II. L'Azur
# Si Mallarmé apporte tant de soin dans la révision de ses œuvres mineures, quelle n'est pas sa conscience lorsqu'il s'agit de poèmes où il engage son idéal. Le poème Y Azur est un témoignage unique sur les procédés de composition et sur les ambitions du poète.
Analyse. L'Azur comprend 9 strophes de 4 vers aux rimes al-
ternées. Les deux premières montrent le poète accablé par l'ironie de l'Azur qui le poursuit; les 4 strophes suivantes énumèrent les ennemis de l'Idéal : brouillards, ennui, tristes cheminées, matière. Mais l'Azur triomphe de toutes ces brumes et le poète se sent définitivement hanté :
Strophe 1. De l'éternel azur la sereine ironie
Accable, belle indolemment comme les fleurs, Le poète impuissant qui maudit son génie A travers un désert stérile de Douleurs...
Strophe 3. Brouillards, montez ! versez vos cendres monotones
Avec de longs haillons de brume dans les deux Qui noiera le marais livide des automnes Et bâtissez un grand plafond silencieux !
Strophe 6. — Le ciel est mort — Vers toi, j'accours! donne ô matière,
L'oubli de V Idéal cruel et du Péché A ce martyr qui vient partager la litière Où le bétail heureux des hommes est couché.
Strophe 8. En vain ! F Azur triomphe, et je V entends qui chante
Dans les cloches. Mon âme, il se fait voix pour plus Nous faire peur avec sa victoire méchante, Et du métal vivant sort en bleus angélus !
Strophe 9. // roule par la brume, ancien et traverse
Ta native agonie ainsi qu'un glaive sûr ; Où fuir dans la révolte inutile et perverse ? Je suis hanté. L'Azur! l'Azur! l'Azur! l'Azur !
Origine. L'Azur est un des premiers poèmes écrits à Tournon.
Le premier contact avec l'Université a été amer pour
Mallarmé. Il a souffert de Pincompréhension des élèves, de la médiocrité de sa situation, de la besogne épuisante des corrections de copies. La ville elle-même le déçoit; il s'y sent emprisonné et épié par la curiosité provinciale. Il désespère de rester poète parmi tant d'obstacles et cependant l'appel de l'Azur l'arrache à toutes ses misères et triomphe d'elles.
Commentaire. Par un rare bonheur, on possède sur Y Azur le com-
mentaire même de Mallarmé. En effet, en envoyant le poème à Cazalis, Mallarmé lui expliquait ses intentions et sa façon de composer. C'est cette lettre que le professeur H. Mondor a publiée dans sa Vie de Mallarmé, tome I, page 104. En voici les passages essentiels :
Le travail. Je t'envoie enfin ce poème de /'Azur... // m'a donné
beaucoup de mal, parce que, bannissant mille gracieusetés lyriques et beaux vers qui hantaient incessamment ma cervelle, j'ai voulu rester implacablement dans mon sujet. Je te jure qu'il n'y a pas un mot qui ne m'ait coûté plusieurs heures de recherche et que le premier mot, qui revêt la première idée, outre qu'il tend lui-même à /'effet général du poème, sert encore à préparer le dernier.
L'effet d'ensemble.
L'impuissance.
L'effet produit, sans une dissonance, sans une fioriture même adorable, qui distrait, voilà ce que je cherche.,. Plus j'irai, plus je serai fidèle à ces sévères idées que m'a léguées mon grand maître Edgar Poë... Ainsi, suis ma pensée dans mon poème et vois si c'est là ce que tu as senti en me lisant. Pour débuter d'une façon plus large, et approfondir l'ensemble, je ne parais pas dans la première strophe. L'azur torture l'impuissant en général. Dans la seconde, on commence à se douter, par ma fuite devant le ciel possesseur, que je souffre de cette cruelle maladie. Je prépare dans cette strophe encore, par une forfanterie blasphématoire Et quelle nuit hagarde, l'idée étrange d'invoquer les brouillards. La prière au « cher ennui » confirme mon impuissance1. Dans la troisième strophe, je suis forcené