FAITS
ON TROUVE toujours plus de moines que de raisons et moins de belles œuvres que de mauvais critiques.
i:} La critique n'est pas plus facile que l'art. Le mauvais art est aisé, la bonne critique est difficile.
L'excellent n'est pas commun ; si l'excellent est toujours rare, il ne J'est pas plus en art, peut-être, qu'on critique.
§ L'honneur du critique n'est pas de louer, l'honneur du critique n'est pas de blâmer : l'honneur du critique est de comprendre. Mais il ne comprend pas assez s'il ne comprend que ses propres idées. Pour comprendre, il faut être libre. Et d'abord, être libre de soi. Néron n'est pas si tyran que l'amour-propre.
§ Un esprit polémique n'est jamais libre : il ne comprend que ce qui lui plaît. Et dans le plaisir, il y a l'intérêt.
On finit par confondre Tintelligence avec la liberté, tant celle-ci est nécessaire à celle-là.
L'honneur du critique est de comprendre, et son talent de faire comprendre ce qu'il a compris.
Dans le parfait critique, ceux qui aiment un ouvrage devraient trouver une raison décisive de le préférer; et ceux qui le détestent, une raison non moins décisive de le haïr.
§ La critique des poètes est d'une autre sorte.
A propos de ce qu'ils blâment ou de ce qu'ils
louent, ils font poème de leurs passions et de leurs sentiments. Ils se peignent eux-mêmes, ou le monde de leur rêverie. La critique des poètes est un voyage dans leur imagination.
De la même manière, les grands peintres ne peignent pas des portraits ressemblants; sans doute, ils ne fuient pas la ressemblance et même ils la cherchent; il peut arriver qu'ils la trouvent; mais surtout ils l'inventent : le modèle leur est un prétexte à quelque beau voyage dans les caractères, parmi la couleur et les lignes. Ils le révèlent à lui-même, et non sans lui faire parfois une affreuse violence.
Que nous importe si les portraits de Rembrandt sont ressemblants ? A trois cents ans des modèles, seuls les portraits vivent. Ils sont d'une ressemblance plus durable et plus profonde que les personnes mêmes. Au fond de tous, et derrière chaque modèle, on voit Rembrandt.
La critique des poètes est leur peinture de portraits. Tels sont les deux plus beaux bustes du monde : Homère chez les Anciens et le Dante de IN'aples sont des portraits de poètes
par des poètes; nés de l'imagination, ils ont créé pour l'imagination de tous les hommes deux figures éternelles. Ils vont si loin dans le caractère qu'on ne peut plus les séparer des illustres poèmes et qu'ils les font mieux entendre. Voilà sans doute la critique des poètes et son triomphe.
§ Les esprits à la Stendhal et à la Montaigne se montrent aussi poètes dans leur critique. Une prodigieuse expérience des passions et une ardente fantaisie font une sorte de poésie spirituelle : l'imagination y a plus de part que la science; plus on va loin dans les caractères, plus on imagine.
C'est un poème aussi que le voyage, dans les idées, de la fantaisie et du caprice.
§ Mais qui juge moins que Montaigne ? Il va et vient sans cesse, tout en restant lui-même à l'égal du docteur le plus ferme. Toutefois, le docteur affirme ses doctrines, et Montaigne n'affirme que son tempérament.
Là même où Montaigne juge le plus, il fait «t défait ses opinions à mesure; mais lui,
demeure. 0 délices d'un esprit sans dogmes. Ce n'est pas Montaigne qui voudrait nier que le dernier mot de ce qu'il pense n'est pas dans ce qu'il sent. 11 n'est jamais dupe. N'être point dupe et ne pas vouloir se duper, celui-là est un esprit libre. Montaigne sait qu'on ne sépare rien dans l'homme, ni la pensée de la vie, ni la raison de la nature. Point d'absolu, sinon, en passant, ce qu'on est soi-même, et pour soi seulement.
Point de système, point de politique. En art, la politique corrompt tout. Par politique, un aussi beau poète que Platon fait la guerre à la poésie.
î^ L'opinion propre du critique ne lui doit servir qu'à préférer. On ne juge [)as quand on préfère. On exprime un sentiment et l'on donne les raisons qu'on a de sentir comme on sent.
§ Le tort du critique commence au parti pris, par où le politique commence de croître en mérite. Le critique meurt ou disparaît partout où poind le politique. Étant toujours de parti, le politique est naturellement de mauvaise foi; et il s'en fait une vertu, qui pis est.
Le critique de parti pris fausse lui-même sa vue, s'il l'a bonne, pour ne plus voir que lui dans tout ce qu'il voit.
Avant tout, que le critique reste libre. Il ne l'est vraiment que s'il se rend aussi libre de soi. L'esprit du critique n'est point libre s'il est entêté de ses propres opinions et les fait intervenir à tout propos.
Le juge infatué est le pire des critiques : parce que le juge applique une loi et ne peut l'appliquer qu'à un coupable. La manie du juge est liée à son devoir : en quoi il est si dangereux. Pour le juge qui instruit une affaire, le prévenu n'est jamais innocent. Le vrai critique ne présume que l'innocence dans l'artiste. Il n'est donc pas juge d'instruction. Encore moins juge qui prononce l'arrêt; pour celui-là, sur le siège, il sait ce qu'il doit à sa toque; l'accusé est toujours un coupable qu'il taut punir; et il condamne.
Le vrai critique ne juge pas un procès. Il
n'est point partie dans l'affaire* Il décrit des espèces et les expose avec tant d'intelligence que les parties contraires puissent conclure contrairement d'après lui. Et jamais il ne condamne. Il laisse le poète et l'œuvre se condamner eux-mêmes, s'il y a lieu.
§ La liberté du critique est fonction de sa sympathie pour l'objet critiqué. N'être pas, d'abord, contre le livre qu'on lit, contre l'œuvre qu'on regarde, c'est la meilleure garantie pour ne pas se tromper, et le seul garde-fou contre la négation, ce danger perpétuel et ce vice de toute critique.
L'œuvre appartient au critique et non l'auteur. La honte du critique est de viser l'écrivain à travers le livre; ou pour se défaire du livre, quand on s'en prend à l'auteur, soit qu'on s'en moque, soit qu'on en médise.
§ Deux signes du grand critique, entre beaucoup d'autres : qu'il puisse admirer une œuvre d'un esprit contraire au sien et dont tout le sépare, moins la forme; et, par suite, qu'il soit plus sensible aux œuvres de son temps (ju'aux œuvres du passé. Car les grandes œuvres du
passé n'ont pas besoin de nous : étant immortelles plus ou moins, elles n'ont pas besoin de vivre par nous, en quelque sorte. Mais les œuvres vivantes peuvent mourir, et elles réclament qu'on les défende. Il n'y a qu'elles que l'on puisse aider à la vie; elles sont d'ailleurs les seules que l'on puisse admirer contre «oi-même et son propre penchant. Il n'est pas difficile d'être juste pour les chefs-d'œuvre consacrés par les siècles. On y met plus ou moins d'amour, et tout est dit.
Ne pas se servir des morts contre les vivants.
§ L'amour -propre et la manie d'abonder en soi ne font peis moins la secte que l'intérêt. D'ailleurs, les gens à système ne sont pas moins jaloux de leur intérêt que les gens de fortune. La plume à la main, que de sicaires.
En toute inimitié, il y a de la haine; en toute haine, un parti contre la vie. Quoi de plus général? Qui n'a senti de cette fureur dans la gent des auteurs et des artistes? Contre ceux qui ne sont pas de leur bande, ils ont des pensées meurtrières. Ils ont l'air de rire et ils outragent; on croit peut-être qu'ils se moquent
d'un homme, et ils lui souhaitent la mort. J'ai vu de l'assassin secret en plus d'un grimaud et du meurtre en plus d'un avis. Que de sicaires. Le critique alors est vraiment l'ennemi. Le brave homme ! L'honnête homme ! Comme il parle bien de sa mission et de son sacerdoce ! Qu'il a donc raison de s'estimer le pontife du goût et le grand prêtre de la justice ! JVe le voit-on pas dans sa chaise curule et sa chaise au beau milieu de Sirius ? Il y est, il y est! Cependant, je lis dans ses yeux qu'il m'assassine.
Certes, le sens de l'histoire importe beaucoup au talent du critique. Il ne fera rien debon, s'il n'est pas capable de vivre un peu en esprit au temps de ses héros, qu'ils soient des^ saints et des poètes ou de petites gens. Mais le sens du passé compte bien moins que le don d'imaginer d'autres vies que la sienne. La connaissance des hommes importe plus que toute autre connaissance. L'imagination des caractères est la plus créiitrice. Elle est la plus
générale aussi. Elle s'exerce sur tous les temps et sur tous les objets. Elle n'est pas moins nécessaire pour comprendre l'artiste vivant que les poètes de la Grèce ou les apôtres de Jésus-Christ. Avec un peu d'imagination, que de sottises on se fût épargnées sur la personne de Shakspeare! On ne se représente bien les siècles passés qu'à la mesure où l'on peut imaginer des vies diverses. De toutes parts, on aboutit à la même conclusion : il faut avant tout s'effacer. Pour faire œuvre qui vaille, la même loi gouverne le talent du critique et le génie du poète tragique : le premier point est de se retirer soimême et de laisser la place à l'objet.
Un homme n'a pas un beau nom, et sans doute il en souffre. Qu'est-ce qu'un nom ? Plus d'un sonne mal à l'oreille ou à l'esprit. Pour se produire en public, il est juste qu'on le change. Ce fut toujours le droit de l'artiste et de l'écrivain. Sans autre raison, la seule fantaisie l'autorise. Molière donne l'exemple,
Voltaire suit. Je verrais môme une charmante délicatesse à prendre ce masque, s'il passait en usage : on ne livre au public que ce qu'on veut de soi.
Là-dessus, que penser du critique pontife qui commence son jugement sur l'œuvre d'un écrivain, en rappelant avec risée le nom qu'il ne porte plus, et s'en moquant qui essaie de rendre par là toute l'œuvre et l'homme ridicules? Que ce juge est fin ! Que de raison il/a et de bonnes raisons ! Que d'honneur, d'esprit et d'équité!
Avec autant de goût, un autre donnera de Marins et de Tartarin, de la Cannebière et de bagasse à un poète, s'il a eu le malheur de naître à Marseille. Que de sagesse là encore ! Quel juste discernement, que de raison ! Il ne sait d'ailleurs pas que personne, à Marseille, n'a jamais dit le mot bagasse, ni ne l'a entendu.
Sainte-Beuve et Renan ont été les plus vrais critiques. Ils en ont la force principale, qui
est une grande intelligence, souple et prompte; le don propre de comprendre, qui n'est pas du tout celui de créer et qui, sans être le contraire, y est oblique. Plus on entend la pensée des autres, moins on invente, si même on imagine. La raison morale gâte tout dans Taine : elle a fini par le perdre.
L'esprit de Renan me semble plus vaste et plus ouvert même que celui de Sainte-Beuve ; mais il est moins varié. Si l'esprit critique est un grand voyageur dans le monde des œuvres et des idées, Sainte-Beuve fait des voyages plus nombreux en des pays plus divers. Benan ne quitte guère la même contrée, d'ailleurs l'une des plus étendues et des plus mystérieuses qui soient. Sainte-Beuve se plaît en tous climats, sauf dans les hauteurs, les tempêtes et les déserts torrides du génie ; il hante surtout les villes et les lieux les plus polis ; il aime les salons. Renan s'attarde plutôt aux cités naissantes ; il s'attache de préférence aux peuples enfants, aux êtres simples et aux origines.
Sainte-Beuve est plus médecin, et Renan plus naturaliste. Sainte-Beuve plus moraliste,
et Renan plus historien. Sainte-Beuve plus psychologue; Renan, plus anatomiste et physicien.
Où ils pèchent, Renan est gâté par le système et Sainte-Beuve par le désir du système. Renan, sans en avoir l'air, en a toujours un ; et Sainte-Beuve où il semble en avoir le plus n'en a point.
Les idées de Renan sont hardies, et son goût est timide. Touchant les hommes, il ne vit que dans le passé. Il n'eût rien fait de bon, s'il avait dû s'en tenir aux vivants. Il est tout dans les archives et dans les livres. En quoi il est resté d'Église.
11 n'entend presque rien à l'art ni aux modernes. Il n'a pas la moindre idée de la musique. A-t-il des yeux? Pour juger de son goût, il suffit de lire son article sur Ary Scheffer, l'Angelico du jour de l'an, si le paradis est ouvert chez Boissier. La piété conjugale n'a rien à voir dans la peinture ni dans la critique.
L'Avenir de la Science pèse sur lui.
Il ne croit pas à la poésie ni à 1 art chez les
modernes. Il reste à jamais prisonnier des théories romantiques à la Herder et la Schlégel. Il n'a jamais purgé cette humeur superbement servile, ces fades contes venus d'Allemagne sur la poésie primitive, sur les muses de la race et l'éclosion fatale des poèmes sublimes, sans nom, sans volonté d'artiste, sans auteur. Les grandes œuvres sont populaires, comme les religions. Elles naissent de la masse. Homère n'est qu'un titre. Toute cette plate adoration de l'instinct, de la foule anonyme, de la force sans conscience est bien peu digne d'une pensée patricienne. Elle est si flatteuse pour Caliban, qu'on s'étonne fort de la trouver dans Renan. Ce n'est pas assez de voter pour Louis- Philippe et le seigneur du village. Il faut voter en plébéien et penser en patrice.
Par là, Renan paie rançon à la superstition des origines. Est-ce vraiment la peine d'être si peu démocrate en politique, pour être démagogue en poésie ? Après tout, la race en chacun de nous c'est le Barbare, c'est Caliban. Et même moins : c'est la bête.
Sainte-Beuve est le plus libre. H n'a pas le
goût timide, mais un peu petit. Avec de la grandeur, Sainte-Beuve eût été incomparable. Les rivières l'empêchent d'aller jusqu'à l'Océan.
Il comprend presque tout, et ce qu'il aime le moins comme ce qu'il préfère. Non pas la haine de la grandeur, mais une certaine défiance le rend injuste; on dirait que la méfiance de son esprit incline son caractère à une sorte de mauvaise foi. 11 a moins d'envie que d'irritation à l'égard des œuvres sublimes; et par là il irrite. Son vice est de ne point donner assez à ce qu'il y a de plus grand. Non, Sainte-Beuve n'est pas généreux avec les grands : c'est la plus belle générosité, et d'ailleurs la plus rare.