W.-MAKEPEACE BRUCE PENSE DE PLUS BELLE
SI JAMAIS homme a connu sa valeur, AVilliam Makepeace Bruce est celui-là. Il préfèrerait vous tuer à douter de soi. Moi ou la mort est sa devise. Il s'est maintes fois retrouvé dans les héros d'Ibsen ; mais ils n'ont pas sa bonne humeur. Avec cette verte franchise qui le rend si agréable à ses amis, dans les conseils de l'Université, dans les halles et même dans les cours, il disait :
Un magistrat, qui a épousé la fille d'une maquerelle, Mrs Quickley, avec un million de dot, sans compter plusieurs maisons en espé-
rances, et qui condamne une fille mère pour vol d'un pain frais : un bon chrétien d'Orient, qui s'appelle Moïse et qui égorge un juif au Saint-Sépulcre, le vendredi saint, en l'honneur de Jésus-Christ ; un prétendant à la couronne, qui parle de ses aïeux et de la France ; qui se donne la mission de venger en lui tous les Gaulois de bonne race, et qui est né d'une suite infinie de valets italiens, de cardinaux cimbres, de matassins bulgares et de reines teutonnes, qui a dans les veines le sang de tous les peuples, Bavière, Saxe, Arabes d'Espagne, Portugal, Danemark, Naples, de tous les pays moins la France ; un évêque goinfre, faux monnayeur et grand ivrogne qui suspend saint François a divinis pour hérésie : tous ces pontifes sont d'impayables premiers rôles sur la scène du monde ; mais ils ne sont pas si beaux, croyez-m'en, que W.-Makepeace Bruce critique de journal, rompant des lances pour la liberté de l'esprit, ou directeur de revue, entouré de ses mignons, se déclarant, la larme à l'œil, prêt au dernier sacrifice pour l'unique amour de l'art et le service de la poésie.
Le poète, fiis d'Heraclite, soupire au Bois d'Amour :
Hàtez-vous, doux oiseaux ! volez et vous cherchez ! Chantez, accouplez-vous! nichez, battez des ailes, Reverdissez de nids les rameaux desséchés : Faites le jeu de l'impardonnable nature, 0 pauvres innocents, ô dupes éternelles !
Makepeace indigné se récrie : Ce langage me révolte. Il me rendrait presque évêque, au moins par le bonnet. La nature est toujours sainte et bienfaisante : elle a droit à tous nos respects : elle m'a fait. Je salue la nature et lui tire mon chapeau.
Et d'abord, si les oiseaux n'obéissaient pas à ce bienheureux instinct qui réjouit tout esprit raisonnable, tout honnête homme et tout membre de la Haute Eglise en règle avec le fisc, si les oiseaux ne nichaient pas, où en serait la chasse ? Et l'automne venu, je ne mangerais pas de gibier ? moi ? Et M""' Makepeace Bruce, la Most Hon. Lady Glarina Regane of Woodenhead of "Woodwrymouth serait privée de bécasse ? Elle est née entre le grouse et le renard, la noble dame, et ne perdra jamais
les marques ni le fumet d'une si fière origine. Elle est friande de toute venaison : elle a d'ailleurs un faible pour la plume ; et quant à moi, je préfère le poil, la plume de paon exceptée.
Jusqu'ici, les auteurs n'ont pas su tout ce qu'ils nous doivent, à nous autres érudits. D'abord, nous les tuons. Puis, nous les faisons revivre. Grâce à nous, ils ont alors une vie nouvelle : car personne ne les reconnaît plus.
A mon bon ami, Leconte de Lisle, ce grand poète en fer au sourire si doux, le maître d'école de l'Ol^'mpe, j'avais accoutumé de dire : « Je donnerais tous vos vers, qui sont sans prix, pour vos admirables trouvailles : le fils de Poseidaon, la fille d'Oïdipous, le père Okéan qui baigne assurément l'Irlande, et la mère Danaé que Thalatta ballotte ». Nous autres érudits, nous avons du goût sur toute chose. Et d'ailleurs le poète le plus savant est le plus poète.
Tranchons la poire : qu'importe enfin la poésie ? L'histoire de la poésie, à la bonne
heure ! Les jeunes filles à mariei' sont de cet avis. Que nous veulent les œuvres des poètes ? à la bonne heure, les sources des poètes, comment ils ont pillé leurs modèles, comment ils n'ont rien compris au mythe solaire et à la lune encore moins qu'au soleil, prenant Séléné, pour une nouvelle mariée capricieuse el Phaéton pour un homme.
1 vill tell you hoio I vill Jcill him (1).
W.-M. Bruce a tous les courages. Il ment quand il faut ; il n'hésite pas. Oui, je mens et je calomnie; et j'en suis plus que fier : J'en suis bien aise. Car je mens au nom de la raison. La raison doit toujours avoir raison, naturellement. Il est donc fatal que j'aie toujours raison ; et comme il est fatal, il est nécessaire. C'est pourquoi je tronque les textes ou, pour mieux dire, je les restaure, si besoin est, dans l'intérêt de la science ; et je m'en vante. Ha !
(1) Menace ordinaire, mot terrible de l'illustre professeur, avec l'accent de sa province : Ch' fus fom lire comme ch' vas le tuer. (Son ennemi, celui qui ne pense pas comme lui».
Le faussaire qui sert la vérité est plus vrai que la vérité qui ne sert pas la science. D'ailleurs, la science est ma petite ferme en Beauce, pleine de vaches tuberculeuses sans doute ; mais qu'importe ? elles sont toutes vaccinées dans les règles et j'en vends le lait à cent sous le litre : parce qu'il sort de chez moi et qu'il est donc mon lait, un lait de confiance, raisonnable et savant. Bien plus : il est trait par ma suave épouse, la plus suave entre toutes les vachères de la pairie et peut-être de ce monde : in the peerage and in the world : The Most Hon. Lady Clarina Regane is a peeress in her ovon nghl. Ha !
Je suis optimiste, comme tout honnête homme : ne suis-je pas au monde ? le monde ne m'a-t-il pas ?
Pour être optimiste j'ai autant de raisons qu'il est de sens, de poils, de fibres et de cellules vivantes en moi. Je suis optimiste, parce que je suis moi, que ma raison est à moi, que ma chair est à moi, et que non content d'en jouir à toute heure, j'en fais un objet d'envie
pour les autres. Si j'étais évêque, je dirais : Dieu est, parce que je suis. Ha, Ha ! Mais faute d'église, ma Sorbonne ne chôme pas et je dis : Par ce donc que je me trouve bien de vivre, ergo le monde est bon !
Allons, allons, la vie est bonne ; le monde est beau : j'engraisse tous les jours ; et je pense, je pense ! Tout me fait lard, tout me lait panse, c'est pensée que je veux dire. Et je rends tout en leçons digérées à miracle, Ha ! Quel homme, quelle intelligence ! Je suis unique pour la régularité, l'abondance de la matière et la liberté du ventre, qui est la véritable liberté d'esprit. Voltaire s'en est douté. J'ai le jugement intestin. Où est le mystère là-dedans ? Je fais entendre la grande voix de la raison, parce que moralement je suis ventriloque.
Le mystique digère mal, et voilà tout. Ainsi l'odeur de sainteté est l'acétone du diabète, nous le savons aujourd'hui. Le mystique a besoin d'être purgé. Purgeons-le. Nous avons beau le prêcher, moi et mon disciple Benvadius, le philosophe de l'hémiplégie gauche : il
I8t) XÉNIES
ne nous écoute pas. Faut-il pas qu'un mystique soit mystique, pour être sourd à ce point-là ?
Je dis que la mystique ne vaut pas deux sols :
A'ous autres, gens despril, nous en viendrons à bout
Ainsi que de tous ces fols
Ou, lun et l'autre se dit.
De tous ces fous :
Hardi, tordons-lui son col.
Amis, tordons-lui le cou '
Sainte Thérèse ne me fait pas peur. Si je la rencontrais, je lui parlerais avec cette fine galanterie et cette courtoisie légère dont je me pique, sans d'ailleurs abdiquer ma franchise : Non, Madame, lui dirais- je, non ! Il faut vous soigner. Et la raison. Madame ? Et la science, Madame ? Et les psychiatres, qu'en faitesvous ? Prenez un peu de valériane. Les bromures alternés ont aussi bien du bon, croyez-moi. Lisez Renan, le souverain maître qui a formé une tète comme la mienne : quel exemple pour vous. Madame, quel remède ! Prenez conseil de notre M. Homais qui a de si bonnes drogues, Ha ! Et si vous n'allez
pas mieux, la douche, chère Madame. La douche 1 On s'y fait, je vous assure. L'eau froide, voyez-vous, fait toujours du bien à une Espagnole.
Enfin, je vous confierai, suprême médecine, à Madame W,-Makepeace Bruce, une admirable lemme, une femme comme on n'en fait plus en attendant qu'on en fasse encore, fille d'Aliboron et de Pasiphaé. Sa vue seule éteint les bougies, sa voix pétrifie les flots et son aspect endort l'esprit. Elle n'est pas mystique, elle ! Non, Madame ! pas plus que mon gigot de mouton saignant. Elle est si secourable qu'elle s'est mise en location ; et elle rend la raison aux aliénés pour un loyer quotidien de quatre sols : elle vous la rendra, Madame ! Elle est la meilleure des douches. Ha ! Et douche, elle vous donnera la douche.
Si l'on savait quel poète je suis !
Si Ton savait sous quels noms de poète j'écris ! Ils sont célèbres et leurs vers sont de moi. Ils sont bien cent sur cent et un qui ont mon âme. De là, que je pïais à toutes les
écoles, et que toute nouvelle école compte sur moi. Moi, moi, moi, Ha !
Nous sommes tous poètes, nous, les hommes d'aujourd'hui, les hommes d'action.
Coups de pied et coups de poing, la boxe et l'aviron, la balle et le ballon, je suis maître es arts in utroque jwe, et mes muscles valent ma cervelle. J'ai mes brevets ; j'ai triomphé dans tous les jeux comme en science. Je suis homme d'action, Ha ! J'étais de l'équipe qui a gagné la coupe, en 94, à Henley, dans les deux courses, VEight Oars et Between the two Universities.
Je ne sais que trois sortes de poètes : moi, mon fils, jeune homme d'action, et les autres. Mais ceux-ci, entre mon fils et moi, leur cas me semble désespéré, les pauvres écuyers : nous avons fait du saucisson avec Pégase. C'est la guerre. Nous ne montons, nous, que les 60 HP.
Les mauvais poètes, qui sont toujours tristes, et les moralistes moroses, osent prétendre que tous les mariages sont mauvais et que le
meilleur ne vaut pas une rose, trois jours après avoir été coupée.
Erreur î non sensé, aoiUrèdje ! Dans une telle opinion, l'indécence et le sarcasme, l'offense à la nature et à M""^ W.-M. Bruce, vont deux à deux, Newgate fashion.
Non, mes amis, n'en croyez rien ; non, mes chers jeunes hommes d'aujourd'hui, qui avez si certainement inventé, d'après moi et mes leçons, le bonheur, raction et le monde. Continuez d'en croire votre maître, le docteur William -Makepeace Bruce, votre vrai père, votre oncle, votre frère, l'un de vous à jamais et non le moindre : tous les mariages sont bons. Au lit, tous les chats sont gris. 7b bed, to bed, joyeux garçons ! Bons comme la nature, bons comme moi, bons comme vous, mes petits amis.
Pour ce soir, nous avons assez entendu le puissant philosophe. Prenons congé : Bless thee, buUjj loctor !