou celles de M'° de Lespinasse en étaient bourrées, et que nos pères avaient même des façons différentes d’épeler leur nom de famille, selon leur inspiration du moment. Supposé que toutes ces allégations fussent vraies, on aurait encore le droit de répondre aux contempteurs de l’orthographe :
Quand sur une personne on prétend se régler, C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler.
« Je ne saurais en vouloir à Julie de Lespinasse, si l'enthousiasme de l’amour lui fait oublier, en même temps que les principes d’une morale bourgeoise, ceux de la grammaire, et la grâce de M”° de Sévigné est toujours la plus forte. Xavier m'’assure que M. Anatole France fait souvent des fautes et a la coquelterie de dire qu’il s’en moque. D'abord, je n’en crois rien, et. ensuite je dirai à Xavier: « Mon cher enfant, écrivez donc comme M. Anatole France ». Mais j'ai mieux à lui répondre.
« Il ne me paraît point du tout que nos grands écrivains français n'aient attaché aucune importance à l’orthographe ; j'ai pour preuve du contraire le soin qu'ils prenaient de la fixer ou de la réformer. J’ai assez bonne mémoire, et il me
souvient que je vous ai parlé, en 1913, de ce Palsgrave qui composa un Æsclaircissement de da langue françotise destiné aux enfants de la princesse Mary, sœur de Henry VIT, reine de France durant six semaines, devenue depuis duchesse de Suffolk. Palsgrave ne veille pas moins curieusement à l'orthographe qu'à la prononciation de ces jeunes princes étrangers. Rabelais a une orthographe à lui, bizarre et rébarbative, parce qu'elle est trop savante ou plutôt trop pédantesque, et fondée sur des étymologies dont plusieurs ont été depuis reconnues fausses. A rebours, lorsque Voltaire écrit Je fesais, ce n’est point par mégarde, maïs de parti pris, etil marque ainsi une inchnation à l'orthographe purement phonétique, dont vous ne mierez, j'espère, non plus que moi, l'extrême danger.
« Nous touchons ici, Monsieur, à la difficulté essentielle et, pour ainsi parler, constitutive, non seulement de l'orthographe française, mais de toute orthographe moderne. Supposé que l'on pût concevoir une langueprimitive à la rigueur et qui ne dérivät d'aucune autre, on pourrait aussi
concevoir que l'orthographe y fût rigoureusement phonétique ; encore faudrait-il tenir compte de la réserve que j'indiquais ce matin, et supposer aussi que l'écriture figure exactement les mots parlés, c’est-à-dire qu'à chaque son correspond un signe et un seul. Maïs dès qu’une langue est dérivée, elle altère la prononciation des mots qu’elle emprunte, elle ne modifie point d’abord leur figure ; en d’autres termes, elle adopte l’orthographe étymologique. Il n’y aurait que demimal si elle l’adoptait absolument ; l'orthographe
serait alors une véritable science, difficile, hermétique, oiseuse de surcroît, maïs enfin une science, susceptible de certitude ou du moins de probabilité. Ces avantages ne sauraient compenser l'inconvénient d’une orthographe, qui finirait en certains cas par n’avoir plus aucun rapport avec les mots qu'il s’agit de figurer. Il a donc bien fallu chercher un compromis entre l’orthographe étymologique et l'orthographe phonétique ; on a fait une cote mal taillée, sans aucun principe fixe, mais, dans les occasions, avec beaucoup de fantaisie.
« Ajoutez que l'orthographe n’est pas plus immobile que la langue elle-même. En thèse générale, elle part de l’étymologie (vraie ou fausse) et tend vers le phonétisme. Il est curieux de voir que les langues sœurs, comme le français et l'italien, subissent ensemble cette même évolution, mais avec des vitesses différentes. Les Italiens qui souffrent mal le poids et la gloire de leur passé, et qui sont plus ou moins affectés de « snobisme futuriste », vont sensiblement plus vite que nous. Par exemple, ils écrivent sinfonia el fotografia, quand nous écrivons symphonie el photographie. Dès l'invention du téléphone, ils l'ont appelé {elefono.
« La raison ne nous conseillerait-elle pas de les imiter, et d'effacer du jour au lendemain toute trace de l’étymologie dans la figuration comme dans l’articulation des mots, ainsi que le veulent les réformistes ? La raison, oui ; mais nous avons des habitudes, plus fortes que tous les raisonnements, et l'expérience nous montre qu'un texte français, écrit de cette manière, prend une phy-
Eur
sionomie qui nous déconcerte, qu’il nous parait, tranchons le mot, non seulement barbare, mais
inintelligible.
« Les “réformistes ne manqueront. pas de me dire : « Puisque, dé votre aveu même, nous en.
« devons fatalement venir à un jour, quen’y
«venons-nous tout de suite? » — C'est que nos.
habitudes ne se laissent hodihibe qu'avec lenteur, et la durée d’une seule génération n’y
suffit pas. — Mais vous demeurez d'accord que
la faute d’aujourd’hui ne sera plus faute
demain? Elle n'a donc, dès aujourd'hui, aucune
importance ! — C’est le même paralogisme dont
on se flatte d’accabler les écrivains soucieux
d'écrire purement. On leur dit : « La pureté « d'aujourd'hui n’est qu’un ramassis de toutes
« les impuretés d'hier. Ne prenez donc point tant « de peine et jargonnez à votre aise ». Mais non ! Je conviens que maintes locutions reçues dès le dix-septième siècle étaient au moyen âge des fautes de cuisinière; mais je ne vis ni n'’écris point au moyen âge.. |
— Ni au dix- septième siècle, dis-je.
— Ne datons point, Monsieur, repartit M. Lan.
celot : j'écris à un moment donné; et je dois me con-
former au bon usage de ce moment donné. Vous
ne me permettez pas de me conformer à un bon usage trop antérieur, soit! Maïs, si vous êtes
logique, vous ne me forcerez pas non plus d'an-
ticiper le bon usage du siècle prochain, qui
actuellement, j'en ai peur, me semblerait mons-
irueux.
— Monsieur, dis-je, votreréclamation est juste.
— Veuillez aussi considérer que ces impuretés
qui aspirent à la pureté, on les voit venir. Les habiles ont bien le droit de les examiner, de les laisser passer en soupirant si elles ont quelque titre à cette faveur, et si elles semblent trop choquantes, de leur barrer le chemin. L'usage est souverain maître, mais, comme fous les despotes, il subit des influences.
— Ah! Monsieur, comme cela est vrail Moi qui vous parlé, j'ai eu le bonheur de rappeler le verbe invectiver à ses devoirs de verbe neutre. Il était tout bonnement en train de devenir verbe actif. Hélas ! j'ai moins bien réussi avec s’atlendre et consentir : en dépit de mes efforts, mes contemporains s’obstinent à s’allendre à ce que... et à consentir à ce que...
— Monsieur, dit soudain Xavier, voudriez-vous avoir l’obligeance de m'instruire si je dois écrire des confitures de groseilles avec ou sans s à groseilles ?
— Comment? dit M. Lancelot. Vous ne dormez pas D
— Ce n’est pas votre faute, répondit cet ingénu.
— Ce n’est pas, en effet, notre faute, répliqua M. Lancelot, si la matière que nous traitons devant vous est aride, mais je vois qu’elle ne vous ennuie point, J'entends parfaitement le sens de votre méchante plaisanterie. Vous ne démordez pas de votre opinion, qui est que les fautes d'orthographe n’ont aucune importance, que l’honneur d’un homme n’y est pas attaché, et pour nous démontrer par l'absurde que vous avez raison, ou pour nous embarrasser, vous me citez une de ces subtilités ridicules qu'ont, de leur autorité privée, inventées les grammairiens.
fi je AE
Mon ie Xavier, vous ne m° *embarrassez point re du tout, et je vais bien vous étonner sans doute :
je souscris à votre docrine: que d’aucuns jugeraient
. anarchique; je l’ai déjà dit à notre hôte, je sde
latitudinaire.
« Je vous accorderai donc qu "il est deux sortes de fautes. Les unes, pour lesquelles je veux être impitoyable, trahissent un défaut de logique dans l'esprit ; ce sont des solécismes ; je vous prie
et, au besoin, je vous requiers de leur refuser toujours les circonstances atténuantes ; Les autres, bien qu'on des doive qualifier de barbarismes, Ur. sont vénielles. Elles témoignent seulement qu'on ignore certaines anomalies de l'orthographe que rien ne peut même expliquer, certaines règles purement arbitraires, et les fantaisies byzantines des grammairiens, — ou que l’on s'en sou .
ainsi que l’on en a bien le droit.
« Si, par exemple, vous vous fâchez que L'on.
aitdécidé au petit bonheur quand ül faut doubler
les consonnes ou quand il ne le faut pas, je n’ai rien à vous répondre. Il est certain que le g unique d'agression jure avec le g double d’aggra-
ver, qu'on ne saurait découvrir Île secret motif pourquoi ralionnel fait rationalisme, honneur honorer et donner donation. Mais, si vous dressiez une
liste complète de ces étrangetés, vous seriez Je. premier surpris de voir comme elles sont peu nombreuses, et comme on a plus vite fait de se les mettre dans la tête que de les discuter où de.
les tournern dérison. Nous serions tous d'accord là-dessus, et il y a longtemps qu'on ne sp
: plus de ces softises, si la politique nes en Gus
— Ah! ah ! fit Xavier, dressant l’oreille,
:— J'étais sûr, dit en souriant M. Lancelot, que vous m'’écouteriez avec sympathie; car je suis latitudinaïre, mais vous être réactionnaire.
— Oui ! dit Xavier.
— Aussi, poursuivit M. Lancelot, s’est-on fort peu soucié du temps que vous pouviez perdre à l'étude des finesses grammaticales ; mais on ne veut pas que le peuple perde son temps; et comme il ne peut être concevable qu’un élève de l’école primaire ignore l'orthographe après qu’il a obtenu son certificat, on a purement et simplement décrété que les fautes qu'il fait encore malgré cela ne sont pas des fautes.
— Décrété ! s’écria Xavier. C’est trop fort !
— « Décrété », dis-je, n’est pas le mot juste. IL s’agit d’un arrêté ministériel.
= — D'un arrêté du ministre de l’Instruction
publique et des Beaux-Arts, en date du 26 février . 1go1, dit M. Lancelot. Une liste des fautes qui
n’en sontipas est annexée à l'arrêté. Le ministre — par bonté je ne le nommerai point, mais ma discrétion ne sauvera pas sa gloire ; car les éditeurs de M. Littré (mort heureusement vingt années plus tôt) ont eu là malice d’encarter le texte officiel dans les deenières éditions du dictionnaire — le ministre avait, dit-on, consulté les corps enseignants et l’Académie elle-même. Il . n'empêche que sa liste des fautes dorénavant tolérées est un monument d’incohérence. Mon . cher Xavier, ce grand maître de l’Université vous autorise à écrire les confitures de groseilles comme il vous plaît, etje n'y vois pas grand .mal. Mais jecrois qu’il commet un abus de pouvoir quand
il vous interdit d'employer délice au singulier parce que l’usage veut, ou du moins voulait jusqu'au 26 février rgo1, que ce mot, masculin au singulier, soitau féminin au pluriel et nue vous pourriez vous y tromper.
— Quelle sollicitude ! dit Xavier.
— Je crois, poursuivit M. Lancelot, que pas’
un ministre n’a le droit de changer le genre d’un mot, comme celui-ci fait pour amour, qu'il rend officiellement masculin au pluriel. Je crois qu’il découvre le Congo quand il annonce que l’on peut écrire appartements el chambres meublés; car on
ne le peut pas, mais on le doit. Je crois qu'il légi-.
time des solécismes parfaitement caractérisés, quand il abolit d’un trait de plume la régle de la concordance des temps, qu'il supprime "le ne de la locution à moins que ou qu’il l’ajoute à la locution avant que. Enfin je continuerai malgré lui d'écrire quatre cent trente plutôt que quatre cents trente, et je ne puis alléguer d'autre raison que l'habitude en faveur de l’orthographe que je préfère ; en revanche, pas un ministre ne m'’obligera de dire l’histoire ancienne et moderne quand je - veux distinguer l’une de l’autre et que ma conscience m'ordonne de dire l’histoire ancienne el la moderne. Pourquoi ne dirait-on pas aussi, dans
le style soutenu, mes père el mère, à RAI des.
procureurs ?
— Monsieur, dit Xavier (dont le zèle. nous combla de joie), je ne suis pas moins enragé que vous contre ce ministre qui a le toupet de vouloir que je m'exprime comme mon concierge. Je me
demande un peu de quoi se mêle le gouverne-
ment de la République ! Je suis un homme libre,
et pour le prouver, j'entends ne plus me tromper jamais sur l's de cent ni de quatre-vingt. Monsieur, bâtez-vous de m LpRrenUEe la grammaire |
— Nous continuerons demain, dit M. Lancelot, il est temps de vous dégourdir les jambes.
Xavier pensa me rappeler ma promesse de
jouer au ballon avec lui ; ' mais il craignit de chagriner M. Lancelot qui n'aurait pu que nous regarder, et il dit :
— Je vais essayer de battre mon record des deux cents mètres... deux cents avec unes!
Il courut jusqu’à la maison, d’où il revint trois minutes plus tard, vêtu — sil’on peut dire — d’une culotte blanche très courte et d’un maillot léger à raies noires et bleues. Il faisait plaisir: à voir : c'était un bel animal, joyeux et innocent. Il me tendit une grosse montre d'argent.
— M. Lancelot, dit-il, me donnera le départ.
Vous allez me chronomélrer.
Le neveu du sous-diacre eut la petite convulsion qu'il à toujours quand il entend un néologisme. Je ne pus me défendre de rire.
— Ah! Monsieur, dis-je, passons-lui encore celui-ci. Vous voyez bien qu'il est plein de bonne volonté !