‹ XéniesChapitre 4 sur 24 · MUSICA ME JUVAT · texte numérisé non relu

MUSICA ME JUVAT

POLR QUOI font-elles toutes de la musique, et jamais de musique?

— Pour quoi ? Pour tromper l'amour et passer le temps. On cherche d'ailleurs l'amour qu'on n'a point, pour tromper l'ennui et même l'amour qu'on a.

Et pour tromper l'amour, on l'appelle. Tel le pinson dressé à servir d'appeau, dans l'arbre à piège. On le fait venir, à force qu'on le hèle. On ne chante pas toujours ce qui ne vaut pas la peine d'être dit ; mais on crie en chantant L-e qu'on n'oserait pas dire.

La musique pour elles est un cosmétique.

La musique est le cabinet de toilette de leur âme. Que de temps perdu. Je dis celui qu'elles nous font perdre. Qu'elles en ont de reste. Nous n'avons jamais assez de temps, et elles toujours trop.

§ En attendant, que deviendraient les musiciens sans les femmes ? Les musiciens ont vécu d'elles ; et en sauvant les musiciens, les femmes de tout temps ont sauvé la musique : parce qu'elles ont du loisir et parce qu'elles rêvent encore plus d'amour qu'elles n'aiment. La Wesendonck n'en est pas un moins bon exemple que le roi Louis.

§ Si le piano prétend exister pour lui-même, il est le plus odieux des instruments. Je n'en veux d'autre preuve que mes voisines. 11 a, pour l'oreille, toutes les sécheresses, tous les sautillements et tous les ridicules de la percussion. Bref, tous les instruments de percussion en un seul résonnent dans cette boîte funèbre ; et l'on entend ses hôtes lugubres, les marteaux, clouer eux-mêmes leur cercueil.

Le piano est un instrument incomparable, quand il est touché par un musicien, où rien ne reste du pianiste. Il est alors le plus bel outil de la musique : le musicien lui infuse son propre chant. Sur le clavier, la musique évoquée se révèle : l'épure musicale prend de la couleur et a des ailes. Rien n'est si idéaliste : c'est une lecture de l'esprit sonore, rendue vivante aux sens et sensible au cœur.

§ Ils disputaillent encore sur Debussy, comme si la musique n'était pas au-dessus de toute dispute. Qu'on se taise ou qu'on s'en tienne au sentiment.

Ils ont disputé tout de même sur Monteverde et sur Gluck, sur le Beethoven de la fin et sur Wagner. A Moscou, ils ont corrigé les accords de Mussorgski. Disputer en musique, c'est ne pas entendre.

Le progrès de la musique est un fait d'expérience. La science ici permet une analyse objective. Méritez d'entendre, ou soyez-en capables, et vous entendrez.

Tous les sourds en musique jurent qu'on se

moque d'eux, quand on leur révèle des accords qu'ils n'entendent pas ; mais ils ne pensent pas à guérir ni seulement à soupçonner leur oreille. Ils sifflent le musicien nouveau, et leurs fils les siffleront d'avoir sifflé. En musique, les sourds sont les sots.

Toute musique nouvelle répond à une découverte de l'harmonie. Une conquête est à peine laite, qu'on sait les conquêtes à faire. On peut dire aujourd'hui qui sera sifflé demain et pour quoi, et toujours par les sourds qui sont les pires sots. Sans le savoir, ils enra^^-^nt d'être restés en route. Ils se croient les plus intelligents du monde et de beaux esprits tout à fait à la mode, s'ils ne la devancent en tout. Mais ils ont l'oreille scléreuse : elle s'est pétrifiée voilà cinquante, ou cent ou deux cents ans. Nul moyen de tromper là -dessus ; et leur humour, comme ils appellent la jaunisse de leur rire, ne donne pas le change sur leur impuissance. Ils ne sauraient admettre qu'on ne chante pas éternellement l'amour sur leur guitare, et que le musicien nouveau les fasse cocus, tandis qu'ils répètent pour la millième

fois leur sérénade ordinaire à la duègne. Il entre tant d'amour-propre dans les jugements sur la musique, que les querelles musicales tournent partout en guerres inexpiables. On ne veut pas être cocu ; on ne veut pas être sourd.

Où le musicien entend des accords nouveaux qui le ravissent, le sourd ne perçoit que des dissonances. Et parce qu'il ne sait pas la musique, il l'accuse d'être savante.

L'harmonie n'est pas toute la musique ; mais elle la porte et la définit. Une musique a le sens de îon harmonie, et l'harmonie est son axe. Potachon de la Mirandole n'y croit pas ; et parce qu'il n'entend pas les accords, il fait l'entendu. Ce nigaud universel préfère le ballet de Coppélia, « un chef-d'œuvre », à Parsifal. Je gage qu'il a crié pouilles à Debussy, il y a vingt ans ; ou c'est qu'il n'y était pas. Il le vante aujourd'hui, parce que le monde entier a les yeux de Pelléas pour Mélisande.

Là du moins on peut se moquer de Potachon et le convaincre d'ignorance. Il juge de la musique et il ne la sait pas. De là, cet air supérieur.

§ Il faut être anlisémite pour trouver un bon musicien dans Brahms, et n'en pas voir un dans Mendelssohn. Mais qui n'est pas antisémite?

C'est à travers Mendelssohn seulement que la plupart des musiciens ont cru recueillir l'héritage de Beethoven. Et celui de Haendel, en Angleterre.

§ On imite Beethoven, et on fait du Mendelssohn. Cette histoire est celle de tous les faux classiques de la musique, en tous pays. Au théâtre, de même, on imite Shakspeare et l'on fait du Schiller.

De tous ces faux classiques, Mendelssohn est donc le seul original. Mendelssohn est un auart de Beethoven, vu par le gros bout de la lunette. Son originalité est d'en avoir l'ombre d'une.

§ Nous avons un Mendelssohn. Je ne dirai pas qui. Pour faire commode, je suppose qu'il a nom Simon Daquin.

Simon Daquin est le Mendelssohn de Wagner.

§ Pourquoi ne pas l'avouer ? Il y a, dans Beethoven, un Bossuet héroïque. La Bévolu-

tion est son grand Roi ; la liberté, sa discipline; sa charité, la fraternité humaine. Comme Bossuet, il est toujours homme de foi, toujours sans doute, toujours absolu. En toute occasion, il a recours à la Providence, comme Bossuet. Dieu est toujours présent à son esprit, et il l'a fort souvent à la bouche. Bossuet est prêtre; Beethoven est laïque : la différence est moins grande qu'on ne croit : les deux édifices donnent sur la même place. Ils sont tous les deux passionnément éloquents. Dans Beethoven et Bossuet règne l'éloquence continue.

Il est vrai que pour ses mœurs, sa nature el son origine, dans Beethoven il y a aussi un Rousseau. Sans compter Beethoven lui-même, bien entendu.

§ L'éloquence la plus simple et la plus sincère est toujours emphatique, sitôt qu'elle dure En musique, surtout.

§ A mesure qu'on aime plus la musique, on se passe de Beethoven plus aisément que du vieux Bach.

§ La rêverie sentimentale est le fond de la musique : ou tendre, ou légère, ou passionnée, l'âme rêve en musique ; même si elle agit avec fureur, elle rêve son action encore plus qu'elle ne la fait.

On peut supposer un poète qui ne fût pas musicien. Mais qu'est-ce d'un musicien qui n'est pas poète ?

L'état de désir est l'état naturel de toute musique. C'est pourquoi la musique est de l'amour rêvé.

Page 1