RES
Xavier | pourra se ressouvenir de la grammaire SE . nous l’y aidons, comme il se ressouviendrait de .
la géométrie.
— Monsieur, je vous en prie, a de
ces hauteurs, dit M. Lancelot qui paraissait vraiment souffrir.
— Je veux bien, dis-je. Xavier est demeuré
plusieurs années dans un collège. IL se vante, selon l'usage, d’avoir été le plus mauvais élève de sa classe, et de n’avoir rien appris ou d’avoir: tout oublié. Je soutiens, moi, qu'il a, füt-ce malgré lui, ‘appris beaucoup de choses et qu'il suffirait de lui rafraîchir la mémoire. Si donc,
par le procédé de Socrate, qui n’est pas doulou-
reux, nous parvenions à raviver le souvenir tant de ses connaissances grammaticales innées que de ses connaissances acquises, je ne dis pas que nous lui aurions enseigné toute la grammaire, mais nous aurions déjà, comme on parle vulgairement, bien déblayé le terrain.
. — Monsieur, dit M. Lancelot, cette opération préliminaire ne me semble point inutile, mais j y serais malpropre, elle vous incombe. Je vous cède la parole et vous écoute désormais aussi attentivement, aussi humblement que Xavier.
Si, par la suite, nous apercevons que sa science universelle présente quelques lacunes, je ferai à mon tour de mon mieux pour les combler.
Xavier trépignait ; il interrompit ces beaux discours qui lui semblaient Oiseux (peut-être à à juste titre), pour nous demander encore, sans trop de politesse, si nous aurions bientôt fini. Je
ne lui sus pas mauvais gré de son impertinence
qui, dans l’état d’ esprit où j étais, me rappelait,
AU 20 CP En ne QE PRES PT PRES
sauf l'expression, celle des jeunes disciples de Socrate. Pour ne point changer de ton, je débutai par des formules que je ne craignis point de façonner à l’imitation de mon divin maître.
— O Xavier, lui dis-je, l’amitié que je vous porte est étrange. Elle date du jour que je vous ai vu pour la première fois, dans les ruines de Port-Royal des Champs. Ne croyez pas que ce jour-là vous ayez emporté ma sympathie par votre air avantageux. J’attache plus de prix à la beauté de l’âme qu'à celle du corps, et c’est en effet sur votre moral que je vous ai d’abord jugé ; mais ce sont vos défauts qui m'ont séduit. Je l’ai dit dans l'instant même à M. Lancelot qui pourra vous le répéter : ce jeune homme est irrésistible et insupportable. Tout, en vous, m’offensait, votre assurance, votre ignorance, pour ainsi parler, encyclopédique, et votre verbe haut. Je vous regardais, je vous écoutais avec exaspération, et je songeais en même temps avec mélancolie : « D'ici à quelques années, à quelques mois, il sera corrigé, il ne sera plus insupportable, et il n'aura plus aucun agrément. » Ce calcul si probable a été déjoué par les événements extraordinaires où nous venons tous de participer. Je vous retrouve après six ans tel que vous m'êtes apparu le premier jour. Vous êtes, il est vrai, devenu un héros, mais vous n'avez pas cessé d’être un enfant ; et, à la réflexion, cela est bien naturel, car l’héroïsme ne demande, ne souffre aucune maturité d'esprit. Votre caractère, grâce à Dieu, ne s’est point amendé. Vous ne saviez pas grand chose, vous ne savez plus rien du tout:
je m'en félicite, puisque je dois à cette circonstance le charmant plaisir de vous avoir aujourd'hui pour élève, et de vous enseigner ce que, selon l’usage, moi-même je ne sais point.
— Comment dois-je le prendre? dit Xavier, un peu interloqué par ces bizarres compliments. |
— Le mieux du onde. Vous nous avez lu hier soir un essai de littérature, dont j'ai dûment admiré des beautés et critiqué les imperfections. Entre nous, je me demande si, en votre œuvre comme en votre personne, c'est les qualités que je préfère ou les défauts. Mais il ne s’agit pas d'esthétique à présent ; il s’agit de grammaire. Au fait, ne devrions-nous pas d’abord définir la grammaire L
Sa mémoire commença dé. jouer machinalement, il me dit d’un trait, d’une voix chantonnante, comme les enfants à l’école :
— La grammaire est l’art de parler et d'écrire correctement. ; .. — Revenons à votre roman. De quoi se compôse-t-il ?
- — De soixante-quinze feuillets! répondit Xaviér avec un juste orgueil.
— Mais, dis-je en souriant, s sur chacun de ces | soixante-quinze feuillets, qu'y a-t-il ?
. — Mon écriture.
— Mais encore ?
— Des phrases.
= Et de quoi se pe les phrases ? N'estce point de mots ?
—— Oui, de mots.
— Et de quoi se composent les mots ? N'est-ce point de lettres ?
— Parbleu ! oui. de lettres.
— Monsieur, interrompit M. Lancelot, voulezvous me permettre de vous faire remarquer que vous trichez, si j'ose m'exprimer ainsi ? Non content de poser à M. de Marais des questions qui suggèrent la réponse, vous lui soufflez cette réponse même et il n’a qu’à la répéter après vous. L'expérience manque de sincérité, de sérieux, et ce psittacisme ne saurait être concluant.
is-je, Monsieur, je ne fais qu’user des procédés dialectiques de Socrate, ainsi que je m’y suis engagé. Vous avez, j'imagine, pratiqué les dialogues de Platon et il ne se peut que vous n’ayez point observé que certains, la République entre autres, tournent par moments quasi au monologue. Les jeunes interlocuteurs du Maître . n’ont aussi que la peine de répéter les réponses qu'il leur suggère toujours et qu’il leur souffle quelquefois ; à telles enseignes qu'ils ne prennent même point cette peine et se bornent à répliquer : Parfaitement |... Comment donc ?... Tu dis des choses très vraies, 6 Socrate. Quand ils ne se rangent point à son avis, ils adoptent une autre formule : « Tu te figures, Ô Socrate, que tu dis quelque chose et tu ne dis rien du tout ». Xavier est un élève plus docile que les jeunes gens de Platon ; il n’a point leur nonchalance, ni leur insolence, et quand je lui ai demandé tout à l'heure : « De quoi se composent les mots ? N’estce pas de lettres ? » il m'a répondu Pipe ment : « Parbleu ! oui, de lettres. »
— Monsieur, repartit M. Lancelot, j'avais
tort. Mettons qu'à l'exemple de Spcrate, Je pensais dire quelque chose et je n’airien dit.
— Bien. Je poursuis donc. Cher Xavier, les lettres ne sont-elles pas de deux sortes P.…..
J’allais, par bravade, nommer les voyelles et les consonnes. Mais Xavier, que la remarque de M. Lancelot avait piqué, tint à les nommer avant moi. Je lui demandai quelle différence il apercevait entre ces deux sortes de lettres. [I me répondit, comme dans les anciennes grammaires, ne que « les voyelles sont ainsi appelées parce que, - sans le secours d'aucune autre lettre, elles forment une voix, un son », et les consonnes sont appelées consonnes « parce qu’elles ne peuvent exprimer un son qu'avec le secours :
des voyelles ». 2.
— Combien, dis-je, CRABIUE ous donc de voyelles ?
Il les compta sur ses a en les récitant à voix basse et répondit :
— Six : 4,6, i, O, U, y.
— Comment, dis-je, se fait-il nor noi jen trouve onze ?
— Onze !
— Est-ce que ou et eu ne sont pas des voyelles ? Et an? eten, un, on ? J'en ajoute donc six, je. supprime votre y qui, en français, a exactement ee le son de i. Reste onze, si je sais compter. is
—— Pardon ! Ou s'écrit o,u; ans’écrita,n,ete.
— Ce qui prouve que vous avez confondu deux choses qui doivent être distinguées : des sons, et les lettres ou signes qui BE EnL à les > représenter. ….
— À qui la faute? dit Xavier. C& ne vous “Aus ;
m'avez parlé de lettres, et uniquement de lettres.
— J'avoue mes torts ; mais votre définition n’en vaut pas mieux. Elle n’a aucun caractère scientifique.
— Qu'importe? dit M. Lancelot.
Je ne m'arrêtai point à cette objection.
— Les consonnes, dis-je, ni plus ni moins - que les voyelles, sont des modes d'émission de la voix. Quelle sorte de sons produit une vibration simple des cordes vocales ?
Il devina que c'était une voyelle. Je l’aidai un peu à deviner que, pour articuler une consonne, il faut que les lèvres s’en mêlent ou les dents, ou la gorge, ou le palais, ou le nez ; et M. Lancelot crut devoir lui enseigner les épithètes barbares de labiales, dentales, quitturales, palatales, nasales, par lesquelles on désigne les différentes espèces de consonnes. Pour avoir le dernier, je m'empressai d’y ajouter les chuintantes, comme le ch et le j, les explosives (p, t, c dans canon b, d, g dans gamin), les sifflantes, et le gn ou l double qui sont mouillés. Mais il me parut plus intéressant de poser à notre élève cette question insidieuse :
— Croyez-vous, mon cher Xavier, que la langue française est riche ou qu’elle est pauvre, et qu’elle est chantante ou déplaisante à l'oreille ?
Il me répondit (j'en étais sûr), et sans ombre d’hésitation, que la langue française est de toutes la plus pauvre et qui se prête le moins à la musique.
— C’est, dis-je, une pure sottise, maïs que je vous pardonne : vous ne l’avez pas inventée ; elle est classique, ou plutôt romantique. Au début du
dix-neuvième siècle, des écrivains de grand mérite, mais dont la culture laissait à désirer, se sont avisés qu'ils avaient cent choses à dire qui n'avaient jamais été ni pensées ni senties précédemment, et que les douze cents mots de Racine n’y suffisaient pas. Nous aurons maintes occasions de revenir sur cette prétendue indigence de notre vocabulaire, quand nous traiterons des néologismes. Pour la musique, les hommes de cette même époque ne goûtaient — eltne connaissaient — que les plus misérables productions de l’école italienne. Ils étaient persuadés que l'harmonie (langue que pour l'amour inventa le génie) nous vint d'Italie et lui vint directement des cieux. D'où ils inféraient que l'italien est la seule langue où puissent consentir de s'exprimer les grands poètes qui fabriquent des HYBE d’opéras.
Xavier était de son temps malgré qu'il en eût: il me sacrifia l'italien, mais non au profit du français ; il préférait l'allemand et le russe, dont il n'avait pas la moindre idée. Je lui remontrai qne nous en parlions comme les aveugles des cou- - leurs, que je ne faisais honte à aucune langue de sa pauvreté de sons, pour moi hypothétique, mais que je faisais gloire à la langue française de sa richesse, qui est certaine, vu qu’elle possède onze voyelles. J’ajoutai qu'elle diversifie bien agréablement ces onze voyelles par la liberté de ses intonations que nulle règle trop étroite n'empêche de traduire les nuances les plus fines de la pensée ; qu'elle n’est point du tout monotone, comme on le dit sous prétexte que l'accent tonique affecte prenne toujours la dernière
syllabe, car il faudrait également reprocher la monotonie aux langues où il affecte presque toujours l’avant-dernière ; enfin que cette sonorité et cette diversité sont moins apparentes dans le chant, le texte y étant trop étouffé par la musique ; moins apparentes dans les vers, où une cadence toujours pareille se répète indéfiniment ; et qu’on ne juge bien le français qu’à sa prose, qui a plus de souplesse, d’ampleur, de rythme, de nombre que sa poésie.
C’est mon opinion, je ne puis donc croire que ce soit un paradoxe, mais je sais que c’est un scandale pour les gens superstitieux, et je ne hais point à les scandaliser. Je m'attendais que M. Lancelot jetät les hauts cris : il me remercia, les larmes aux yeux, de préférer la belle prose aux plus beaux vers. Quant à Xavier, il nous avoua ingénument que les vers réguliers et berceurs l’endormaient et qu’il ne sentait point le charme de ceux qui ne bercent ni n’endorment point.
, Je repris :
— À l'endroit de la grammaire où nous sommes, certains auteurs croient devoir donner les principales règles classiques de la prosodie. Cette digression me semble inutile et je vous en dirai seulement ce qui a rapport à la phonétique. Premièrement, je vous mettrai en garde contre l’hiatus.….
M. Lancelot cita Les deux vers de Despréaux :
Gardez qu'une voyelle à courir trop hâtée Ne soit d'une yoyelle en son chemin heurtée.
— Pourquoi, dis-je, passerait-on aux prosa-
teurs cette rudesse que l’on ne permel point aux. poètes ? Le sermo pedestris n’a pas moins de droits” à la fluidité. Ceci, mon cher Xavier, me conduit à la prononciation, que je ne vous enseignerai point, car l'exemple de la bonne compagnie peut seul vous l'apprendre. Selon que vous articulerez
tel ou tel mot, je ne vous dirai pas qui vous êtes, mais je vous dirai à coup sûr qui vous hantez. Méfiez-vous ! Si vous ne parlez pas « pointu »,
comme l’on dit à Bordeaux des Parisiens, je vous
soupçonnerai d’avoir suivi le gouvernement
dans cette ville quand elle a usurpé le rang de capitale, et je douterai que vous vous soyez couvert de gloire sur les rives de la Marne. Si votre voix est grasse et traïnante, je vous accuserai de rôder le soir dans les faubourgs et d'aller au
peuple. Je vous accuserai d’aller à la bourgeoisie, si vous faites trop de liaisons. Nos pères en faisaient fort peu. Je ne vous conseille pas de dire comme eux les Etä-Unis ; maïs ne dites pas qu’il est deux heures-z-un-quart. Ne dites pas surtout 2 la mort-t-a des rigueurs à nulle autre pareilles ; dites la mor a des rigueurs, car la bonne règle,
quand un mot se termine par deux consonnes,
est de ne prononcer que la première. Vous devez
. aussi faire sentir la quantité, mais discrètement. Vous n — pas que les voyelles sont ee
ou brèves.
Xavier m interrompit et se mit à à psulmodier comme les enfants è à l’école : +.
À est long dans pâte et bref dans ue est 1ong dans péche et bref dans
1 est long dans épitre et bref dans petite.
0 est long dans motion et bref dans mode.
U est long dans flûte et bref dans culbute.
Eu est long dans jeûne et bref dans il est jeune. Ou est long dans croûte et bref dans doute.
— Voyez, dis-je en riant à M. Lancelot, les merveilleux effets de la méthode socratique, et comme les souvenirs de ses classes lui remontent au commandement.
Xavier en était lui-même stupéfait. La servante, qui vint annoncer le déjeuner tandis qu’il chantait encore son petit air, restait la bouche ouverte, etse demandait, je gage, si nous n’étions pas fous tous les trois.
XAVIER f 6