URANIE
L'entretien, qui n’était que suspendu, fut repris ee
dès le lendemain matin, non point chez moi, où - Xavier était venu me chercher comme d’habi-
tude, mais seulement lorsque nous fûmes en pré-
sence de M. Lancelot, L’écolier plein de zèle voulut d'abord nous conjuguer les six verbes et nous ne crûmes pas devoir lui refuser ce plaisir; mais quand il eut récité sa leçon, sans faute (dont je le complimentai), je lui dis :
— Vous venez de faire le perroquet, dans la
mesure où, comme vous l’expliquait hier M. Lan-
celot, le psittacisme est permis et utile. Plus
serait trop. Montrez-nous maintenant si votre
esprit de finesse est égal à votre mémoire, Ju faites-nous part des remarques ingénieuses que
vos paradigmes vous ont suggérées.
— Monsieur, me dit-il, elles ne sont pas
toutes de moi. J'ai un-peu triché. J’ai lu dans le livre ce qui ést avant les modèles et après. Je ne voudrais pas me faire. honneur d’observations que j'emprunte à l’auteur ; cependant, que les unes m’aient été indifférentes, que Îles autres m'aient frappé et que je les aie retenues,
cela doit être significatif, comme vous disiez hier soir.
— En effet, et c'est le motif pourquoi je vous interroge si curieusement.
— Eh bien, Monsieur, j'ai appris avec indifférence que les verbes de la première conjugaison sont au nombre d'environ trois mille six cents, ceux de la deuxième au nombre de trois cent cinquante, les verbes de la troisième conjugaison et de la quatrième beaucoup moins nombreux ; car, vous connaissez. mes opinions politiques, je n'ai pas la superstition de l'égalité, et cette inégalité-ci en particulier ne me semble point choquante ni scandaleuse. Mais je n’ai pu apprendre sans émotion que les deux dernières sont appelées conjugaisons mortes, les deux premières vivantes, et que la toute première est encore beaucoup plus vivante que la seconde.
— Et pourquoi, cher Xavier, les affuble-t-on de ces épithètes ?
— Ne le savez-vous pas, mon maitre ? Parce que tous les verbes nouveaux qu’on fabrique sont de la première ou de la deuxième conjugaison, surtout de la première, et que les deux autres, non seulement ne s’enrichissent pas, mais s’appauvrissent de jour en jour. [1 paraît, Monsieur, que-tous les verbes en oir ou en re qui ont de vagues synonymes en er sont supplantés par eux. On ne dit plus faillir, qui était si joli...
— Sauf quand on disait au futur je faillirai pour je Jaudrai. .
— .. On dit manquer. On dit fermer de préférence à clore, ou même clélurer.
— Quelle horreur |