REMÈDE A LA BASSESSE DE VIVRE
LA VIE héroïque n'est pas seulement la vie la plus belle, elle est la seule vie. Qu'il embrasse le parti ascétique, celui de l'art ou de l'action, l'homme n'est vraiment homme que s'il est un héros. Je ne vois pas de sacrifice dans le renoncement à toutes les misères qui font agir la foule des vivants : le pur désintéressement du héros est le seul intérêt qui vaille la peine de vivre. Les grandes passions sont d'ailleurs héroïques. Tout le reste est bassesse. La multitude qui vit bassement, à le bien prendre, ne vit pas. Les plus bellas passions nous portent seules, et nous sont des
naissances : faute d'y naître, après en avoir été conçu, on n'a jamais vécu. Une œuvre grande justifie seule la conscience. Qu'est-ce que la vie sans la grandeur ? Le plus vil esclavage dans les chaînes souillées de l'instinct et de l'habitude. Moins le rêve héroïque, les jours se traînent dans les cachots de la fonction. De cellule en cellule, et toujours la prison. La vie, qui peut être la plus belle des entreprises et comme un essai divin, n'est communément qu'une ignoble ser\dtude : boire, manger, aller à la selle, passer la moitié du temps dans la torpeur du sommeil, cet excrément de la motion, et se reproduire esclave dans une foule d'esclaves semblables à soi, voilà toute la vie de l'espèce. Elle ne travaille que pour tourner sans fin cette meule de néant, elle ne peine que pour entretenir cette misère et la poursuivre.
Heureux ceux qui en peuvent sortir 1 Loués soient-ils, tous ceux qui descellent les barreaux et qui brisent la cage. Et quand ils s'évadent, qu'ils soient bénis !
Les jeunes hommes qui sont morts à la
XENIES lio
guerre, non pas tous le voulant, mais n'en refusant pas la douleur et le sacrifice, ont vécu en héros et se sont accomplis. Dans toute la suite de la race, ils sont les seuls peut-être. Et de cent générations, ils ont été le chefd'œuvre unique, celui qui en donnant la sienne réalise la vie.
Bien des parents, s'ils avaient le moindre sentiment de la grandeur et de la loi qui mène le monde, envieraient pour leur fils qui demeure la mort de ceux qui sont partis. Ce fils qu'ils gardent, et qui s'est gardé sans doute, a perdu, en sauvant sa vie, la seule occasion qui lui fût offerte de bien vivre. A quoi est-elle bonne, en quoi belle ou utile, cette misérable vie du plus grand nombre, qu'ils soient riches ou pauvres, obscurs ou illustres, malingres ou bien portants ? Que font-ils sous le ciel que de la poussière et du nombre marchant, en attendant que la poussière se couche et qu'on l'étende dans le sillon ?
Je sais que de telles pensées prêtent aisément à la raillerie et à l'insulte. Mais il m'im-
porte aussi peu de recevoir les injures de ces esclaves, que je me suis peu soucié de la guerre qu'ils m'ont faite, depuis vingt ans, tentant le siège de mon âme par la famine, le silence et la calomnie.
Ils me demanderont où je suis mort pour la patrie, combien de fois et quand. Je ne daigne pas leur répondre, sinon qu'il ne s'agit pas de mourir pour la patrie, mais bien de vivre héroïquement. Et ce n'est pas ma faute, si la mort d'un beau jeune homme est pour lui, comme pour toute sa race, la seule façon d'avoir mené au terme une vie belle, grande et noble.
La guerre me fait horreur, parce qu'elle est l'abrégé de toutes les misères et de toutes les violences. Mais enfin elle a une excuse : elle accomplit avec grandeur des êtres jeunes qui n'eussent pas trouvé sans elle leur accomplissement dans la beauté ni dans la noblesse. Et pour s'en assurer, il n'est que de considérer leurs pères. A l'âge où l'ignoble habitude et l'ignominieux esclavage de la fonction n'onl pas encore pris une possession totale de
l'homme, elle le pousse aux derniers confins de la douleur, là où l'on sort de soi pour entrer dans le sacrifice. Et là seulement, le jeune homme dépouille la peau et les appétits du troupeau humain. Là seulement, il devient le héros qu'il pouvait être et que le train ordinaire de la vie ne lui eût pas permis de devenir en cent fois cent générations. C'est là que son corps et sa vie temporelle ne sont plus que l'ombre de sa réalité héroïque. Quand vous dites qu'il meurt, il se révèle au contraire:
Tel qu'en lui-même enlin rélornitù le change.
Et je l'aime, je l'admire, je l'offre à votre envie : car la bassesse de vivre est plus haïssable que la guerre, comme la vilenie est plus à craindre que la mort.