‹ Xavier; ou, Les entretiens sur la grammaire françaiseChapitre 13 sur 30 · TL V · texte numérisé non relu

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d’ aimable et d’insinuant. Il nous a été loisible, il nous a même été facile de disposer quelques fleurs sur le seuil de la grammaire française et dans ce premier vestibule du temple où les catéchumènes sont admis; mais lorsque nous introduirons Xavier dans ce sanctuaire (si je puis hasarder sans blasphème ces téméraires mélaphores), je tremble que l’aridité de notre enseionement nele rebute. Je dois convenir, Monsieur,

que vous êtes singulièrement habile à orner vos discours, que vous avez su parler avec une grâce imprévue des voyelles, des diphtongues et des consonnes, des chuintantes, des explosives et de l'{ double qui est mouillé. Moi-même, enhardi par votre exemple, j'ai trouvé, pour célébrer les préfixes et les suffixes, des accents dont la poésie né m'a point semblé trop artificielle ; mais nous ne saurions sans une puérile et ridicule affélerie poursuivre ce jeu dès que nous arrivons aux définitions et aux règles. Certaines choses ne peuvent être bien dites que d’une scule facon. /

Je l’interrompis, pour lui faire observer que non point certaines choses, mais toutes choses ne peuvent être bien dites que d’une façon.

— Je vous défie donc, répliqua-t-il, de tourner avec élégance Deux el deux sont quatre, ou l’Article est un pelit mot que l'on place devant un nom, pour marquer que ce nom est pris dans un sens délerminé. Voilà pourtant, Monsieur, ce qu'il nous va falloir apprendre à Xavier dès demain. Nous en sommes au chapitre de l’article et du substantif, nous passerons ensuite à l'adjectif, au pronom, au verbe ; bref nous étudierons cha-

LES ENTRE E Es

ou gai. L — Vous me permettrez,. . 1740 . :

ne point du tout approuver cette méthode. Vous ; avouez vous-même qu’elle n'est pas gaie, je ny. côntredirai pas ; maïs Xavier est sérieux, vous. et moi sommes raisonnables, nous saurions, s'il = É … le fallait, nous résigner, en soupirant, à la tristesse “ horrible et scolaire, ou, pour mieux parler, primaire, de formules telles que l'article est un pelit mot, elc., ele. Un aimable professeur, de : qui j'ai fait La connaissance récemment, se flatte . d'apprendre aux enfants « le latin par la joie ». Son idée me paraît charmante : mais enfin peutêtre n’est-il pas toujours possible d'enseigner n'importe quoi ir hymnis el canlicis ; nous devrions, en ce cas, accepter virilement, stoïquement, un ennui indispensable. Grâce à Dieu, il ne l'est point, et ke chemin de velours, qui est. le plus attrayant, est aussi le meilleur chemin. Ce « chemin de velours » fit dresser l’ ne à M. Lancelot. [lse rappelait sans doute es vers + : La Fontaine : 2 =

Vontos monter sur les . tours, a Chemin pierreux est grande rêverie ; Escobar sait un chemin de velquri..

Et il se méfie d’Escobar ; mais il craint les pierres pour Xavier, si elles le soucient faiblement pour lui-même, et il me pria de lui dire - bien vite quel était ce chemin agréable et facile par où je voulais conduire notre jeune ami.

— Je pensais, Monsieur, dieser mettre Xavier.

en présence d’une phrase toute faite et bien faite, harmonieusement construite et articulée, fai montrer à en discerner les éléments qui sont les mots, prendre, pour ainsi parler, ces mots tout vifs en flagrant délit, et Lui faire ainsi voir, plutôt que lui enseigner dogmatiquement, leurs fonctions diverses dans le discours.

— Mais, Monsieur, s’écria M. Lancelot véritablement scandalisé, si, en dépit de votre style figuré, je vous entends bien, vous songez à commencer la grammaire par la syntaxe, c’est-à-dire à mettre ka charrue devant les bœufs !

-— Monsieur, lui répliquai-je, en prenant malgré moi un air de supériorité, vous me permettrez de vous dire que votre comparaison de la charrue et des bœufs n’est point trop heureuse, et que j'en pourrais tirer avantage plus que vous. Supposez que vous soyez professeur dans une école d'agriculture et que vous ayez charge d’enseigner à vos élèves lart de labourer. Leur ferezvous voir séparément des bœufs au pâturage et. um soc de charrue dans une exposition ? Vous leur montrerez d’abord, si je puis m'exprimer ainsi, ke système des bœufs et de la charrue, et vous le leur montrerez en pleine action, afin de les intéresser. Ce n'est qu'après cette première vue que vous procéderez à une analyse, quitte à revenir ensuite à une synthèse. Les mots sont dans le dictionnaire comme dans un magasin.

Ce qui est écrit sur l'étiquette de chacun d'eux, je veux dire la définition que l’on en donne, serait lettre morte sans les exemples, qui seuls en peuventillustrer le sens premier etles nuances. C’est pourquoi les bons dictionnaires sont tout

pleins d'exemples. Je vous défie, à plus forte raison, d'enseigner intelligiblement, sinon par les exemples, ce qu’on appelle « accord », soit du masculin ou du féminin, soit du pluriel et du singulier, et quel est surtout le rôle du verbe, ce mot, entre les mots, le plus vivant. Peut-être ferez-vous entendre à un perroquet, mais non point à une créature raisonnable, ce qu’on désigne par adjectif qualificatif, si vous ne prenez le parti de laisser de côté les formules et de montrer à vos catéchumènes un adjectif précisément en train de qualifier. J’arrête ici mon énumération : c’est, dit-on, de toutes les figures de rhétorique, la plus ingrate ; mais puisque vous opposez à ma méthode Ia comparaison de la charrue et des bœufs, vous ne trouverez pas mauvais qu'à mon tour je vous réponde par une autre comparaison, aussi vulgaire que Socrate lui-même l'aurait pu souhaiter. Elle est tirée des grenouilles. Du temps que j'étais au collège, on nous faisait la théorie de la circulation du sang, et je n’irai pas jusqu'à vous dire que nous n’y comprenions rien ; mais les figures mêmes que l’on nous dessinait à la craie sur le tableau noir ne parlaient point à notre imagination, et nous savions que le sang circule, à peu près comme nous savions que la somme des angles d’un triangle égale deux angles droits ; mais quand on nous montrait par transparence la patte d’une grenouille et que nous y voyions de nos yeux le sang courir, notre connaissance prenait un tout autre caractère : elle passait notre entendement pour atteindre notre sensibilité. è

— Bon, bon, fit M. Lancelot, je vous donne

carte blanche, si vous pensez que cette méthode amuse davantage Xavier sans l’instruire moins ; mais j'espère, Monsieur, que vous ne vous offenserez pas si je hasarde une troisième comparaison. J’ai ouï dire que l’on publie maintenant dans les journaux des romans-cinéma. Il me semble que la grammaire dont vous venez de me donnér un aperçu est une sorte de grammaire-cinéma,

Je ne m'offensai point et ne retins qu’un mot de cette semonce, c’est qu'il me donnait carte blanche. Je ne me doutais pas que j'allais éprouver plus de résistance de la part de Xavier.

Ce sauvage arriva chez moi, le lendemain matin, dès la première heure. Je m'étais couché tôt, je m'étais levé de même : il me trouva tout prêt et parut s’en formaliser. Je pense qu’il s'était flatté de venir à mon aide comme la veille. de faire, ainsi que Moïse, jaillir l’eau de la citerne vide, et de me démontrer encore qu’il ne connaissait point d'obstacles, ou, pour user de son langage, qu'il savait se tirer de tous les pas difficiles grace au système D. Le voyant de siméchante humeur, je lui témoignai que je regrettais de n'avoir pas eu besoin delui ; j’ajoutai en riant que c'était sa faute, qu'il avait trop bien réparé mes appareils et que tous, maintenant, faisaient leur fonction à miracle.

— Oh ! gronda-t-il, ne vous excusez pas.

Croyez-vous que je tienne tant à suppléer votre domestique ?

— Que vous mentez mal ! lui dis-je. Comme il y a, selon Frédéric Nietzsche, une morale des maîtres et une morale des esclaves, il y a deux sensibilités fort différentes, celle des hommes qui

410 XAVIER OÙ LES ENTRETIENS sont nés pour commander et celle des Fe qui sont nés pour obéir. La première est, comme il fallait s'y attendre, plus raffinée, à d'occasion perverse, et ne goûte rien tant que le renverse- ment des valeurs, pourvu qu'il soit gratuit ef volontaire. Le plus délicat plaisir des maîtres est de se faire esclaves quand ïl leur plaït, et les Saturnales sont leur fête de prédilection. Vous êtes né maître, mon petit Xavier, votre orgueil est farouche et indomptable : vous aspirez, en conséquence, aux joies de l'humilité, et vous rôdez autour de moi quêtant un emploi d’esclave. Ne m’avez-vous pas dit hier que vous m'’adoriez . Vous boudez parce que vous arrivez après da onzième heure et que le ménage est fini.

— J'aime assez votre paradoxe, dit-il. Je vous adorais peut- -être hier, je vous adore déjà beaucoup moins aujourd'hui, et je ne vous adorerai bientôt plus du tout si vous continuez me mépriser. RS — Moi, je vous méprise ? Ati 2 :

— Certainement, dit-il, et la preuve, | c'est que vous ne me traitez pas comme un garçon sérieux. Vous m apprenez da he te en.

m ‘amusant. | a —— Crest une méthode qui en vaut une autre.

petite. Je suis dans la cour des A = sui chevalier de la AU die honneur, a vois aus

mon ennui. “6: Veux m ennayer. :

ie “ n’y a aucun Re dis: 7e ;

c’est une manie bien française de les confondre.

— N'importe. Je ne crois pas qu'il y ait deux manières d'enseigner la grammaire française, J'ai eu des livres de classes entre les mains, je veux que vous en suiviez l’ordre. Is commencent tous par de nom ou substantif et par l’article. Je ne serai content que le jour où vous me direz en commençant la leçon : « L'article est un petit mot que l’on place devantun nom, pour marquer que ce nomest pris dans un sens déterminé ».

— Vous tombez mal, dis je. Hier soir, précisément, quand vous êtes allé dormir, j’ai demeuré encore quelques instants avec M. Lancelot, nous n’ayons parlé que de vous, et je lui ai remontré que la méthode dont vous faites si grand cas n’est pas seulement fastidieuse, maïs qu’elle est peu logique ; elle peut à la rigueur suffire pour seriner le rudiment à des enfants de l’école primaire, mais il en faut adopter une autre pour enseigner les élèves de la cour des grands, qui ont, comme vous, atteint l’âge de raison.

— Avez-vous convaincu M. Lancelot? me demanda Xavier, déjà inquiet.

(Car, sans connaître mon procédé, ille préféraît de confiance, et j'avais chatouillé agréable- . ment sa vanité.)

Je lui répondis que je n'avais pas convaincu M. Lancelot trop facilement, mais qu’on me laïssait Yibre de tenter une expérience. Son zèle ne voulut souffrir aucun délai. Je le modérai, et lui remontrai qu’il n’eüt pas été convenable d'entamer la leçon hors de la présence de son parrain et de son hôte. [1 me fit courir. En chemin cependant il s'arrêta et me dit :

- Comment avez-vous deviné que je suis votre esclave, et comment surtout avez-vous eu l’audace de me le dire ?

— Il faut toujours tout oser dire, lui répondisje. Quant à deviner, non licel omnibus, maïs je suis liseur de pensée : n’espérez pas d’avoir. Jamais de secrets nour moi... Je vous permets d’être mon esclave, car, ainsi que M. Renan, j'ai toujours souhaïté d’en avoir pour m'en faire adorer, mais je vous prie de n'être pas trop le tyran de M. Lancelot.

Il me promit de m'obéir en ce point et de ne plus faire l'enfant gûté qu'avec moi. Pour me complaire, il sauta, en arrivant, au cou de notre hôte et lui prodigua les marques de vénération et de tendresse. Elles charmèrent sans doute ce brave homme, qui garda cependant une attitude fort réservée : ses scrupules en -étaient cause. Il voulait bien, par bonté, ne pas renouveler sa protestation de la veille contre ce qu'il appelait le scandale de la charrue devant les bœufs ; mais il prétendait n’assumer aucune part de la responsabilité que J'avais revendiquée toute pour moi ; peut-être même tremblait-il de se rendre, par sa neutralité ou par son silence, trop complice de mon délit. Il me fit signe qu'il avait un bœuf sur la langue et que c'était à moi de prendre la parole.

— Mon cher Xavier, dis-je, n'avez-vous point lu quelque part qu’on ne pense aire le secours des mots ?

— Je n’ai guère lu, me répondit-il, mais est-il besoin de l'avoir lu? Cela va de soi. Evidemment !... Je n’y avais même jamais songé...

Mais, plus j'y réfléchis, plus je vois que penser un objet, c’est penser le mot qui le désigne.

— N'est-ce que cela ? Et avez-vous l’imagination si pauvre, la tête si algébrique ?

— Vous m injuriez | Je ne comprends rien à l'algèbre et j'ai beaucoup d'imagination.

— Je m'en doute. J'ai donc lieu de croire que, si vous pensez, par exemple, à une auto, vous avez en tête autre chose que ce mot technique : vous y avez une image. Vous vous représentez une véritable voiture qui monte en troisième vitesse l’avenue des Champs-Elysées ou qui fait du cent vingt à l'heure sur la route nationale.

— Quelle voiture ? dit Xavier d’un ton moqueur.

— Comment, quelle voiture ?

— Oui. Une Renault, une Rolls-Royce ou une Voisin ?

— Je ne vous entends pas bien.

— Je veux dire que, si je pense à une Renault, j'ai peut-être dans l'esprit, en plus du nom, l’image, assez vague, d’une Renault, et de même limage d’une Rolls-Royce si je pense à une Rolls- Royce, ou d’une Voisin si je pense à une Voisin. Mais si je pense à une auto en général?

— Je vois que vous êtes capable de réflexion et je vous en fais compliment ; mais nous n’étudions pas la philosophie, nous n’étudions que l’humble grammaire : ce n’est donc pas le lieu d’esquisser une théorie de la connaissance et des idées générales.

— J'avais tort, dit Xavier. Bo enoiar Je

sans prendre la tangente.

répondre... Oh! j'ai oublié d’être bête... Voilà. .

vous que je voie le bloc? Et qu'est-ce que vous.

Voilà donc un premier point acquis. Vous ne

M4 “XAVIER OU LES ENTRETIENS vais NL onure: à la question que vous mn avez posée,

IL sourit malicieusement. : .

— Je crois, dit-il, que je vais . Pi y

Ou plutôt voici... Quand je rêve à une auto... que ce soit une Renault, une Rolls- “Royce. où une 2 ses vous m'entendez : quand je réve…. je la -vois comme je vous vois... ensemble et détail. . non seulement elle, mais tout le décor .

tour... des arbres, des personnages... Même, j'invente des scènes, des péripéties... comme les enfants qui demandent pour leurs étrennes un. chemin de fer avec accident... Quand je pe " ça va trop vite. Siles images se présentent'encore à moi, mes yeux n’en savent rien. Elles filent et elles se brouillent comme à la portière d'un express. Je dis « auto », et je ne vois pas l'auto. Je parle des six ou des huit cylindres, croyez-

voulez que je voie quand je pense aux queries chevaux ?

— Vous ne vous flattiez pas, dis-je, mon cher : Xavier : il était difficile de mieux répondre. …

pensez — lorsque vous pensez tout de bon — qu'avec des mots, c'est-à-dire, en dépit de votre. horreur de l'algèbre, avec des signes. . Mais, à dites-moi, pensez-vous jamais un objet, ou son nom (puisque les deux se CONS isolé- .

ment? = Re | — Je n'entends pas bien. ke — Je veux dire: pensez- -VOuS jamais à une automobile Ge m'en tiens à notre os sans

rien considérer qu’elle-même et comme si elle était, au regard de votre esprit, momentanément affranchie de toute relation avec le reste du monde ; de telle sorte que le mot « automobile » suffise à exprimer toute votre pensée ? Ou plutôt ne vous sentez-vous pas forcé, dès que le hasard vous suggère cette image et ce nom, de penser soit aux caractéristiques de l'automobile, soit aux rapports qu'elle soutient avec vous-même ou avec d’autres personnes ; de telle sorte que, pour exprimer votre pensée, il ne vous suffit plus d’un mot, mais il vous faut une phrase entière êl articulée ? |

— (Cette fois, je crois vous comprendre, s’écria Xavier. Voilà encore une chose à laquelle je n'avais point songé et qui me semble évidente. Ilest clair que je ne pense pas à une automobile :

je pense qu'elle a quatre, six ou huit cylindres, qu'elle est rapide ou que c’est un clou ; j'envie celui qui la possède et je pense que je voudrais bien être à sa place.

—— En d’autres termes, dis-je, aucune idée n’est l'idée d'un objet nu, toute idée est celle d’un attribut ou d’une relation, et ce n’est pas assez de dire que nous ne pensons qu'avec le secours des mots, car nous ne pouvons penser qu'avec le secours de formules plus complexes, qui sont appelées phrases ou propositions... Ne sentez-vous pas la différence qu’il y a entre les deux?

— Pas du tout.

— Si je vous le demande, c'est que déjà vous m'avez répondu implicitement ; donc, vous le - Savez.

— Sans le savoir.

— « Phrace » est plutôt un terme de grammaire et « proposition » un terme de logique. La proposition est l’énoncé d’un jugement ; elle se compose essentiellement d’un sujet, d’un verbe et d'un attribut. Quand vous dites : « Cette automobile est rapide », vous faites une proposition ; quand vous dites : « Xavier de Marais a ” un goûtsingulier pour les Rolls-Royce, et il envie le maréchal Joffre qui en a trois à son service », c'est toute une phrase, et qui a même plusieurs membres.

M. Lancelot, qui depuis quelques minutes donnait des signes d’agitation, ne put se tenir de m'interrompre et me dit:

— Mais, Monsieur, vous ne vous contentez plus de mettre la charrue devant les bœufs, et vous semblez résolu d'aller plus vite que les violons !

Je répondis, sans me troubler :

— Monsieur, tel est en effet mon déssein Maintenant que j'ai tracé d’une main ferme Île cadre du discours, je vais montrer à Xavier comment chacune des parties du discours y prend place et y remplit sa fonction. Je les passerai toutes en revue avec une rapidité si admirable que je compte épuiser cette matière avant ce soir. Je ne réserverai pour demain et les jours suivants que le verbe, qui mérite une étude particulière, et quelques remarques ou commentaires indispensables.

— Monsieur, faites comme 1 vous plaira, dit M. Lancelot : je m'en lave les mains. /

. — Mais, dit Xavier, vous serez bien aise qu 4 A

| gagne votre pari.

Je voulus ménager le temps et je commençai tout aussitôt.

— Xavier, fis-je, vous venez de me dire que toute pensée qui se présente à notre esprit s'offre à lui traduite par une formule appelée phrase ou proposition. M’accorderez-vous encore que « penser », c'est penser quelque chose de quelque chose ou de quelqu'un, et qu’on ne saurait parler sans dire également quelque chose de quelque chose ou de quelqu'un?

— Dame ! répondit Xavier. À moins de parler pour ne rien dire!

— Devinez-vous comment s’appelle la chose ou la personne de qui l’on parle ?

— Puisque cette chose ou cette personne est le sujet de la pensée ou de la conversation, j'imagine qu'elle est aussi le sujet de la phrase.

— Fort bien. Que peut-on avoir à dire d’une chose ou d’une personne ?... Vous le savez certainement, mais je vais vous aider un peu. N'est-ce point tantôt ce qu’elle est, tantôt ce qu’elle fait, si elle agit sur une autre chose ou une autre personne, ou ce qu'elle souffre, si c’est une autre chose ou une autre personne qui agit sur elle)

— Vous ne vous êtes pas trompé, je le savais, mais je ne l’aurais pas tourné si bien.

— Nous tenons ici tous les éléments du discours. La personne ou la chose qui est ou qui agit est donc le sujet. La personne ou la chose sur qui l’on exerce une action.

— Est le régime, dit Xavier.

— Ou le complément, dis-je. [l faut attacher peu d’importance à ces vocables techniques ; ils ne sont pas meilleurs, mais aussi mauvais les uns

reçu de nombreuses lettres d’injures, parce que

tinais à parler de verbes actifs ou neutres, quand ;

us XAVIER OU LES. ENTRETIENS que vi autres, et le tout est de s' ‘entendre. J'a * fidèle aux habitudes de mon enfance, je m'obs-

la mode nouvelle est, paraît-il, de les appeler transilifs ou intransitifs : mais ce qui est grave, — ce n'est point d'appeler neutre un verbe intransitif, c’est de prendre pouractifun verbe neutre; par exemple, de dire : « Ce peintre a réussi son tableau. » ne — Pourquoi ne le dirait-on pas? ee —— Parce que réussir est neutre ou. intransitif et que l’on ne réussit pas quelque chose mais que l’on y réussit. De même, quand. je vous fais de justes reproches, ne dites pas que je vous invective, mais que j'invective contre vous. Diderot (qui n’était pas moins un grand bonhomme) est le premier qui aït fait ce solécisme par écrit... . Mais si je me lance sur les verbes, nous sommes perdus. Vous sentez que le verbe, qui est le mot -le plus essentiel de la phrase, mérite un entretien se particulier ; nous le garderons pour demain.

Revenons au sujet, à. l'attribut et. au régime ct ne quitions cette matière qu' apr l'avoir é Sue sée..

— Vous ne comptez pas, interrompit | x. Lancelot, l'épuiser aujourd’ hui se - — Si, Monsieur. - ou . ne — C’est une plaisanterie ! ho the — Non, dis-je, mais c'est un jeu. La grammaire : est l'art de parler et d'écrire correctement. Vous ‘savez bien que l'art est un jeu Lies la RIRS ÿ . maire est un jeu. Fate

— Déposer dit. Xavier, « ‘ avait Je.

k e L'EST * Dee

sentiment de battre un reccord, et qui tâtait sos chronomètre dans son gousset.

— Quand vous souhaitez, lui dis-je, désigner les personnes ou les choses, comment les iles vous?

— Dame! par leur nom !

— D'où il suit que le sujet et le régime sont ordinairement des noms ou substantifs.

— Pourquoi dites-vous : « ordinairement » ?

— Parce que, si vous écrivez, par exemple, se repentir est noble, le sujet, se repentir, est l’infinitif d’un verbe.

— Mais, dit Xavier, je le prends alors pour nom |

— Vous le prenez substanlivement. Votre réponse est judicieuse, et il y a, au surplus, fort peu de différence entre un infinitif et un norn... N'y a-til pas deux sortes de noms ?

— Oui, ceux des personnes et ceux des choses, les noms propres et les noms communs.

— Qu’appelez-vous le genre?... Attendez, j'aime mieux vous le dire. | . — Oui, nous sommes pressés.

— Le genre est, en grammaire, ce qu'est le sexe dans la nature, sauf que certaines langues, la nôtre notamment, donnent un sexe, ou un genre, aux objets inanimés.

— Je me souviens, dit Xavier, que cet usage scandalisait ma maîtresse d’anglais.

Qu'’aurait-elle dit des langues anciennes qui ont un troisième genre, le neutre, et qui, au lieu de ranger tous les noms des choses dans cette catégorie, les font les uns masculins, les autres féminins ? Sans compter qu’elles donnent

des formes neutres à des noms propres de femmes. Il y a, dans l’Andrienne de Térence, une jeune fille nommé Glycérium. C’est d’ailleurs un personnage muet.

— Monsieur, me dit M. Lancelot, c’est une étrange façon de ménager le temps que de courir la poste quand vous allez par hasard droit devant vous, mais de prendre tous les chemins de tra-

verse qui s'offrent à droite ou à gauche, et de vous

‘y attarder.

— Bien, dis-je. Je reviens à la grand route, et je vous jure qu’en effet je ne traînerai point sur les genres. Que devons-nous apprendre à Xavier, et que doit savoir là-dessus un honnête homme? Que certains noms sont toujours masculins, d’autres toujours féminins, ét que d’autres ont les

deux genres moyennant une légère modification

de leur désinence ; que cousin fait cousine, que la femelle du lion est la lionne, celle de l’épicier est l’épicière, et la voyageuse est la compagne du voyageur ; que demnandeur et défenseur font au féminin denanderesse et défenderesse ; que chasseur fait chasseresse et qu’on dit une chanteuse de music-hall, mais une cantatrice d'opéra. Ce ne sont point, à proprement parler, des règles, mais des fantaisies de l’usage que l'usage seul peut enseigner ; quand on a un doute, il faut chercher le mot dans le dictionnaire. Se —Monsieur, fit M. Lancelot, Voltaire, ai-je besoin de vous le dire? n’est pas mon auteur de chevet, quoique j apprécie hautement la qualité française de sa langue. J'ai lu cependant l’un de ses petits contes, intitulé Jeannot et Colin. Quand les Jeannot deviennent de la Jeannotière, ils

donnent à leur fils un gouverneur qui se défend de lui montrer, comme ces bons parents Le souhaiteraient, « un peu de géographie ». — « À quoi cela lui servira-t-il? répond le gouverneur.

Quand monsieur le marquis ira dans ses terres, les postillons ne sauront-ils pas les chemins ? » Vous me rappelez, pardonnez-moiï, le gouverneur de Jeannot. Enseignons-nous, oui ou non, la grammaire à Xavier? Je maintiens que nous ne la lui enseignons pas si nous nous bornons à lui dire que les autreurs des dictionnaires la savent bien. :

— C'est en effet, Monsieur, ce que j'ai l'air de lui dire ; je ne lui ai pas moins dit explicitement (encore que par prétérition) tout l'essentiel concernant le genre des substantifs. Je passe au nombre.

— Quoi, Monsieur, déjàP fit M. Lancelot comme à regret.

Mais je ne l’écoutais plus.

— Je pense, dis-je à Xavier, n'avoir pas besoin de vous apprendre que les objets ainsi que les personnes ou les êtres animés peuvent tantôt: être considérés séparément, et tantôt vont par deux ou davantage. Les substantifs qui les désignent doivent donc tantôt être mis au singulier, tantôt être mis au pluriel. Il va de soi que certains noms ne peuvent être employés qu'au singulier : vous avez de la modestie, mais, comme disait à peu près Napoléon, vous n’en avez pas assez pour en avoir deux ou plusieurs. D’autres ne peuvent être employés qu’au pluriel ; vous avez peut-être visité les catacombes, vousavez été tenu sur les fonts baptismaux, je pense que vous allez aux vépres.….

pour vous rassurer.

e 6 les chacals. Quand vous parlez de vos ancêtre:

vous écrirez : « Les ciels de ce peintre sont d'une

= — Non, Monsieur, je ne . pas dns l'obscurilé, mais je chante en faisant ma loilelle comme tous les jeunes HAN ae se joue “bien.

- Je poursuivis : He LA — En français, la marque dû Diet no de :

nairement une s que l’on place au bout du nom. Ilest cependant sept mots, dont la déserte est en ou, qui prennent un æ. se .

Bijou, caillou, chou, genou, hibou, joujou e | pou ! s'écria Xavier tout d’une haleine, — Vous voyez bien, Monsieur, qu'il sait tout. : dis-je à M. Lancelot... Les noms dont le ns est en al ont le pluriel en GUY .

— Le cheval, les chevaux, dit Xavier. | — De même les noms en ail : travail, travaux. Cependant vous devez dire les gouvernails et les éventails ; vous devez dire les bals, les crnrals

et qu'au lieu d’ancêtre vous employez le mot ARE au pluriel, comment dites-vous ?. ie — Mes aïeux. | .

:— El quand vous parlez de vos deux grands pères, le paternel et le maternel?

— Je dis: mes grands-pères.

— Vous dites: mes deux aïeuls. Quand ‘vous priez, vous dites ANotre père qui éles aux cieux ; mais, si jamais vous faites de la critique d'art,

pâte admirable ». Vous. avez Ai spenire un œil

à la guerre. Grâce à Dieu on l’a sauvé, et vous avez toujours vos deux yeux... Voilà, c’est tout. — Comment, tout ? gémit M. Lancelot. Et le pluriel des noms composés ? Les basses-cours et les terre-pleins ? Les hôlels-Dieu, les bains-marie, et les appuis-main? Les pol-au-feu, les cog-à-l'âne, les têle-à-têle ? Les fruits à pépins, et les fruits à noyau ? Et la question si délicate de savoir si l’on doit écrire confiture de groseille ou confiture de - groseilles ?

= Monsieur, dis-je, cette question si délicate me semble oiseuse, et je suis pour une fois du même avis que ce ministre de l’Instruction publique dont je veux taire le nom.

J’ajoutai, pressant encore mon débit, qu’il nous restait à peine deux minutes avant le déjeuner et que je ne voulais pas les perdre.

— J’en veux, dis-je, profiter pour faire un grand plaisir à Xavier et à vous-même. Vous m'avez signifié hier au soir, et lui-même ce matin, qu’il fallait dès le début ou au cours de la leçon d'’aujourd'hui prononcer celte formule sacramentelle : « L'article est un petit mot que l’on place devant un nom, pour marquer que ce nom est pris dans un sens déterminé ». Vous ne nierez, j'espère, ni l’un ni l’autre que je vous ai maintenant donné à tous deux satisfaction. Je conviens d’ailleurs que ce petit mot est bien utile et que les langues où il fait défaut n’ont pas la même clarté que la nôtre. Je rappellerai à Xavier que l’article se met naturellement au même genre et au même nombre que le nom ; que devant une voyelle ou une À muette, l’e de le, l’« de la s’élident et sont remplacés par une apostrophe ; que

l’on dit du pour de le, au pour à le, et, au pluriel, des et aux ; que certains noms propres de la géographie prennent l’article, d’autres point ; que l’article, devant le nom d’une comédienne ou d’une cantatrice, est une politesse, et une grossièreté devant le nom d’une femme sans profession ; qu'enfin les Italiens mettent l’article devant le nom de famille, ne le mettent point devant le nom de baptême, et que l’on peut, si l’on veut, dire le Sanzio ou l’Alighieri, mais que c’est une marque ridicule de pédanterie et d’ignorance de dire le Raphaël ou le Dante... Vous ne me tirerez

pas une syllabe de plus; car je vois que l’omelette au fromage est sur la table, et ce serait us | péché mortel de la faire attendre. -

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