FLAUBERT-STYLE
ASSURÉMENT, Flaubert est un grand écrivain et plus encore un grand artiste. Il a tout ce qu'il faut pour devenir classique; il l'est déjà.
Mais que de mal il se donne ! Et le pis, qu'on ne cesse pas de voir tout le mal qu'il s'est donné. Sa toile est belle ; mais il l'a vingt fois reprise et gratlée cent fois ; et l'on suit partout les traces du couteau. Bien moins homme enfin qu'homme de lettres, et comme on ne l'avait pas encore été jusqu'à lui. Né, préparé, formé par le destin, par lui-même comme par sa famille, pour écrire ses six ou
sept livres, polir et repolir, surcharger et raturer; heureusement pourvu d'une fortune qui lui a permis d'entrer au couvent de cette vie, d'en fermer sur lui la clôture et de faire profession, les gens de lettres ont ici leur patron : il est leur grand saint Christophe qui porte l'écritoire, confesseur, quasi vierge et martyr.
D'autres ont écrit bien mieux que lui, et ne sentent pas l'huile. On ne suit pas sur la page la gomme et le canif. Ils n'ont pas tant peiné ou, du moins, leur œuvre ne porte pas les marques de la peine. Elle n'en est que plus belle, l'art n'en est que plus grand. On admire presque toujours Flaubert ; mais souvent il nous lasse et nous pèse.
Comme dit l'autre, il faut faire difficilement des prodiges faciles. Voilà où Racine est incomparable. Il se peut bien qu'il ait pesé chaque vers et chaque mot ; mais il n'y paraît pas. Si Roxane et Bérénice parlaient en vers français, il semble qu'elles diraient sans les chercher tous les mots que Racine leur fait dire. Sophocle seul a le même génie. L'œuvre de Racine
est comme récriture de ses manuscrits : une merveille d'élégance et de netteté : la nature toute savante? ou la science toute naturelle? on ne sait. Pas une erreur, pas une rature; jamais un retour de la main ni un repentir de la pensée. La forme est achevée quand elle se manifeste. Tout le labeur est caché. En allemand, Gœthe est un peu de cet ordre, et Dante en italien.
Flaubert est l'objet d'un culte, comme Victor Hugo et Renan. Il est donc une superstition de Flaubert. La manière le rend très propre à faire un classique, comme l'entendent les maîtres d'école. Par là, il est le modèle que tout le monde imite. En chacun de ses livres, il a créé des types que l'Europe entière ne se lasse pas de reproduire depuis cinquante ans : la vie de province, le roman d'histoire antique, le conte érudit, la fresque d'idées en vaste poème, l'analyse fibre à fibre, pièce à pièce, le décompte des existences nulles ou médiocres, enfin la parodie sinistre des opinions, Bovanj^ Salammbô, l Education, Bouvard et Pécuchet, Flaubert a créé plus de types que personne en
son siècle : par malheur, ils sont bas et tout en eux est négation. Et négation sans grandeur : Flaubert avait bien lieu d'être enragé contre ce monde vil, où règne le vil bipède qu'il appelle le bourgeois : il le porte et le met partout. S'il eût peint les dieux, il eût logé Pécuchet dans la peau de Jupiter et Bouvard dans Apollon. Il y a un fond de farce injurieuse en Flaubert, et de dérision. L'esprit médical est le sien, en ce qu'il a de carabin et de grossièrement lié à la matière. De là qu'il plaît tant au commun des médecins. Gomme son art, l'âme de Flaubert est puissante et fort vulgaire. Entre Flaubert et Stendhal, l'abîme n'est pas moins large qu'entre un fermier normand et un noble florentin, qu'entre un chalet de Pont-l'Évêque et un petit palais de Pérou se.
Il dénigre avec enthousiasme ; plus il nie, plus il jubile. Il ne cherche la beauté qu'avec l'espoir de ne pas la trouver. Il prétend ne rêver que de la déesse ; il se plaint de la vilenie humaine qui nous l'a partout dérobée ; mais il ne veut la tenir que pour compter
SOUS ses voiles tout ce qu'elle a de rides, de cicatrices et de plaies. L'énorme dérision est sa cathédrale ; et il met toute sa flamme romantique dans l'éclat du mépris. Outré dans ses jugements, il est exubérant avec méthode. 11 est plein de tintamarre, et il aftécte une gravité sacerdotale quand il écrit : naturellement porté à une vision burlesque de la vie, il a le ton de l'épopée et le trait de la caricature. Il semble né pour la farce, et par une étrange rencontre il est le disciple et l'émule de Chateaubriand. Il déniche la bassesse et la bêtise avec une joie toujours nouvelle : il y prend un plaisir enivrant. On sent d'ailleurs qu'il n'a point de méchanceté, et qu'il consacre beaucoup de gaîté native à cette parodie du genre humain : il s'amuse à son jeu de massacre. Nulle part, on n'entend dans la forte musique de Flaubert l'accent de la puissante volupté ni les tons de la vraie douleur. Ce grand bourgeois n'a pas souffert. Peut-être n'a-t-il jamais aimé. Il a eu la vie facile, et on le devinerait à le lire, quand on ne le saurait pas. Entre sa mère dans la solide maison de Croisset et ses
escapades de Paris, il a beaucoup de l'éternel étudiant ; son application sent l'école ; ses gros cris et ses bons rires, l'allégresse des dimanches et la joie des congés. Dans tout ce qu'il fait, on retrouve le morceau de concours et parfois le pensum. Il met les lenteurs habituelles de la paresse dans le travail, et dans la paresse les habitudes d'un labeur acharné. L'amour de l'art le soutient ; mais il s'en fait aussi souvent un devoir pesant et une tâche. Le bourgeois, dans la cité moderne, est l'homme que sa naissance dispense de lutter pour la vie ; ou que la puissance de ses passions ne replace pas, bon gré mal gré, dans les conditions mortelles de la lutte. Tout montre dans Flaubert l'homme à l'abri. On ne doute pas plus de ses rentes que du sage trantran, où glisse son existence. Ni peuple ni grand seigneur, Flaubert est le bourgeois toujours à l'aise, de qui le goût de l'art fait un artiste. Dirai-je qu'avec toute sorte de différences, le style de Flaubert me fait penser à M. Ingres ? Et peut-être en son temps Flaubert a-t-il été l'Ingres de la prose, en effet.
N'empêche que Flaubert est un assez grand esprit. 11 se laisse mesurer dans la Correspondance, en dépit de la lourdeur et de l'éternel métier. Quant à la Tentation, elle n'est pas si loin d'être le Second Faust de la France. Bien plus artiste que l'un et d'une imagination bien plus plastique et plus mâle que l'autre, Flaubert l'emporte beaucoup sur Sainte-Beuve et Renan, qui restent toujours en deçà de la création. Flaubert est donc la plus féconde intelligence de son temps.
Quels qu'ils soient, Flaubert impose ses types et les multiplie : types d'œuvres, types d'hommes. Par la manière, il est devenu assez vite un modèle facile à suivre ; et par là aussi, il est souvent d'un extrême ennui. 11 ne craint pas la monotonie. Le premier il a mis en usage ce perpétuel imparfait qui tombe parfois sur dix ou vingt pages sans cesser un instant, comme une pluie du Calvados, en automne, sur l'herbage. De même, cette façon de réduire un conte ou une histoire à une suite de vignettes qui n'en finissent pas, qui sortent les unes des autres, toutes sur le même
plan, presque sans ombre et sans choix : pourquoi pas la moitié moins ? pourquoi pas le double? Rien ne s'oppose à ce que l'Éducation Sentimentale n'ait pas un volume de plus, ou Bouvard et Pécuchet vingt autres chapitres. A cet égard, Flaubert n'a jamais rien donné qui vaille Madame Bovary, si ce n'est Hérodias.
Il est clair que Flaubert n'écrit pas le français purement comme Pascal ou Racine . Cette pureté souveraine lui est étrangère. Elle tient à la pensée peut-être autant qu'à l'expression. Il n'a pas, de nature, le tour exquis et libre, le choix des mots propres, le sens de la langue intime et merveilleux qu'on trouve à Pascal, à Gondi, à Saint-Evremond, à Saint- Simon, à Bossuet, à La Fontaine. La correction n'a rien à voir ici. Saint-Simon incorrect est plus maître de la langue que tous les grammairiens sans fautes.
Flaubert est correct presque toujours ; où il ne l'est pas, il doit avoir ses raisons. Il en a même trop, sans doute. Mais enfin il lui arrive
de ne pajs l'être (1); ou du moins, la correction est aux dépens de la pureté, et la bonne règle fait tort au bel usage.
Peu importe. La superstition de Flaubert vient justement de ce qu'il fut artiste et grammairien dans un temps où presque personne ne l'était plus. Tout romantique d'esprit qu'il pût être, il a rétabli l'art classique dans les lettres.
11 s'est attaché à l'objet de toutes les manières; il a mis toutes les forces du style à rendre lu nature, comme à dépouiller sa propre pensée de toute illusion, qu'elle fût mensonge social, religion, morale ou rhétorique.
De son vivant, il a été haï pour toutes ces vertus. Les docteurs sont en retard d'une génération ou deux sur les artistes. Ils courent au plus pressé, ils assassinent d'abord ; et ils adorent, ensuite. Mais combien ils sont plus ressemblants à eux-mêmes dans la première fonction que dans la seconde.
(1; Dans son livre le plus parfait, où il a mis le plus de soin Tnois Comtes, il écrit : <• Elles s'étreignirent, satisfaisant leur douleur dans un baiser qui les c^aliiait. • Ï-Igaliser pour égaler est bien laid, encore plus que barbare. (Kdit. in-8°, p. 35).
Flaul>ert a du style, et beaucoup; mais il faut avouer que ce style est souvent celui du Second Empire, funeste époque du Louis XVI bourgeois. La sueur du faubourg Saint-Antoine et tant de meubles solides ne nous ont pas rendu la perfection de Riesener, Carlin et Molitor.
L'effort ne fait rien à l'affaire. En quoi l'art se moque de la morale. Après tout, ceux qui montrent leur peine, c'est qu'ils ont beaucoup peiné. Tant pis pour eux : on ne leur demande pas tant. Et ceux qui semblent couler de source, c'est que la belle forme leur est ou plus aisée ou naturelle.
A coup sur, Molière, Saint-Simon, Gondi qui ont un si grand style, n'ont pas limé leurs œuvres, comme un esclave à la meule : ils n'auraient pas tant écrit ni si vite. Pour une tragédie, il ne faut guère à Racine lui-même que dix ou onze mois. Il faut à Flaubert l'esclavage de Jacob chez Laban, sept ans, pour chacun de ses livres.
Pascal, plein de ratures dans les Pensées, ce n'est pas du tout la phrase qu'il polit, ni le mot : c*est l'idée : il va toujours plus au fond :
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il use les enveloppes, les unes après les autres. Le travail de Pascal est tout de la pensée : son grimoire est l'image écrite de sa méditation. Rien ne ressemble moins à Flaubert. Que je ne me trompe pas sur Pascal, les Provinciales en sont la preuve : il a donné toutes les Lettres, coup sur coup, avec une extrême rapidité, ne mettant pas plus de quelques jours entre l'une et l'autre.
Victor Hugo et Voltaire, l'un en vers, l'autre en prose, ont eu la même facilité. Ou sinon, il leur eftt fallu, pour laisser leurs cent volumes, vivre dix fois autant que Flaubert. Le supplice de la forme, dans Flaubert, n'est pas sans trahir une sorte de vertu infirme ou d'impuissance qu'on retrouve dans tout le reste de sa personne et de sa vie. Un tel martyre le recommande à nos prières plus qu'à l'admiration. Il y a de l'idolâtrie dans en culte comme dans tous les autres. Ce géant est parfois un colosse mou.
A la vérité, il ne pêche pas contre le nombre, ni la couleur. Par là, il a frappé bien des esprits. D'ailleurs, son imagination des caractères est
admirable. Ce don emporte tout. Flaubert n'at-il pas inventé la Normandie? Elle est, à jamais, ou pour longtemps, ce qu'il voulait qu'elle fût. Bien des gens ne voyaient la vie et les hommes qu'en Flaubert, hier encore et peut-être aujourd'hui. On lui doit même la plupart de nos manies.
Plus que grand écrivain, Flaubert est grand peintre. Avant lui, on a peint sans doute avec les mots ; mais non par système. On fait un crayon des mœurs; on dessine les visages. Flaubert tient la palette, et il mêle les mots comme le peintre les couleurs. Il aime la pâte et les glacis ; il charge et il surcharge ; il frotte et il reprend. Il modèle par la lumière. Il est plein de recettes, et sa cuisine est en plein vent. Que d'huile ! Le métier du peintre fait la joie du peintre; mais il donne beaucoup de mal au peintre de mots.
On ne sent jamais le métier dans les grands classiques. Mais il se laisse voir dans les moindres. Plutôt que Saint-Simon ou Pascal, Flaubert est un La Bruyère de génie.
Une certaine perfection apparente éloigne de
la vraie perfection. Ainsi la symétrie parfaite, loin de contenter la passion de l'ordre, nous ennuie et nous laisse le regret du rythme. Le beau rythme comporte plus de caprice que n'en conçoit toute la symétrie.
La plus belle des (puvres humaines est toujours celle qui nous laisse croire qu'elle s'est faite toute seule, et qui ne fait d'abord pas penser à celui qui l'a su faire. Puis, on ne peut plus les séparer. Ainsi du plus grand style.
On croit d'abord que le vieux Lear, Hamiet et Imogène, Bérénice et Roxane peuvent seuls parler comme ils parlent. Et bientôt il est clair que seuls Racine et Shakspeare peuvent ainsi parler. Mais, en premier lieu, ils n'y font pas penser. Quel triomphe.
Rien n'est plus difTicile que ce qui semble le plus facile. L'huile fait des taches. L'apprêt est de trop. Stendhal est merveilleux : il paraît négligé. Il l'est, peut-être. Mais Rénal, Julien, Mosca, Fabrice, Lamiel n'en sont que plus vifs, plus passionnés et plus irrésistibles. Cette aisance est ravissante. Elle est la grâce dans l'ordre de l'esprit. Où je la sens, j'oublie même la beauté.