‹ XéniesChapitre 10 sur 24 · LES LIAISONS DANGEREUSES · texte numérisé non relu

LES LIAISONS DANGEREUSES

Sous ua air discret, ii n'est rien que ce livre terrible ne se permette. Il a la mine un peu froide, et il ose tout. Il va aussi loin qu'on puisse aller, et dans le crime même, du pas le plus léger, le plus élégant parfois, et le plus tranquille. Il offense la nature avec beaucoup de naturel. Par là d'abord, il est d'une portée profonde et redoutable : il fait connaître que tout est naturel, et le contre nature comme le reste.

Les héros des Liaisons Dangereuses n'ont pas de remords; mais ils savent qu'on peut en avoir et ils n'ignorent rien de ce qu'ils font.

ï!s ont conscience de leurs sentiments et de leurs actes. Tls sont tout sensations, calcul et volonté. Bourreaux ou meurtriers, ils sont cruels par choix et même par bravade. En somme, leur intelligence est toujours en éveil ; leur expérience de la vie est accomplie. La conscience en eux est de l'esprit, et de l'esprit seulement. Ils n'ont pas de cœur; et ce qu'ils en pourraient avoir comme tout le monde, ils le tuent par orgueil de n'être pas comme les autres.

Ils vivent naturellement dans l'artifice. La société leur tient lieu de nature; les salons du monde sont leur jungle. Raffinés, ils sont tigres et polis. On ne doit pas l'oublier pour les comprendre.

La passion de vaincre fait le fond de leur perversité.

L'orgueil est le ressort de ce noir mystère. Ils portent dans l'amour et l'amitié la morale des tyrans et de la force. La volonté de puissance est leur seule loi ; et même s'ils la consacrent à la conquête du plaisir, il faut entendre que leur plaisir suprême, jusque dans les bras

d'une amante innocente, est de dominer. Rien ne peut donc modérer en eux la fureur égoïste. Dans l'amour même, ils ne cherchent que l'empire. Ils ne reculent devant rien pour l'obtenir et le garder. L'orgueil les mène naturellement à la cruauté. Ils sont capables d'étouffer tout sentiment, même celui qui les enivre au passage, même celui qui les caresse en secret, pour accomplir un dessein despotique. Ils ont ainsi un intérêt supérieur à l'intérêt de toutes les passions.

Voilà en quoi ce livre est si funeste, et le saul dangereux entre tous les livres. Madame Bovary seule exceptée, peut-être. Il attente a la vie. Dans Madame Bovary, le poète expose et détruit l'illusion vitale que chaque être pensant nourrit sur soi-même pour s'aider à vivre.

Pendant longtemps, ce livre des Liaisons a été suspect, sur la foi des peintures libertines qu'on pensait y trouver. On le lisait, on n'en parlait que sous le manteau. Un esprit aussi libre que Sainte-Beuve s'excuse de le nommer. Mal famé décidément, on a fini par y voir une espèce d'oeuvre licencieuse, à la façon d'un

H2 XÉNIES

Fragonard beaucoup plus hardi et plus cynique (1).

Il n'est pas de plus fausse renommée. Le gai génie de Frago, sa licence voluptueuse, ses appels au plaisir, ses malices et son allégresse amoureuses, le charme et l'élégance qu'il donne à l'anecdote des baisers, ce monde heureux et riant n'a rien de commun avec Les Liaisons Dangei^euses, si ce n'est quelques traits du costume et de la mode.

Fragonard est bien en chair; sa peinture si sensuelle à la fois et si l3Tique ne rappelle pas le moins du monde la prose nue, grise et cruelle des Liaisons. Dans Fragonard, il y a la poésie des sens et du plaisir. Parfois même il en a la rêverie ; il en bat la crème légère, jusqu'à l'envelopper d'une vapeur songeuse et d'un aimable nuage, moitié langueur de volupté et moitié petite mousse de Champagne. Fragonard est un Watteau débarqué à Gythère, et qui entend y séjourner. Enfin, dans Fragonard, on

(1) On n'a pas eu dautre idée en le mettant naguère à la portée de tout le monde ; et il est honteux d'en avoir fait une édition populaire.

rencontre assez souvent Casanova. Le fameux chevalier est immoral à la façon des boucs et des coqs qui font fanfare de leurs prouesses : il est le bouquissime et le coquissirae de la galanterie, un superlatif vivant, à l'italienne. Cette sorte d'immoralité tourne à la farce. Qu'on est loin de Valmont, et qu'il donne peu à rire! Si les Mémoires de Casanova sont l'opérabouffe des mœurs sous Louis XV, les Liaisons Dangereuseff en sont la cruelle et secrète tragédie. Il y règne une subtilité méchante qui pénètre tout, les actions et les caractères. La politesse y ajoute cette perfidie du lent poison qu'une main charmante verse et qu'un sourire fait passer.

Les Liaisons Dangereuses sont un livre sec et presque froid. Sans ébriété, sans l'ombre de rêverie, décharné, écrit au scalpel, c'est un traité d'anatomie morale. Les romans des autres peuples sont puérils près de celui-là.

11 n'est ni voluptueux ni obscène. Il est bien pis : il est meurtrier. Il touche aux sources les plus profondes de la vie sentimentale; il les

trouble, il les altère; et même il peut les corrompre jusqu'à les empoisonner. Il ruine l'ingénuité sacré du désir, et sa candeur nécessaire. Il dessèche le cœur et substitue à cet oiseau ridicule, en ses battements d'émotion vivante, le calcul de l'orgueil, cette montre méchante, dont un moi inhumain est le grand ressort sans pitié.

Jamais livre n'a plus outragé le fond sensible de l'homme. Les Liaisons Dangereuses sont le seul livre dangereux, ai -je dit, parce qu'il n'en est sans doute pas un autre qui tienne si peu compte du sentiment, et qui l'ose exclure à tel point, même de la passion, qu'elle n'a plus rien de commun avec la sensibilité.

Page 1